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Crédit : AFP

Coupe du monde 2022

Tension à Doha

Publié | Mis à jour

DOHA, Qatar – Les Anglais qui posent un genou au sol, les courageux Iraniens qui refusent de chanter leur hymne national avant le match. Deux gestes d’une forte portée symbolique ont marqué la Coupe du monde lundi à Doha, où les tensions politiques prennent de l’ampleur... reléguant le sport au second rang.

C’était d’ailleurs le sentiment qui habitait les partisans de l’Iran, qui a complètement raté son entrée en scène, en perdant 6 à 2 contre l’Angleterre.

«Je ne m’intéresse pas au soccer en ce moment, même si je suis une partisane, parce que je suis triste et fâchée, je me fous du résultat», a crié Azi, une Iranienne qui est venue au Qatar pour protester.

Celle qui vit à Toronto depuis quatorze ans faisait partie d’un contingent assez important d’Iraniens qui s’élevaient contre le régime radical qui sévit en Iran.

Les choses ont pris une tournure pour le pire dans le dernier mois et ils espèrent que la révolution est amorcée.

Déclencheur

Le 16 septembre dernier, la jeune Mahsa Amini, 22 ans, a été arrêtée par la police des mœurs, à Téhéran, parce qu’elle ne portait pas correctement son hijab.

La jeune femme a été emmenée au poste et sa famille ne l’a jamais revue vivante.

La police soutient qu’elle est morte à l’hôpital d’un arrêt cardiaque tandis que d’autres détenues soutiennent qu’elle a été battue et victime de brutalité policière.

«Après 43 ans, nous ne pouvons plus soutenir ce régime qui ne peut plus donner aux gens ce dont ils ont besoin», insiste Ali, un autre Iranien qui a choisi Toronto pour le bien de sa famille.

«La situation se détériore, ils sont de plus agressifs dans la répression des gens qui se battent pour leur liberté. Ils tuent des gens», ajoute-t-il.

Majid et JT ont eux aussi quitté l’Iran. Le premier vit aux États-Unis et le second, à Dubaï. Ils portaient des t-shirts à l’effigie de Mahsa Amini.

«Ils tuent les gens en Iran qui se battent pour la liberté et la démocratie. C’est la seule façon que nous avons de les faire entendre», a lancé Majid.

Azi, qui était très émotive dans son plaidoyer, a affirmé qu’elle prenait la parole pour tous ceux qui ne peuvent pas parler.

«Je suis ici parce que je veux être la voix des gens en Iran. Le régime islamique tue mon peuple, mes amis. Il y a actuellement 14 000 personnes en prison et le mois dernier, ils ont tué 52 enfants.»

Liberté

Ce que demandent les Iraniens, c’est de pouvoir vivre librement et de gérer leur vie comme ils l’entendent.

«Mahsa a été tuée parce que quelques cheveux dépassaient de son hijab. Regardez ici, les gens sont libres de le porter ou pas, affirme Majid. Là-bas, ils forcent les gens et ils tuent des gens pour ça. Nous voulons que la FIFA prenne position.»

JT se montre tout aussi éloquent avec une formule volontairement choquante.

«Il y a des enfants de dix ans qui se font tirer dessus. Où sur la planète peut-on faire ça sans conséquence ? Pouvez-vous le faire chez vous ?»

Pas assez

Dimanche, le capitaine de l’Iran, Ehsan Hajsafi, a indiqué que l’équipe soutient les manifestations et qu’elle devrait être la voix des opprimés.

«Ils doivent savoir que nous sympathisons avec eux, les conditions à la maison ne sont pas bonnes», a-t-il soutenu dans son allocution d’ouverture.

«Ce n’est pas suffisant. Ils doivent en faire plus», a insisté Majid.

Il s’est sans doute dit que le refus de l’hymne national était un pas de plus dans la bonne direction quand il s’est levé à la 22e minute du match pour rendre hommage à Mahsa qui est morte à 22 ans.

Les Anglais solidaires

En posant le genou au sol dans les instants qui ont précédé le coup d’envoi de leur rencontre contre l’Iran, les joueurs de l’Angleterre voulaient témoigner leur soutien à la communauté LGBTQ+ qui est réprimée au Qatar.

Le plan initial était que leur capitaine, comme ceux de l’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, le pays de Galles et la Suisse, porte le brassard «One Love». On y voit un cœur aux couleurs de la fierté avec le chiffre Un en son centre et Love sur le côté.

Mais la FIFA s’en est mêlée et la controverse a pris de l’ampleur.

Selon les règles qui encadrent l’équipement, la section 4,3 stipule qu’aucun article (de la tenue de jeu, ou tout vêtement, équipement ou autre) ne peut être porté ou utilisé si la FIFA estime [...] qu’il présente un caractère offensant ou déplacé, comporte des slogans, des déclarations ou des images de nature politique, religieuse ou personnelle.

C’est donc cet épouvantail que la fédération a brandi pour faire reculer les instigateurs du mouvement, bien que le brassard ne véhicule aucun message politique. Mais les couleurs de l’arc-en-ciel sont, depuis longtemps, associées au mouvement LGBTQ+.

Cartons, suspensions

C’est donc par crainte de cartons jaunes ou de suspensions que les fédérations concernées ont choisi de reculer.

«Nous étions prêts à payer les amendes [...] mais nous ne pouvons pas, en tant que fédérations, mettre nos capitaines dans une position où ils auraient fait face à des sanctions sportives. Nous leur avons donc demandé de ne pas porter le brassard», ont écrit les fédérations dans un communiqué commun.

Le communiqué écorche au passage la FIFA qui n’est pas ménagée depuis le début de cette Coupe du monde.

«Nous sommes très frustrés et nous croyons que c’est un précédent. Nous allons manifester notre soutien d’autres façons.»

Tout n’est pas perdu puisque la reporter britannique Alex Scott, une ancienne joueuse, a porté le brassard sur les lignes de côté alors qu’elle était en fonction pendant le match entre l’Angleterre et l’Iran.

Les images du geste des Anglais (de poser le genou au sol) ont étrangement été rayées de l’écran géant du stade pendant une période 10 à 15 secondes.

Il n’a pas été possible de savoir si cette interruption était volontaire ou causée par une erreur technique.

Alternative

La FIFA a proposé, lundi, une alternative avec le brassard « No Discrimination » dont l’utilisation a été devancée puisqu’elle était prévue pour les quarts de finale.

Celui-ci devait entrer dans le tournoi à compter des quarts de finale, mais déjà, lors du deuxième match de la journée, lundi, le capitaine néerlandais, Virgil Van Dijk le portait.

«La FIFA est une organisation inclusive qui veut mettre le football au profit de la société en soutenant de bonnes causes légitimes, mais ça doit être fait à l’intérieur des règles de compétition», peut-on lire dans un communiqué.

«J’ai discuté du sujet avec le plus haut dirigeant du pays, a indiqué le président de la FIFA, Gianni Infantino. Ils ont confirmé et je peux confirmer que tout le monde est le bienvenu.»

Le Canada discret

Il a été difficile de savoir si le Canada allait se ranger derrière les Anglais et poser un genou au sol lors de son premier match contre la Belgique, mercredi.

Interpellé sur le sujet, le défenseur Steven Vitoria a été très évasif et n’a pas vraiment répondu à la question.

«Je crois que ce groupe est toujours prêt à aider pour ce que nous croyons être bien. Nous sommes ici pour protéger les gens parce que la vie ce n’est pas que le sport.»