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Tennis

Barty, la retraite d’une héroïne malgré elle

Barty, la retraite d’une héroïne malgré elle

Vincent Destouches

Publié 23 mars
Mis à jour 23 mars

Juste comme ça, elle est partie.

En championne.

En tant que numéro une mondiale incontestée.

Et en tant que vainqueure de «son» tournoi, l’Open d’Australie.

La dernière image d’elle en tant que joueuse de tennis restera celle de son couronnement sur ses terres. Il n’y a pas plus belle manière de s’en aller, dit-on. Mais je serais prêt à parier que cette idée de grandeur n’a pas beaucoup de prise sur elle.

Car elle est comme ça, Ashleigh Barty. Si exceptionnellement différente, sur le terrain comme dans la vie.

Dans une ère tennistique où les styles s’uniformisent autant que les surfaces, Barty a su imposer et faire triompher sa différence, sa finesse, sa variété de jeu.

Quitte à prendre tout le monde à revers, l’Australienne a donc annoncé sa retraite sportive à seulement 25 ans, alors qu’elle venait d’entamer sa 120e semaine en tête du classement WTA (et sa 113e consécutive). Elle a tout donné, explique-t-elle dans une entrevue avec son ancienne partenaire de double, Casey Dellacqua. Elle n’a plus l’envie.

Combien de ses congénères, masculins ou féminins, auraient pris la même décision? On est loin de la course au record du Big Three composé de Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic. Aux antipodes, mêmes. Car Barty aurait pu continuer à empiler les titres et les millions pendant des années, tant un gouffre la sépare du reste du circuit, tennistiquement parlant. Elle a plutôt décidé de s’écouter et de vivre sa vie, et non celle qu’on lui promettait.

Héroïne qui s’ignore

Barty a été une championne atypique pour le tennis féminin.

Nettoyer sa maison, regarder la télévision, être auprès des siens, son fiancé Garry Kissick et leurs chiens Affie, Chino, Rudy, Maxi et Origi... Barty a toujours été en quête de normalité alors que le tennis l’appelait au-devant de la scène.

Elle n’avait pas la personnalité glamour que demandait sûrement le circuit, qui est en plein renouvellement, et qui a besoin d’être incarné par des championnes, par des rivalités, par des histoires. Mais c’est justement sa simplicité, son non-conformisme et sa discrétion assumée qui en faisait l’héroïne malgré elle parfaite.

Simona Halep, en larmes, s’est adressée à «Ash» sur les réseaux sociaux, blaguant que son amie pourrait viser à devenir dorénavant la numéro un en golf. Après tout, au terme de l’US Open 2014, Barty avait déjà annoncé mettre sa carrière tennistique entre parenthèses, tentant (avec succès) de percer au cricket, avant de revenir à la WTA en 2016.

Cette fois-ci, les choses semblent différentes. Elle a rempli son objectif de gagner un tournoi du Grand Chelem en 2019, à Roland-Garros. Elle a ensuite réalisé son plus grand rêve : gagner Wimbledon, en 2021. C’est à ce moment-là que l’idée d’une retraite anticipée a commencé à germer. Il ne lui restait plus qu’à cocher une dernière case pour s’accomplir en tant que joueuse, à savoir devenir championne de l’Open d’Australie (ce qu’aucune Australienne n’avait réussi depuis Chris O’Neil, en 1978).

Et l’US Open, dans tout ça? La possibilité de devenir la septième joueuse seulement à remporter les quatre tournois du Grand Chelem?

Ce n’est pas le plus important pour elle.

Jusqu’au bout, elle a tracé sa route à sa manière, et selon ses règles.

Andy Murray a eu besoin de peu de mots pour exprimer le sentiment général. « Heureux pour Ash Barty, mais dégoûté pour le tennis. Quelle joueuse! »

Un écho du passé

Je suis triste. Barty était ma joueuse préférée, celle qui me procurait le plus de plaisir sur les courts. Son tennis va me manquer, autant que son humilité, sa bonhommie et son petit rictus qui a toujours laissé transparaître une certaine gêne à se mouvoir sous les projecteurs et les caméras.

Sa retraite surprise a de l’écho dans l’histoire. Comme Barty, Justine Hénin avait 25 ans et trônait au sommet de la WTA lorsqu’elle a annoncé mettre un terme à sa carrière, en 2008, avec sept titres du Grand Chelem à son palmarès.

Cinq ans plus tôt, Martina Hingis avait annoncé sa retraite à seulement 22 ans, après avoir remporté 5 titres du Grand Chelem et occupé la place de numéro une mondiale pendant 209 semaines. Kim Clijsters avait quant à elle 23 ans, en 2007, lorsqu’elle a dit adieu au circuit.

Le point commun entre Hénin, Hingis et Clijsters : toutes trois ont fini par revenir sur leur décision et ont tenté, avec plus ou moins de succès, de faire leur retour au plus haut niveau du tennis mondial, quelques mois ou années plus tard.

Est-ce que Barty les imitera? Votre avis vaut autant que le mien. Si je devais m’aventurer à une prédiction, je dirais qu’elle reviendra aussi. Car Barty dit avoir tout donné au tennis, tout ce qu’elle pouvait, et je la crois. Mais une fois ressourcée par la vie, peut-être qu’elle retrouvera l’envie d’avoir envie. Ou peut-être aussi que je rêve.

Après tout, Barty n’est jamais là où on l’attend. C’est ce qui a fait d’elle la meilleure. Son choix de s’arrêter là lui confère même, qu’elle le veuille ou non, un statut de légende de son sport.

Un statut qu’elle rejettera sûrement. Car Barty arrête justement pour laisser place à Ashleigh, une personne tout ce qu’il y a de plus normale, qui aspire simplement à autre chose que de jouer au tennis.