Canadiens de Montréal

Mesar: les dessous d'un important détour ontarien

Publié | Mis à jour

Pour une 24e saison consécutive, Brian et Cailin Daub, parents de deux enfants de 28 et 25 ans, agissent comme famille de pension pour le compte des Rangers de Kitchener, une équipe de la Ligue junior de l’Ontario (OHL). 

Au fil des années, ces deux anciens enseignants dans la cinquantaine ont vu passer de nombreux joueurs européens sous leur toit. Parmi ceux-ci, deux ont fini par joindre les rangs de la Ligue nationale de hockey (LNH) : Dominik Kubalik (Red Wings) et Radek Faksa (Stars).

D’ici quelques mois, les Daub pourront peut-être se targuer d’avoir hébergé trois joueurs ayant évolué dans le circuit Bettman. 

Depuis trois semaines, la famille partage sa demeure avec Filip Mesar, que les Canadiens de Montréal ont repêché en première ronde (26e au total) de la dernière séance de sélection de la LNH. 

«Filip est incroyable, lance Brian avec aplomb. Il est très bien élevé et est très humble. Bien sûr, il pourrait avoir une attitude négative parce qu’il avait clairement d’autres ambitions que d’aboutir à Kitchener en quittant l’Europe. Mais il n’en est rien.»

Le paternel du clan Daub a raison. Le plan A de Mesar, en laissant sa Slovaquie natale derrière lui, n’était certainement pas d’atterrir dans une ligue junior canadienne. Surtout pas après deux saisons professionnelles à compétitionner contre des adultes. 

Mais Kitchener ou pas, le jeune homme a un plan bien précis en tête. Et on souhaite bonne chance à la personne qui voudra lui mettre des bâtons dans les roues.

«Nous n’étions pas si confiants de le voir jouer avec nous»

«Je suis ici pour faire des buts, des passes et des points. Je crois que c’est pour cela que Montréal m’a envoyé ici: dominer cette ligue. Je veux marquer autant de buts que je le peux et être la meilleure version de moi-même.»

Filip Mesar est, comme vous venez de le lire, très clair sur ses intentions concernant la OHL. À l’occasion d’un généreux entretien FaceTime (que vous pouvez visionner intégralement en vidéo principale), le sympathique hockeyeur accepte de s’ouvrir sur sa nouvelle réalité ontarienne.

Mais prenons un instant, si vous le voulez bien, pour ramener sur la table l’essentiel du processus l’ayant amené à Kitchener. 

En 2021, les Rangers avaient fait de Mesar la neuvième sélection de l’encan de la Ligue canadienne de hockey.

À ce moment, il n’avait pas encore été repêché dans la LNH et évoluait avec le HK Poprad, au sein de la meilleure ligue slovaque.

«Nous n’étions pas si confiants de le voir jouer avec nous, quand nous l’avons sélectionné», confie Mike McKenzie, le directeur général des Rangers.

«Nous savions qu’il jouait au niveau professionnel en Slovaquie et qu’il avait l’air de s’y plaire. J’avoue que repêcher Filip était un risque. Mais nous avions quand même certains indices en main qui nous laissaient croire que nous pourrions devenir une possibilité pour lui, surtout après qu’une équipe de la Ligue nationale de hockey l’ait repêché.»

Le 7 juillet 2022, comme on le sait maintenant, c’est le Tricolore qui a jeté son dévolu sur Mesar. Après un excellent camp des recrues et un camp principal où il a laissé une sublime impression, le rapide droitier a pris le chemin de Laval, où il a disputé un match régulier avec le Rocket, le 14 octobre dernier. 

Crédit photo : Thierry Laforce / Agence QMI

Moins de 12 heures plus tard, les Canadiens lui ont annoncé son départ vers Kitchener. 

«Dans la Ligue américaine, il aurait peut-être eu plus de grosses responsabilités défensives et pas suffisamment de temps pour l’attaque», avait alors justifié Kent Hughes. 

Mike McKenzie, qui est évidemment très heureux de la tournure des événements, repense aux dernières semaines et ne peut s’empêcher de sourire. Son bonheur est perceptible au bout du fil. Mais cette joie n’est pas vraiment surprenante, lorsqu’on y pense.

Après tout, quel directeur général qui se respecte refuserait l’arrivée d’un catalyseur offensif au sein de son équipe? 

«Nous avions hâte de voir dans quel club de la LNH Filip allait aboutir. Il y a des équipes du circuit Bettman avec qui tu as de meilleures relations que d’autres. Nous n’avons pas tenté de convaincre les Canadiens de nous envoyer Fil. Nous ne voulions pas les embêter en les appelant chaque jour! Je sais qu’ils ont énormément de dossiers à gérer. Parfois, le meilleur argument demeure le silence. Pour des raisons évidentes, je suis très heureux que Montréal ait choisi l’option Kitchener.»

Débuts étincelants

Mesar est donc un membre des Rangers depuis la mi-octobre. 

Jamais, promet McKenzie, Mesar n’a démontré le moindre signe de frustration depuis son arrivée.

«De la façon dont j’interprète le tout, il est clair que Filip souhaitait jouer dans la LNH ou dans la Ligue américaine de hockey. Mais ça ne veut pas dire qu’il ne voulait pas jouer avec nous spécifiquement! Jamais je ne pourrai le blâmer pour son désir d'évoluer au sein des deux meilleurs circuits au monde! Tu demandes à tous les joueurs de hockey et ils te diront exactement la même chose que Filip. Il a une superbe attitude depuis son arrivée avec nous. Il sait pourquoi il est ici et comprend ce qu’il a à faire.»

Les propos du choix de premier tour des Canadiens vont dans le même sens.

«J’ai une grande confiance envers les dirigeants du CH. Je sais qu’ils ne veulent que le meilleur pour moi et ils ont jugé que Kitchener était le meilleur endroit pour mon développement. Je suis d’accord avec leur décision. Il faut maintenant performer.»

Et pour performer, Mesar performe. Après quatre matchs, il revendique déjà huit points, dont quatre buts. 

Mais signe que le Slovaque est tombé dans une équipe qui ne néglige aucun détail, le DG, malgré les solides chiffres ci-haut mentionnés, avoue ne pas être satisfait à 100% du rendement de son protégé. Rien de plus normal, prend-t-il quand même la peine de mentionner. 

«Filip a un excellent départ, mais je crois qu’il peut être encore meilleur! Il a quelques défis devant lui. Je sais pertinemment qu’il va amasser une tonne de points peu importe son rendement. Il est juste trop talentueux. Mais le hockey va parfois au-delà des points. Dans son cas, ce sera d’apprendre à maîtriser les rouages du jeu nord-américain, où tu dois prendre tes décisions, avec ou sans la rondelle, beaucoup plus rapidement. En Amérique du Nord, tu dois aussi accepter d’utiliser davantage tes coéquipiers. Nous voulons également que Filip se concentre sur la qualité de son jeu défensif, cette saison.»

Voilà des propos qui risquent de plaire à Kent Hughes et ses acolytes. 

Autre information pertinente, les Rangers ont choisi, pour le moment du moins, de ne pas attribuer de position définitive à Mesar. 

«Il joue présentement à l’aile, mais le déplacer au centre est assurément une option. Je sais qu’il peut jouer aux deux positions. Nous souhaitons d’abord lui laisser le temps de nous démontrer qu’il possède les réflexes de joueur de centre : se replier rapidement et offrir un support à ses défenseurs, par exemple. Il prend déjà quelques mises en jeu lorsqu’elles sont sur son côté fort et effectue donc certaines présences dans le rôle de pivot. Il nous donne de bonnes minutes aux deux endroits.»

Et semble-t-il que cette méthode convient parfaitement au CH. 

«Les Canadiens nous ont dit qu’ils n’avaient aucun problème à ce que nous le faisions jouer un peu partout, pour débuter. Plus l’année avancera, plus nos discussions avec Montréal se préciseront, à ce sujet», ajoute McKenzie. 

Une première courge spaghetti 

Plus de 7000 kilomètres séparent la Slovaquie et Kitchener. À 18 ans, Filip Mesar compose non seulement avec une nouvelle équipe de hockey et avec les attentes liées à la réalité d’être un choix de première ronde, mais il doit aussi apprivoiser une ville, Kitchener, qu’il ne connaissait pas il y a quelques mois à peine. 

«C’est différent de la Slovaquie et de tout ce que j’ai pu connaître en Europe, mais j’aime beaucoup! Je dirais que la plus grosse différence est que Kitchener est une très petite ville.»

Sans même qu’on ait à le relancer, le patineur s’empresse alors d'enchaîner avec de beaux commentaires sur la famille Daub, chez qui il confie se sentir très bien.

«Les Daub facilitent mon intégration, assurément. Je n’ai que du positif à dire sur eux. J’ai été jumelé à Carson Rehkopf dans leur maison et nous avons été merveilleusement bien accueillis. Brian et Cailin ne cessent de nous cuisiner de bons petits plats. Nous sommes traités aux petits oignons.»

Crédit photo : Famille Daub

Lorsqu’on demande justement à Brian quels sont les repas préférés de Filip, le sympathique quinquagénaire offre une réponse plutôt loufoque.  

«Filip aime manger n’importe quoi. Par exemple, il n’avait jamais mangé de courge spaghetti. Ma femme lui en a cuisiné une fois et il en a redemandé!»

Parlant de nourriture, Mesar avait mentionné, au cours du camp d’entraînement du Tricolore, que l’un de ses objectifs basé sur le moyen/long terme était de gagner en force et en masse musculaire. Ces deux atouts allaient lui permettre, disait-il, de mieux rivaliser avec les gros patineurs de la LNH. 

Aspect rassurant : les Rangers sont bien au fait de ce désir.

«Nous avons un entraîneur de conditionnement physique très compétent qui travaille avec Filip et nous mettons à la disposition des joueurs un spécialiste de la nutrition, précise le DG McKenzie. Il est parfois compliqué de prendre de la masse musculaire en jouant plusieurs matchs par semaine, mais Filip est très assidu à ce propos.»

Mais revenons à la vie de Mesar chez les Daub. Comment se comporte-t-il, en tant qu’invité? Après tout, il ne faut pas oublier qu’il vient tout juste de devenir adulte. Certains «écarts ménagers» seraient, dans ce contexte, parfaitement compréhensibles, n’est-ce pas? 

Allez, chers lecteurs. Ne soyez pas gênés d’avouer que votre premier appartement n’était pas impeccable....

Pourtant, Filip, jusqu’ici du moins, fait très belle figure au chapitre de la propreté. 

«Il fait son lit chaque matin et garde sa chambre extrêmement bien rangée», jure Brian, en gloussant quelque peu. 

Crédit photo : Famille Daub

«Sérieusement, c’est vraiment un bon petit gars. Il adore parler de hockey et a une étonnante facilité à communiquer en anglais, ce qui n’est vraiment pas le cas de tous les jeunes européens. Il prend le temps de discuter avec nous», ajoute l'ex-enseignant.

La LNH l’an prochain: «il a tous les outils pour que ce soit très rapide»

Filip Mesar se sied donc visiblement très bien à son nouvel environnement ontarien. Et c’est franchement beau/rassurant à voir. 

Mais la réalité est quand même qu’il devrait revenir en sol québécois d’ici un an, que ce soit pour porter les couleurs du Rocket ou... celles des Canadiens. 

«Les dirigeants du CH m’ont dit que pour l’an prochain, on se dirige vers un scénario où ce sera à Laval ou à Montréal, dépendamment de mon rendement», confie le jeune homme.

L’espoir du CH, mature, prend la peine d’ajouter ceci. 

«Pour être franc, j’essaie de ne pas voir trop loin. Je me concentre sur la saison actuelle pour la réussir du mieux que je le peux. Mon but est de jouer dans la LNH le plus rapidement possible, mais il faut faire les choses dans le bon ordre.»

Mike McKenzie, qui a lui-même joué quelques saisons dans la Ligue américaine de hockey, se montre de son côté très optimiste quant à une hypothétique et rapide promotion de son nouveau poulain avec le CH. 

«Je pense qu’il y a une chance que ça arrive vite. Nous voyons de plus en plus de jeunes qui réussissent à se tailler un poste dans la LNH en bas âge. Quand il arrivé ici, je me suis assis avec Filip et je lui ai dit : "regarde ce qu’un gars comme Wyatt Johnston est parvenu à faire, à Dallas. Il a fait sa place avec les Stars à 19 ans. Ça devrait être ton objectif!"

Crédit photo : Martin Chevalier / JdeM

«Honnêtement, il n’y a aucune limite à ce qu’il peut accomplir. Il est tellement talentueux, rapide. En fait, la question n’est pas de savoir s’il jouera dans la LNH. La question est de savoir quand. Et Filip a tous les outils pour que ce soit très rapide.»

Et quel genre de boulot McKenzie voit-il son protégé accomplir dans l’uniforme bleu, blanc et rouge, au cours des prochaines années.

«Avec ses aptitudes offensives, il faut s’attendre à ce qu’il ait un rôle important en attaque, une fois dans la LNH. N'ayons pas peur des mots: il ne sera pas un grinder de quatrième ligne! Il jouera sur l’avantage numérique et il touchera beaucoup de rondelles», prévoit l’homme de 36 ans. 

Mesar-Slafkovsky : une amitié solide comme le roc

Il est bien documenté que Filip Mesar et Juraj Slafkovsky, que le CH a sélectionné au tout premier rang du dernier encan, sont d’excellents amis. 

Et ce n’est certainement pas la distance entre Montréal et Kitchener qui compliquera cette belle relation. 

«Nous parlons ensemble après tous ses matchs», affirme Mesar. 

«Je lui pose énormément de questions sur la vie de hockeyeur professionnel. Je souhaite me préparer et m’assurer de ne pas avoir trop de surprises, quand mon tour viendra. Juraj m’a notamment dit qu’il ne voyait pas une grande différence entre le niveau de jeu des matchs préparatoires où j’ai évolué et celui des matchs réguliers.»

Sur la glace comme en dehors, la complicité unissant les deux slovaques est perceptible à des kilomètres à la ronde. Leurs styles hockey et leurs tempéraments sont complémentaires et se marient à merveille. 

Mesar est d’ailleurs extrêmement loquace lorsque questionné sur les origines de cette amitié avec le no 20 des Canadiens. 

«Quand nous étions jeunes, Juraj et moi avons fait plusieurs tournois de hockey ensemble, dont le Tournoi Pee-Wee de Québec. Nous sommes alors devenus des amis très proches. Aujourd’hui, nous vivons à 30 minutes l’un de l’autre, en Slovaquie. Cet été, nous avons été en vacances tous les deux avec Simon Nemec. Disons que nous avons passé de bons moments!

Crédit photo : AFP

«C’est un gars extrêmement drôle. Le Juraj que vous voyez à la télévision lors des entrevues, c’est le Juraj que je côtoie sur une base régulière. Il est juste tout le temps décontracté et essaie de faire rire tout le monde. Je l’adore, tout simplement.»

Il est facile de comprendre à quel point les émotions devaient être fortes, pour les compatriotes, le soir où ils ont tous les deux été sélectionnés par Montréal. 

«Ce fut un moment très spécial, probablement le plus beau moment de ma vie. Je ne m’attendais pas du tout à aboutir avec le Tricolore. Pas à ce moment-là, en tout cas. J’ai été surpris d’être sélectionné en première ronde. Le 7 juillet fut une soirée complètement folle pour la Slovaquie, en tout cas.»

«Peut-être Kirby Dach!»

Impossible de laisser filer Mesar sans lui demander une question que plusieurs partisans du CH se posent, depuis ce fameux soir de juillet. 

«Te vois-tu un jour former un trio avec Juraj à Montréal?»

La réponse du jeune homme ne tarde pas et... s’avère sans équivoque. 

«Bien sûr! Nous avons joué ensemble très souvent, étant plus jeunes. Nous avons grandi ensemble et avons à nouveau été jumelés au sein de l’équipe nationale. Puis, lors du camp des recrues, le CH nous a fait évoluer au sein de la même unité lors du premier match. La chimie est là, sans aucun doute!»

L’auteur de ces lignes risque alors une dernière question. 

«Slaf à gauche, toi au centre... Mais qui prendrait le flanc droit?»

«Je ne sais pas. Ce sera à l’entraîneur de décider... Mais peut-être Kirby Dach!»