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Crédit : AFP

Repêchage de la LNH

Repêchage: les coulisses de la «33e équipe» de la LNH

Publié | Mis à jour

«C’est juste l’opinion de quelques personnes. Ce ne sont pas des vrais recruteurs qui font ces listes-là.» Avec cette phrase cinglante, Jordan Dumais n’était pas le premier à tourner en dérision la Centrale de recrutement de la Ligue nationale de hockey lorsqu’il s’est adressé à La Presse au début du mois de mai. 

En raison de la nature publique de son travail, la Centrale est habituée à être malmenée, elle qui agit en quelque sorte comme la 33e équipe du circuit en produisant chaque année sa propre liste en vue du repêchage amateur. L’ennui, c’est que cette fois, ces critiques venaient d’un joueur admissible à la séance. 

Le directeur de la Centrale de recrutement, Dan Marr, n’avait pas tenu compte de ces commentaires avant que des équipes de la LNH ne les portent à son attention. Lors d’une longue entrevue avec le TVASports.ca, il a avoué que la réaction du joueur, mais aussi celle de son entourage, l’a laissé incrédule. 

D’abord, ce n’est pas la faute de la Centrale si Dumais n’a pas reçu une invitation pour participer au match des espoirs. Tout cela n'a rien à voir avec la liste. Pourtant, en coulisses, le clan du joueur digérait mal cette décision.

«J’ai l’impression que les gens qui le conseillent et la direction des Mooseheads de Halifax ne comprenaient pas le fonctionnement du match des espoirs ou du Combine [autre événement auquel Dumais n’a pas été invité]. Nous envoyons un formulaire aux clubs et ils doivent choisir 4 gardiens, 12 défenseurs et 24 attaquants. Et on fait le décompte. 

«C’est la même chose avec le Combine. Nous laissons les clubs décider. Il y a plusieurs joueurs qui ont eu quelques demandes pour une entrevue, mais je ne les inviterai pas au Combine s’ils sont demandés par seulement trois ou quatre équipes. Sinon, ça devient une longue fin de semaine...» 

Mais par-dessus tout, les commentaires de Dumais étaient en réaction au classement lointain (73e sur la liste nord-américaine) que la Centrale lui a attribué malgré ses 109 points en 68 matchs. 

«Les points ne font pas foi de tout, explique Marr. Je sais que dans nos rapports, on voulait voir une amélioration dans son coup de patin, même si je concède que celui-ci sera naturellement meilleur quand il deviendra plus fort physiquement. [...] Il a atterri à ce rang sur notre liste, mais c’est juste un aperçu (range). Ça prend une équipe qui l’aime et il sera repêché tôt. Je lui souhaite. Je ne prends pas personnel l’opinion d’un joueur. Évidemment, il ne comprend pas comment le système fonctionne et, apparemment, son propre club non plus. Même son agent m’a appelé pour vérifier [pourquoi il n’était pas invité].»  

Pour une énième fois, on avait mal saisi le rôle de la Centrale. Son mandat est beaucoup plus large qu'il n'y paraît. 

Trois volets                          

Il y a trois aspects au travail de la Centrale : l’information, le Combine et, évidemment, la liste. 

Tous les profils de joueurs dans l’écosystème de la LNH, ce qui inclut son site web, ont d’abord été créés par la Centrale, qui a un rôle de cueillette de données à accomplir. Elle obtient la date d’anniversaire et le lieu de naissance des espoirs, en plus de dépêcher des employés dans les camps d’entraînement de la LCH pour prendre des mesures véridiques et officielles des joueurs. 

«Le repêchage, c’est une marque, c’est un marché à lui seul. Les équipes dans le junior moussent leurs joueurs. Les joueurs peuvent soumettre les mensurations qu’ils préfèrent. Tant durant le conflit de travail que pendant la pandémie, je peux te dire que les clubs de la LNH se sont ennuyés de notre collecte des mensurations des joueurs. Là, tu dois te fier aux agents et aux équipes... et je t’assure que ces mesures ne sont pas vérifiées!» 

Le Combine consiste à organiser une séance d’évaluation physique des espoirs, où un profil athlétique de l’espoir peut être créé. Les amateurs de hockey ont tendance à se méprendre sur l’objectif et la raison d’être de cet événement. 

«Ce n’est pas une compétition, précise Dan Marr. Ce ne sont pas les meilleurs pointages qui sont importants. Ces gens qui commentent les résultats des tests ne comprennent pas de quoi ils parlent. Ce que les préparateurs physiques des équipes de la LNH veulent savoir, c’est où en est le joueur dans son développement athlétique ce jour-ci. 

«Ainsi, après avoir repêché ledit joueur, ils savent quoi faire pour le rendre plus fort et plus rapide.»

La Centrale fait affaire avec un scientifique du sport afin de mettre sur pied des épreuves physiques applicables au hockey sur glace.

Le «Wingate» par exemple, consiste à pédaler de toutes ses forces pendant 30 secondes pour simuler l’intensité d’une présence sur la patinoire. 

Le VO2 max, durant lequel le joueur doit pédaler sur le vélo stationnaire le plus longtemps possible, calcule la capacité de récupération d’une présence à l’autre, d’une période à l’autre, voire d’un match à l’autre. 

Les tractions (pull-up) permettent au joueur de soulever son poids et de mesurer sa puissance de manière relative, livre pour livre.

Un joueur présent au Combine peut décider de refuser de se soumettre aux tests. 

«L’agent de Leon Draisaitl lui avait dit de ne pas faire les tests, raconte Dan Marr. Il revenait du Championnat mondial et il m’a demandé : "Est-ce que je peux faire les tests quand même?" Je lui ai dit qu’évidemment, il pouvait. "Dans ce cas, je vais les faire." Je ne sais pas si son agent était très heureux...» 

Le Combine est aussi l'occasion de conduire des tests médicaux auprès des espoirs. Dans le cas d'Alex Galchenyuk par exemple, qui avait été limité à une poignée de matchs l'année de son repêchage en raison d'une blessure à un genou, les informations qu'on en retire peuvent être très précieuses. 

«Nous conduisons les examens en collaboration avec Kaleida Health [un réseau de soins de santé à but non lucratif qui gère cinq hôpitaux dans la région métropolitaine de Buffalo-Niagara Falls], mentionne Marr. Ils travaillent avec nous pour entrer l'information correctement dans le système de santé de la LNH. Les équipes ont ensuite accès aux dossiers médicaux le lendemain. Quand un joueur est repêché, son dossier médical a déjà été créé dans la base de données. Il est simplement transféré à l'équipe qui le réclame.» 

La liste                   

Le classement préliminaire de la Centrale, qui sert à lancer la saison de recrutement et offrir un aperçu des joueurs à surveiller, a bien changé au fil des ans. Avant, il s'agissait d'établir le top 25 des joueurs de chacune des ligues d'importance.

Dan Marr a rapidement dû changer la formule à son arrivée en poste. 

«À ma première année en 2011, la liste sort et... tu parles d'un tollé. Il y avait des agents, des entraîneurs, des dirigeants qui m'appelaient, même des parents pour savoir pourquoi leur fils n'était pas sur la liste. Tout de suite, je me suis dit : "Bon sang, qu'est-ce qui se passe? Ça ne peut plus continuer."» 

S'en est suivi une rencontre au sommet avec la plupart des directeurs du recrutement amateur de la LNH lors de la Coupe Memorial à Saskatoon en 2012. C'est ainsi que la liste A-B-C a vu le jour pour les prochaines éditions du classement préliminaire.                    

  • A désigne un espoir ayant le potentiel d'être repêché au 1er tour                   
  • B désigne un espoir qui pourrait être sélectionné dans les rondes 2 à 3                   
  • C désigne un espoir qui pourrait être réclamé au 5e, 6e ou 7e tour                                      

«Ça nous a permis de mettre plus de noms sur la liste préliminaire, explique Marr. Au final, tout le monde veut juste voir son nom sur la liste, peu importe si tu es d'accord avec ton classement.» 

La Centrale mise sur huit recruteurs à temps plein pour son repérage, chacun responsable d'une région à couvrir : Québec, Ontario, Ouest canadien, Midwest des États-Unis, etc. Ils sont épaulés par une douzaine de dépisteurs régionaux. Ceux-ci restent strictement sur leur territoire, contrairement aux recruteurs à temps plein qui font plusieurs déplacements croisés pour s'assurer d'une variété d'opinions sur un joueur. 

La portion européenne du classement est l'affaire de Goran Stubb et son équipe de six recruteurs. Puis il y a un spécialiste des gardiens pour compléter le portrait. 

Dan Marr utilise la liste A-B-C pour coordonner les déplacements de son équipe au courant de l'année. 

«Ce qui nous distingue de plusieurs clubs, c'est que nos recruteurs à temps plein voyagent plus à l'extérieur de leur territoire (cross-over scouting dans le jargon)», indique Marr.

Au sein de la Centrale, Marr préconise une philosophie qui priorise la stricte évaluation des joueurs sur la patinoire au «bruit ambiant». 

«Il y a beaucoup d'histoires qui sortent au cours de l'année sur certains joueurs et on ne se laisse pas influencer, car les équipes vont faire leurs devoirs elles-mêmes si elles veulent en savoir plus sur le joueur à l'extérieur de la patinoire, précise l'ex-directeur du recrutement amateur des Thrashers d'Atlanta. Nos classements sont basés sur l'évaluation sur glace. Maintenant, je dis évaluation, et non performance, car les statistiques sont seulement des chiffres. Et ces chiffres peuvent être trompeurs.

«Aussi, nous ne conduisons pas nos propres entrevues avec les joueurs. J'ai la chance d'interagir avec la plupart des joueurs repêchés dans les trois premiers tours et je passe de 8 à 9 jours avec eux au Combine. Les entrevues peuvent aussi être trompeuses... qu'elles soient positives ou négatives. Une leçon que j'ai apprise en ayant été du côté des équipes est de se concentrer sur ce que le joueur peut faire sur la glace si tu veux bien repêcher.» 

La vraie mission                

On ne le répétera jamais assez souvent : la Centrale est avant tout une ressource, une base de données à la disposition des 32 clubs de la Ligue nationale. 

D'ordinaire, la liste finale de la Centrale est publiée avant la loterie du repêchage. Exceptionnellement cette année, elle a été publiée après la présentation du Championnat mondial des moins de 18 ans.

«Ç'a été un luxe pour nous cette année, note Marr. D'habitude, notre liste est disponible au moment où le premier tour des séries dans le junior majeur canadien est en cours. Mais les équipes de la LNH n'ont pas besoin de nous pour assister à ces matchs, elles vont regarder ces rencontres ainsi que le U18 de toute évidence.

«Alors nous ne dépensons pas d'argent et de ressources pour faire du repérage en séries.»

Et les équipes n'ont aucun problème avec cela. La liste de la Centrale n'est pas à prendre au pied de la lettre; c'est-à-dire qu'elle n'est pas une prédiction de l'ordre du repêchage. 

«Notre liste est une approximation des rangs dans lesquels le joueur devrait être considéré. C'est assez constant d'année en année. Normalement, 85% des joueurs de notre classement sont repêchés. C'est assez fort. Notre travail n'est pas d'avoir l'ordre parfait, de dire à qui que ce soit quel joueur New Jersey ou Montréal devrait repêcher. On laisse cela aux médias et aux partisans.»

Si les partisans et la communauté hockey sont généralement très sévères à l'endroit de la Centrale, les équipes semblent satisfaites du service. 

«Il y a un respect mutuel, assure Dan Marr. Le seul problème, c'est que notre liste change au cours de l'année et tout ce que nous faisons est public. Tu ne vois pas beaucoup d'équipes être ouvertement critiques de notre travail puisque la première chose que je leur dirais, c'est de me montrer leur liste.»

En vrac             

Sur Cutter Gauthier, classé favorablement par la Centrale (3e sur la liste nord-américaine)...

«Il a tous les outils: les habiletés individuelles, le coup de patin, la dimension physique, c'est un espoir élite. Il a le gabarit et la puissance et il est un joueur très compétitif. Tu le vois dans les entraînements. Au match des espoirs, il a frappé un de ses coéquipiers avec l'équipe nationale américaine, qui se retrouvait dans l'autre équipe. 

«J'étais là quand ils faisaient les tests en marge du match des espoirs, et il veut être le meilleur. Ça se manifeste dans sa personnalité. Il prend au sérieux le conditionnement, la nutrition et il fait le nécessaire pour être à son meilleur mentalement. Tu n'as pas à gérer ce joueur. Il est presque déjà prêt à batailler pour un poste. Je l'ai vu dans le gymnase et dans les entraînements, j'en sais beaucoup sur son approche.»

Sur l'équipe nationale américaine de développement cette saison...

«Je n'ai jamais vu une équipe aussi rapide que celle-ci cette saison. Avec Logan Cooley, Isaac Howard, Lane Huston, Seamus Casey et Gauthier, ils pouvaient exécuter des jeux à haute vitesse. Ils ont donné toutes sortes d'ennuis à l'Université du Wisconsin, qui n'arrivait pas à les contenir. Ils étaient beaux à voir cette année. Il y a des matchs qu'ils ont carrément dominés. Ça valait le prix d'entrée.» 

Sur les potentiels joueurs sous-estimés du repêchage...

«Notre groupe de recruteurs aime beaucoup Rieger Lorenz. Il a joué dans l'Alberta Junior Hockey League. Pourrait-il être un joueur en pleine ascension à la Cale Makar après quelques années à l'école? Il a peut-être ce potentiel. 

«Lane Hutson est un autre joueur dans cette catégorie. Tu peux affirmer qu'il est petit, mais sa taille est un atout dans son jeu. Il a une bonne vision du jeu. Il a été élu meilleur défenseur du tournoi au Championnat des moins de 18 ans. Après un bout de temps, nous avons réalisé que c'était un sacrilège de le disqualifier en raison de son gabarit. Tu enlèves cet élément de l'équation et c'est un très bon joueur. 

«Il va seulement devenir plus gros et plus fort et il a déjà la vitesse et l'intelligence. C'est le genre de joueur pour lequel une équipe veut s'avancer. Il y a aussi des gars comme Denton Mateychuk, Kevin Korchinski et Owen Pickering. Le meilleur est à venir dans leur cas. Ryan Chesley n'a pas récolté beaucoup de points, mais nous avons eu beaucoup de discussions au sujet de ce défenseur. Chaque match, tu t'attendais à davantage de sa part [offensivement], mais quand nous quittions l'aréna, nous nous disions que c'était un joueur A. Il a un coup de patin fantastique. Il fait toujours les bons jeux. Il défend son territoire avec conviction. Il a un bon gabarit et une bonne force physique, mais il n'est pas extraordinaire à la ligne bleue offensive. Ça ne veut pas dire qu'il ne jouera pas dans un top 4 de la LNH pendant 15 ans. Parfois, il faut éviter de surestimer le côté offensif du jeu.

«Maveric Lamoureux, je suis certain que vous l'avez vu. Son potentiel est effrayant et il a une merveilleuse personnalité. Il veut apprendre. J'ai passé du temps avec lui cette saison. Il devait régler certaines choses dans son jeu et il l'a fait. J'espère aussi que Rutger McGroarty sera repêché plus haut que nous l'avons prévu dans notre classement. Voici votre futur capitaine de la LNH. Au cours de la saison, Rutger est devenu plus fort, son conditionnement physique s'est amélioré. Il est devenu un joueur d'impact. Regarde sa finale contre la Suède au Championnat des moins de 18 ans. C'est une bonne chose que nous n'avions pas le gardien suédois au Combine, car je ne sais pas si Rutger aurait été capable d'être dans la même pièce que lui. Rutger a eu huit chances de marquer et il s'est fait voler chaque fois. Il créait ces chances. C'est un joueur qui peut t'aider à gagner une coupe Stanley. 

«Jack Hughes a eu une superbe saison en tant que recrue dans la NCAA. Tu dois prendre en considération le niveau de jeu dans cette ligue. Jouer dans la NCAA contre des adultes dans la vingtaine n'est pas de la tarte. Il était dans une bonne équipe. Il a obtenu un bon temps de jeu et il a eu une belle année. Ça fait trois ans que j'observe Jack Hughes. Au Championnat mondial des moins de 18 ans à Dallas en 2021, il était l'un des meilleurs joueurs de l'équipe américaine.»