Crédit : Joël Lemay / Agence QMI

Cyclisme

Geneviève Jeanson : imparfaite inspiration

Benoît Rioux

Publié | Mis à jour

L’ancienne championne Geneviève Jeanson est apparue souriante et radieuse, mercredi à Vaudreuil-Dorion, où une conférence de presse a intégré officiellement la cycliste à titre de porte-parole pour l’organisation Sport’Aide.

«C’est la conférence de presse la plus relaxe que j’ai faite de ma vie», s’est-elle exclamée dès le départ, en riant de bon coeur.

L’ambiance détonnait évidemment de l’époque où, en 2005, elle avait été prise pour dopage malgré qu’elle persistait à dire : «je n’ai jamais touché à l’EPO de ma vie».

«J’ai quand même, dans mon histoire, la chance d’en être sortie en un morceau et saine», a noté Jeanson, mercredi, qui après des aveux de dopage, a plus récemment levé le voile sur les abus physiques et sexuels commis par son ex-entraîneur André Aubut.

Une boule dans l’estomac

Aujourd’hui, à 41 ans, Jeanson ne veut plus rester silencieuse, elle se sent prête à s’engager. Elle veut, avec Sport’Aide, favoriser un environnement sportif sain et sécuritaire.

«Je me sens encore très exposée et j’ai encore une boule dans l’estomac quand on revisite mon histoire, mentionne-t-elle. Et peut-être que ça ne changera jamais, mais au moins, je sens que je suis capable de contribuer à la sensibilisation et à la prévention.»

«C’est en donnant un peu de nous-mêmes et en essayant d’aider les autres qu’on finit par recevoir beaucoup, d’ajouter Jeanson. La connexion avec les gens va m’aider, je suis 100 % certaine.»

Reconstruction

Si l’objectif de l’ancienne championne est d’abord d’aider les jeunes à éviter certains pièges dans lesquels elle s’est retrouvée par le passé, Jeanson pourrait en effet en profiter pour compléter sa propre reconstruction.

«C’est la résurgence, la rédemption, a pour sa part décrit Sylvain Croteau, directeur général de Sport’Aide. Cette implication va l’aider à continuer de se reconstruire, mais il y a une ligne mince là-dedans; elle ne le fait pas pour ça, ni pour redorer son image. Comme elle le fait pour les bonnes raisons, c’est sûr que ça va être contributif. Le fond, c’est qu’elle veut faire une différence et être une partie de la solution pour que les choses changent.»

Souhaiter un accident

Grâce à son vécu et son bagage, Jeanson pourrait difficilement être mieux placée pour accomplir sa nouvelle mission. Si elle mentionne être toujours en un morceau, c’est que l’ancienne championne est parvenue à faire la paix avec son passé, autant que possible.

«Pendant au moins deux ans, j’étais tellement malheureuse dans ma vie que j’essayais de trouver une façon de sortir du sport, a-t-elle témoigné, en rappelant les dernières années de sa carrière, entre 2002 et 2005. Je ne voulais pas mourir, mais je souhaitais peut-être, sans m’estropier pour le restant de ma vie, avoir un accident et être assez blessée pour ne plus être capable de faire des courses. J’en étais rendue là.»

«À mon plein potentiel»

Et aujourd’hui, que souhaite Geneviève Jeanson pour son propre avenir?

«Je me souhaite de vivre à mon plein potentiel, de rester authentique, mais d’être capable de me pousser au maximum de mes capacités», a-t-elle répondu.

Il est aussi à espérer que cette boule dans l’estomac s’estompe encore tranquillement afin que son inspiration soit, dans le futur, de moins en moins imparfaite.

«Une longue roue qui tourne»

Au moment de la conférence de presse, tenue au centre d’entraînement où Geneviève Jeanson travaille depuis maintenant quatre ans, son conjoint Paul Hillier gardait une oreille attentive depuis le comptoir de réception.

«De voir ça, aujourd’hui, c’est beaucoup d’émotion, a-t-il reconnu. C’est une longue roue qui tourne.»

Hillier, qui est en couple avec l’ancienne cycliste depuis maintenant six ans, connaît très bien les étapes que Jeanson a dû traverser avant de devenir porte-parole pour l’organisme Sport’Aide. Il a notamment été là à l’appuyer quand, en avril dernier, elle a témoigné des abus sexuels subis par son ancien entraîneur durant un webinaire de l’Agence de contrôles internationale contre le dopage.

«Je ne pensais jamais parler de ça, les abus, a confié Jeanson, mercredi, en entrevue. Pour moi, que les gens me reconnaissent comme une fille ayant pris des produits dopants, c’était moins pire que d’être reconnue comme une fille qui a vécu des abus sexuels.»

«C’est sûr que Paul a été un élément important afin que je puisse parler des vrais abus, a-t-elle reconnu. Il m’a donné la confiance de le faire.»

Surnommée «Generator»

Paul Hillier, qui est en fait le propriétaire du centre Orangetheory Fitness, a aussi encouragé l’ancienne cycliste à écrire une lettre ouverte, en 2020, où elle blâmait une sanction trop peu sévère à l’endroit d’un gérant d’équipe reconnu coupable de multiples abus. Ç’a contribué à déployer ce désir d’aider les autres.

«Plus que tout, je sens en elle une grande envie de participer, a résumé son conjoint. Elle veut prendre quelque chose de très mal et en ressortir du positif. Ce partenariat (avec Sport’Aide) lui donne un véhicule qui pourra lui permettre de faire quelque chose de tangible. C’est beau ces dernières années au cours desquelles le public a pu connaître un peu mieux son histoire, mais là, elle avait besoin de passer à la prochaine étape et d’aider.»

«Elle a un sens inné de productivité, elle veut des résultats, de l’avancement, a ajouté Hillier, avec beaucoup d’admiration. Son surnom, à la maison, est Generator parce qu’elle veut toujours avancer, autant physiquement qu’intellectuellement. Ce n’est pas quelqu’un qui aime être passif.»

Un vélo dépoussiéré

En plus de son implication, Jeanson a repris goût aux sorties en vélo, ayant d’ailleurs participé, le week-end dernier, à une épreuve organisée par son ancienne rivale Lyne Bessette en Estrie, soit «les 100 à B7».

«Lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a six ans, le vélo était très, très loin d’elle, a encore raconté Paul Hillier, question de situer le chemin parcouru dans les récentes années. Elle avait un vélo, mais il restait dans sa chambre et il y avait une bonne couche de poussière dessus.»

Après avoir vécu quelques années aux États-Unis, c’est à son retour à Montréal, en 2012, que sa plus grande thérapie a été entreprise auprès d’un psychologue.

«J’ai voulu être capable d’avoir des vraies relations avec des personnes, a résumé Jeanson. J’ai voulu être capable, si je devais avoir des enfants par exemple, de ne pas leur donner toute la marde que je portais. Je ne pouvais plus vivre avec ça, ce n’était pas juste pour les autres.»

Sur le premier trio

En nommant Geneviève Jeanson co-porte-parole, l’organisme Sport’Aide a ajouté un élément important sur ce qu’on pourrait appeler son premier trio.

Déjà, la paralympienne Cindy Ouellet (basketball en fauteuil roulant et ski paranordique) et Antony Auclair (football) étaient impliqués pour prévenir et contrer les violences en contexte sportif. La nomination servira sans doute à poursuivre cette grande mission.

«Je m’attendais que ç’allait être fort, mais peut-être pas comme ça, a avoué le directeur général de Sport’Aide, Sylvain Croteau, en faisant allusion à la médiatisation reliée à la nomination de l’ancienne cycliste. Geneviève, de son côté, sous-estimait ça. Elle ne s’attendait pas à ce tsunami. Mais après 15 ans d’absence et avec ce qui a été révélé dans les derniers mois [NDLR : les abus dont elle a été victime], les gens ont mieux compris son histoire.»

Dès sa première semaine comme porte-parole, Geneviève Jeanson est au cœur des activités de sensibilisation diffusées ces jours-ci sur les plateformes de Sport’Aide. Capsules éducatives, infographies, balado, une «lettre à la petite Geneviève », puis même une bande dessinée.