Patric Laprade

À quoi ressemblera l'après Vince McMahon?

À quoi ressemblera l'après Vince McMahon?

Patric Laprade

Publié 23 juillet
Mis à jour 23 juillet

La nouvelle de l’année, voire de la décennie, est tombée hier alors que la WWE a annoncé la retraite de son PDG, Vincent Kennedy McMahon. 

C’était inévitable. 

Depuis plusieurs semaines, des allégations d’adultère, d’agression sexuelle et d’avoir acheté le silence des femmes et des victimes prennent d’assaut les manchettes. Publiées par le Wall Street Journal, ces allégations avancent que Vince McMahon aurait payé plus de 12 millions $ pour des ententes de non-divulgation à quatre femmes, dont une pour la somme de 7,5 millions $. 

On ne donne pas ce montant sans que la faute soit grave. Pat Patterson disait que Vince McMahon ne fait jamais d’entente s’il pense qu’il va gagner à la cour. Ça en dit long. L’étau se resserrait donc pour celui qui occupait le poste de PDG de la compagnie, mais qui en était aussi le chef de l’équipe créative. 

«Alors que j’approche 77 ans, je sens que c’est le temps de me retirer de mon poste de PDG de la WWE», a mentionné McMahon dans le communiqué officiel de la compagnie. 

Bien qu’il ne l’ait pas spécifié, la WWE a confirmé que McMahon se retirait complètement de la compagnie, ce qui inclut son rôle dans l’équipe créative. McMahon a aussi envoyé un message à l’interne à ses lutteurs et lutteuses, confirmant qu’il ne sera plus à son poste, au «Gorilla» (en arrière des rideaux), et leur demandant de continuer à porter le drapeau de la WWE. Je connais quelques commentateurs qui seront contents de ne plus se faire crier après dans leur casque d’écoute par McMahon. 

Un règne de 40 ans

McMahon a commencé à s’impliquer dans la compagnie de son père, Vincent James McMahon, en 1969, où il a occupé plusieurs postes : commentateur, annonceur maison, intervieweur et promoteur. Puis, en 1982, il a acheté la compagnie, transaction qui s’est officialisée avec le dernier des paiements en 1983. 

Il avait un but et un seul: rendre son produit international. Pour ce faire, il devait réaliser ce qu’aucune autre promotion de lutte n’avait réussi auparavant, c’est-à-dire envahir le continent et prendre le contrôle complet. 

Et promotion par promotion, c’est ce qu’il a fait. Il amenait son produit à la télévision, dépouillait l’organisation de ses meilleurs talents et organisait un spectacle dans la plus grosse ville du territoire. Les amateurs devaient donc aller à la WWF, comme elle était appelée à l’époque, pour voir à l’œuvre leurs vedettes locales, à l’intérieur d’une production qui bénéficiait d’un bien meilleur budget. 

Le reste de l’histoire, vous la connaissez. Hulk Hogan, l’ère Rock ‘n’ Wrestling, Macho Man, André, Bret, Shawn, l’ère Attitude, DX, Stone Cold, The Rock, la guerre des lundis soirs, l’ère PG, John Cena, nos multiples Québécois au fil des ans et j’en passe. 

De tout ce qu’il aura créé, deux éléments me viennent en tête. 

Tout d’abord l’Undertaker. Je l’ai souvent dit, c’est le plus beau personnage jamais créé par Vince. Et ensuite, son véritable héritage, WrestleMania. Il a amené la lutte à un autre niveau. Il avait une vision, celle de jumeler la lutte professionnelle et le divertissement, et force est d’admettre qu’il a réussi. 

Un héritage souillé

Mais Vince McMahon ce n’est pas juste des bons coups. C’est un humour bien particulier, comme, récemment, faire vomir Otis après avoir mangé trop de hot dogs le 4 juillet. Des histoires à la lutte qui n’ont pas bien vieilli, comme celle de faire japper Trish Stratus à quatre pattes. 

Vince McMahon, c’est aussi des démêlés avec la justice. Le scandale des stéroïdes, alors qu’on l’accusait d’en distribuer dans son vestiaire et d’encourager ses talents à en prendre. Le scandale du sexe, alors que certains de ses employés ont agressé et harcelé sexuellement des mineurs. Et le dernier, auquel il n’aura pas survécu. 

Depuis toujours, ces rumeurs couraient au sujet de McMahon. Quand le mouvement #metoo a débuté, on se demandait si Vince serait éclaboussé. Même chose lorsque le mouvement #speakingout a commencé alors que celui-ci visait directement le monde de la lutte. 

Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’il payait ces femmes pour qu’elles se taisent. 

Mais ça n’aura pris qu’une fuite, quelques courriels au conseil d’administration, deux articles dans une publication crédible et moins de deux mois plus tard, son cas était réglé. 

Parce que n’allez pas croire que cette démission n’est pas en lien avec tout ce qui se passe. Il est même très possible que celle-ci soit préventive et qu’elle cache quelque chose de gros qui s’en vient. L’émission journalistique Real Sports, présentée, à HBO, est en train de travailler sur un épisode spécial en lien avec ces allégations. A-t-on eu vent de ce qui s’en venait et finalement, a-t-on convaincu McMahon qu’il était mieux, pour le bien de la compagnie, qu’il quitte maintenant? C’est une théorie qui se tient. Peut-être a-t-on menacé McMahon qu’à défaut de démissionner, d’autres femmes sortiraient publiquement avec leurs histoires? Pas impossible. 

McMahon a fait le fanfaron au début, lorsque le premier article a été publié. Intro à SmackDown, annonce de Cena à Raw, présence au UFC. Il se croyait intouchable, comme le mafieux John Gotti, surnommé «Don Teflon», car il arrivait toujours à se faire acquitter. Mais à la suite du dernier article du Wall Street Journal, qui parle d’agressions sexuelles et non pas juste d’infidélités, il ne pouvait pas s’en sortir. Tôt ou tard, il devait quitter. 

Imaginez si on avait écouté et cru Rita Chatterton à l’époque, cette arbitre qui avait été agressée par McMahon dans les années 1980, le nombre de victimes qu’on aurait sauvé. Mais la société n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Et bien que ce soit loin d’être parfait, 2022 est bien différent de 1986. Et en 2022, un PDG d’une compagnie valant des milliards et cotée à la bourse ne peut s’en tirer indemne, encore moins en demeurant avec la compagnie. 

Maintenant, plusieurs questions se posent. 

Est-ce qu’on va trouver une façon pour que McMahon reste impliqué?

Ce serait surprenant. Oui, il est encore actionnaire majoritaire de la compagnie et détient un peu plus de 80% des actions à droit de vote multiple. Mais on parle quand même d’une compagnie avec un conseil d’administration, avec des actionnaires et si ça finissait par se savoir, ce serait très dommageable pour la compagnie. Personne ne va laisser faire ça. Et l’exemple de Vince Russo avec Impact et Spike nous a appris que tout finit par se savoir. Ce serait le cas ici aussi. 

Qui va prendre sa place comme PDG?

La WWE a déjà annoncé, dans le même communiqué, que sa fille, Stephanie McMahon, qui agissait comme PDG intérimaire, aura le poste de façon permanente, mais en compagnie du président de la WWE, Nick Khan. Ils seront tous les deux co-PDG. C’est une très bonne décision. Stephanie n’a pas l’expérience de négociateur de Khan. Ce dernier n’a pas l’expérience du monde de la lutte de Stephanie, qui, soit dit en passant, a tout de même une excellente réputation dans le milieu des affaires. 

Qui prendra sa place à la tête de l’équipe créative?

À court terme, la meilleure personne pour le poste est Bruce Prichard. Il était le numéro deux de Vince à ce niveau et a l’expérience nécessaire pour prendre les rênes dès maintenant. La nomination de Paul «Triple H» Levesque au poste de de vice-président exécutif et directeur du personnel, un poste qu’il a déjà occupé dans le passé, sert entre autres, d’après moi, à libérer Prichard de ces fonctions, qu’il occupait de façon intérimaire. 

D’ailleurs, je ne pense pas qu’on va revoir l’ancien directeur du personnel John Laurinaitis. La nomination de Levesque confirme son départ, que personne ne pleurera. 

À long terme, c’est une excellente question. 

Le produit a besoin d’être renouvelé, d’être ravivé et d’être rafraîchi. Ça prend quelqu’un de créatif, mais qui est plus jeune ou à tout le moins, plus connecté avec les 18 à 49 ans. Ce qui n’est pas le cas de Prichard. 

Certains pensent que Levesque va prendre sa place, mais je n’en suis pas si sûr. Il a certes les compétences pour le poste. Mais son état de santé et ses problèmes cardiaques ne lui permettent pas d’avoir tous les rôles, surtout un rôle aussi demandant que celui de chef de l’équipe créative. 

Shawn Michaels, l’un de meilleurs amis de Levesque, occupe déjà ces fonctions à NXT. Je lisais récemment qu’il a eu une conversation avec Kevin Nash, dans laquelle Nash lui faisait savoir que les gars et les filles devaient ralentir le rythme. Michaels a répondu que ce n’était plus comme ça maintenant, que le rythme était plus rapide et que c’était ça que les amateurs voulaient. Il comprend donc cette nouvelle réalité, cette évolution du produit, ce qui est très encourageant. 

Jeff Jarrett pourrait aussi être considéré, tout comme Paul Heyman, même si ce serait très surprenant, outre ce qu’il fait déjà en ce moment. À l’extérieur de la WWE, il n’y aucun candidat viable. Et on ne donnera pas ce poste aux Gabe Sapolsky, Hunter Johnston ou Jim Smallman de ce monde, qui font partie des meilleurs scripteurs en chef de la scène indépendante dès 10 dernières années. 

Si j’avais à me prononcer, un duo Levesque-Michaels me semble une réalité plus que probable. Vendredi à SmackDown, Prichard et Ed Koskey étaient responsables de l’émission et se rapportaient à Levesque. 

Parlant de postes de haute direction, je crois que les jours du vice-président exécutif et chef de production, Kevin Dunn, sont comptés. 

Son lien était fort avec Vince. Le père de Kevin, Dennis, a longtemps travaillé pour le père de Vince. Kevin est à la WWE depuis 1984 et jamais Vince ne s’en serait débarrassé. Mais Dunn est de la vieille école, têtu et ancré dans de vieilles mentalités. Ses relations avec Stéphanie ne sont pas les meilleures, apparemment. Je ne serais pas surpris qu’il ne finisse pas l’année. 

Est-ce que Vince va vouloir vendre ses parts dans la compagnie?

Dans un premier temps, il faut comprendre qu’à cause des actions de classe B qu’il détient, personne ne peut le forcer à vendre. Mais personne ne pouvait le forcer à démissionner non plus et c’est ce qui est pourtant arrivé. 

Est-ce que Stéphanie serait intéressée? C’est une bonne question. Est-ce que le départ de Vince pourrait précipiter la vente de la compagnie à un conglomérat comme NBC, Disney ou autre? Peut-être. 

Cela dit, je ne pense pas qu’il va y avoir du mouvement à ce niveau, du moins pas à court terme. Je pense plutôt qu’on va vouloir sécuriser une prochaine entente télévisuelle avant de penser à vendre. Les ententes avec USA et Fox se terminent en 2024, la compagnie va donc commencer à négocier ses prochaines ententes en 2023. C’est bientôt, et c’est là-dessus que les efforts devront être consacrés.

Est-ce que l’action va en prendre pour son rhume?

Moins qu’on ne le pense. D’annoncer la retraite de McMahon, en fin d’après-midi, après la fermeture de la bourse, n’est pas un hasard. Sérieusement, c’est même une excellente décision d’affaires. Ça permet au marché de décanter la nouvelle, d’être moins dans la réaction et l’effet ne sera pas le même rendu à lundi. Ça donne aussi le temps à la WWE de tourner ça à son avantage ou d’annoncer une autre nouvelle pour contrebalancer le tout. 

L’action, qui est à 66,22$ au moment d’écrire ces lignes, devrait quand même être affectée. Pour plusieurs, la WWE ne peut pas survivre sans Vince McMahon. C’est même un facteur de risque divulgué à tout investisseur potentiel.

«La perte soudaine des services de Vincent K. McMahon pourrait affecter nos habiletés à créer des personnages populaires et des histoires créatives ou pourrait avoir une incidence défavorable sur nos résultats financiers», peut-on lire dans la divulgation publique de la WWE. 

Et pourtant, tout amateur de lutte vous dira que c’est complètement faux. C’est même le contraire. Mais le marché boursier fonctionne avec les spéculations et pour l’instant, la retraite de McMahon, qui est vu comme la seule personne pouvant faire de la WWE un succès, va créer de l’incertitude et de l’inquiétude chez plusieurs. 

Est-ce qu’il y a de l’espoir?

L’héritage de Vince McMahon sera malheureusement toujours entaché. Il a révolutionné l’industrie et a démontré toute sa résilience alors qu’il était beaucoup plus proche de la faillite que les gens ne le pensaient au début des années 1990 et par la suite, lorsqu’il a été attaqué par sa plus grande rivale à ce jour, la WCW. 

Mais on ne pourra plus jamais parler de Vince McMahon, ce génie de la lutte comme certains le décrivent, sans mentionner l’agresseur qu’il a été et les victimes qu’il a faites. 

Plusieurs ont remercié McMahon sur les réseaux sociaux. Brock Lesnar aurait même démissionné de la compagnie, lui qui affronte pourtant Roman Reigns dans une semaine à SummerSlam. Son narratif serait : «S’il part, je pars aussi!» Lesnar était quand même à son poste vendredi à SmackDown, mais c’est peut-être juste qu’on a réussi à le convaincre de respecter ses engagements et d’être présent à Nashville samedi prochain.

Stéphanie McMahon a ouvert SmackDown en parlant de la retraite de son père. La foule a hué l’annonce, puis a commencé un chant de «Vince!». Stephanie a elle-même fini sa promo en incitant la foule à le chanter une seconde fois. 

Parce qu’elle est maintenant la nouvelle co-PDG et parce qu’elle est une femme, je me serais gardé une petite gêne. Je comprends que c’est son père, je comprends que ça doit être beaucoup d’émotions pour elle, mais «Merci Vince» n’est pas nécessairement ce que ses victimes veulent entendre. Auriez-vous vu Véronique Cloutier encourager son public à crier «Merci Guy»? Poser la question c’est y répondre, et c’est pourtant ce qu’on a vu à SmackDown. 

À tort ou à raison, la WWE restera toujours un monde bien à part des autres, avec ou sans Vince McMahon. Toutefois, pour la première fois depuis 10 ans, le changement que plusieurs amateurs demandaient, mais ne pensaient jamais obtenir, survient enfin. L’espoir de voir un meilleur produit à l’écran est à portée de mains. Reste à voir maintenant si Vince McMahon était le seul problème de cette situation.