Canadiens de Montréal

Un homme d’honneur

Un homme d’honneur

Jean-Charles Lajoie

Publié 23 avril
Mis à jour 23 avril

Outre les obligations scolaires, L’ombre et la lumière est le premier livre que j’ai lu au cours de ma vie. Mes doigts me retardaient, pas assez rapides à tourner les pages que je dévorais. La plume de Georges-Hébert Germain y était à son mieux. 

J’ai rencontré Guy Lafleur au mieux, s’en doutait-il. Il était dans le meuble télévisuel à lampes de grand-maman Flore. J’avais 5 ans, j’étais ébloui par autant de vitesse et de beauté. Le Démon blond, regard franc et conquérant, cheveux hirsutes. Cette décampe à l’aile, « le long de la clôture » dixit Gilles Tremblay. Puis la dégaine. Le tir puissant et précis. Le but. La respiration profonde de Guy Guy Guy, de retour au banc. Puis son sourire. Puis le but... encore et encore... le but.

À l’aréna Grondin de Granby, match des Anciens. Trois heures avant le match, Guy était déjà dans le vestiaire en combinaison. Détendu et heureux. Pour Guy, un casier de vestiaire, c’était un Lay-Z-Boy. Il y était comme dans son salon. Ce jour-là encore, il a survolé la glace. Deux bonnes heures après le match, Guy était toujours dans le vestiaire. Il signait avec soin son nom et son célèbre numéro 10. Il n’avait pas d’heure. Il était heureux et bien. 

Ce que Guy Lafleur a fait dans le cœur des gens ne s’explique pas. Il est l’une des trois étoiles de la riche histoire du CH. La dernière à rejoindre le ciel après Maurice et Monsieur Béliveau. La marque de neuf saisons de 50 buts ou mieux de Mike Bossy, Wayne Gretzky et Alex Ovechkin eut très bien pu être celle de Guy. Hélas, il a dû subir le purgatoire imposé par Sam Pollock et Scotty Bowman pendant trois longues saisons. Je ne m’explique toujours pas pourquoi son joueur de centre et prétendu ami Jacques Lemaire l’a cloué au banc au début des années 1980.

Un homme libre est parti

Si l’on comprend que le vestiaire était la maison principale de Guy, on comprend qu’il était plus que l’ultime coéquipier. Il était un frère parmi ses frères. Le Canadien, c’était sa famille, toute sa vie. Un des derniers hommes libres vient de partir. Un homme bon et dévoué. Investi à faire le bien autant qu’à dire vrai. Toujours. Les notables n’aiment pas beaucoup ces hommes d’honneur authentiques. Heureusement, ils ne peuvent rien contre le cœur qui bat en chacun des simples mortels. Ça a permis au monde ordinaire d’aimer l’imparfait Guy Lafleur d’un amour aussi profond qu’inconditionnel.

Paraît qu’il faut profiter puisque ça passe trop vite. Comme la Ferrari dans laquelle Guy est monté au cœur de la nuit en sortant du Thursday’s après une soirée arrosée. Guy était assis côté passager. Son chum Gilles Villeneuve conduisait. L’autre idole de tout un peuple voulait étaler la vitesse de sa nouvelle monture. Gilles savait que la nuit, les feux de circulation étaient synchronisés. Il a traversé le boulevard Dorchester sur la même verte. Les deux « mohicans » ont filé d’ouest en est, de Dorchester vers ce qui est devenu René-Lévesque. De ce qu’ils n’ont jamais voulu être vers ce qu’ils ont toujours été. Des extraordinaires hommes ordinaires.

J’estime que nous, vivants, ne faisons plus le poids. Le club du Bon Dieu est désormais bien meilleur. Guy peut enfin se reposer. Je suis certain qu’il le fera en paix. Ça ne peut pas être autrement lorsqu’il s’agit de l’idole de toutes les idoles. Lorsqu’il s’agit d’un immortel. Salut Guy, merci pour tout. Ton gin est dans mon congélateur, comme tu me l’as conseillé. Il va être doux à ma gorge et à mon cœur meurtri.