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Les secrets de l'équipe la plus mystérieuse de la LNH

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Il y a quelque chose de très spécial qui se passe à Seattle et, à l’approche du tout premier match de l’histoire de la franchise, la planète hockey ne semble pas en prendre la pleine mesure.

Ça ne s’arrête pas au nom exotique, au logo extravagant et au charme de la nouveauté. Cette équipe est unique et, pour l’instant, incomprise du grand public. 

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Lorsque The Athletic a osé prédire le 10e rang du classement général au Kraken, les sourcils ont levé aux quatre coins de la LNH. 

Les réactions au repêchage d’expansion qui a formé le club de Seattle ont été très défavorables. Ron Francis a levé le nez sur de grosses pointures pour réclamer des joueurs méconnus ou, tout simplement, franchement ordinaires à première vue. 

Même l’embauche de l’entraîneur-chef Dave Hakstol, loin d'être un gros nom, a été remise en question. 

Derrière tout cela, il y avait un processus des plus sophistiqués. Un processus qui pourrait marquer les esprits dans les années à venir. 

Alexandra Mandrycky. Dani Chu. Namita Nandakumar. Retenez ces noms. Deux femmes et un homme qui en mènent extrêmement large au sein de l’organisation du Kraken et, plus précisément, à l’intérieur du département des statistiques avancées. 

Pour nous en parler, il y a le Montréalais Geoff Baker qui, autrefois, couvrait les Alouettes. Baker est affecté à la couverture de la 32e équipe de la LNH pour le compte du Seattle Times.

«Les gens doivent comprendre que tout ce que le Kraken fait est méticuleusement songé à prime abord par leur département analytique. Souvent, ils vont voir des choses qui échappent à notre œil, qui échappent à la vigilance du partisan ou du journaliste ordinaire. Tu ne peux même pas trouver ce genre d’informations sur les bases de données les plus avancées en ligne. 

«Ils regardent des trucs qui sont cinq ans en avance sur tout ce que tu pourrais trouver sur la toile. Même s’ils peuvent avoir l’air de ne pas savoir ce qu’ils font, ils ne sont pas stupides. Ils ne viennent pas de nulle part.» 

Ce qui est ironique, c’est que Baker a couvert le baseball de la MLB à l’époque de «Moneyball». Quelques lignes du livre de Michael Lewis, le journaliste qui a raconté la folle histoires des A’s d’Oakland, sont d’ailleurs très sévères à son endroit. 

«Je suis mentionné... mais pas d’une bonne façon», avoue-t-il, un peu mal à l’aise. 

Le Kraken est-elle la prochaine formation «Moneyball» du sport professionnel? La comparaison serait un peu boîteuse, car l’argent est le dernier souci de l’équipe d’expansion. 

«Le Kraken a l’argent pour être les Yankees s’il le désire, précise Baker, mais la MLB n’a pas de plafond salarial, elle. Les bonzes du Kraken n’ont pas à économiser comme les A’s devaient le faire. Ils ont des propriétaires avec les poches profondes. Même leurs actionnaires minoritaires ont de l’argent, incluant Mitch Garber à Montréal.» 

À vrai dire, la stratégie de Francis était d’assembler une équipe assez forte pour accéder aux séries dans une faible division Pacifique tout en gardant la plus grande marge de manœuvre possible sous le plafond salarial. 

Cette marge de manœuvre sera extrêmement précieuse lorsque des formations se retrouveront prises à la gorge. Francis agira alors comme un requin qui flaire le sang pour acquérir des joueurs de renom en utilisant son espace sur la masse comme levier. 

Dans le grand plan élaboré par Francis et son équipe, il s'agit d'une façon de se séparer du lot parmi tant d'autres dans une LNH extrêmement paritaire.

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Un trio à tout casser         

Revenons-en à Mandrycky, Chu et Nandakumar.

Mandrycky est une ancienne co-fondatrice du défunt site-web War-On-Ice, qui était la référence en termes de statistiques avancées dans le domaine public. Elle a été embauchée par le Kraken avant même Ron Francis et elle occupe le prestigieux poste de directrice de la stratégie hockey. Elle est une pionnière dans le milieu. 

Chu, un analyste, a été consultant dans la NFL. Il a fait partie d’un groupe qui a remporté le «Big Data Bowl», une compétition regroupant les plus brillants experts analytiques du football américain.

Nandakumar, elle, est une analyste senior qui a travaillé pendant près de deux ans pour les Eagles de Philadelphe. 

«Il y a peu de personnes qui peuvent rivaliser avec ces trois têtes d’affiche de leur département analytique, explique Alison Lukan, une journaliste embauchée par le Kraken qui se spécialise elle aussi dans l’analyse de données.

«Ce sont des gens incroyablement intelligents. C’est toute une équipe... Évidemment, je n’ai pas accès à tous leurs secrets, mais ce qui m’impressionne, c’est à quel point ils ont réussi à intégrer harmonieusement l’analyse statistique dans tous les aspects du travail et rendu l’information plus accessible.»

Le but n’est pas de dicter de A à Z les décisions prises par l’équipe, mais simplement, d’améliorer le processus de réflexion. 

«Analyser en regardant les matchs demeurera toujours très important, il faut dépêcher des recruteurs dans les arénas, clarifie Lukan. Il s’agit de mélanger toutes les différentes perspectives apportées par les membres de notre équipe pour prendre la décision la plus éclairée avec la plus grande quantité d’informations. 

«C’est une meilleure façon de fonctionner que : "Nous allons voir l’équipe des statistiques, ils disent X et on fait X." Ce n’est pas comme ça qu’ils opèrent.» 

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À la recherche du prochain William Karlsson         

Maintenant, la question est de savoir : quels joueurs passant sous le radar le Kraken a-t-il dégotés? Qui est le prochain William Karlsson, ce joueur qui sortira de l’ombre pour empiler les points et les buts, à la surprise générale? 

Déjà, il y a quelques possibilités si l’on se fie au camp d’entraînement. 

«Il y a un jeune joueur de centre nommé Morgan Geekie qui impressionne, confie Geoff Baker. Il est arrivé alors qu’un poste ne lui était pas garanti, mais tout indique qu’il sera le troisième centre de l’équipe pour amorcer la saison. Il a paru vraiment bien, il sait où la rondelle va aller et où se positionner sur la glace et il a beaucoup d’expérience au centre dans la Ligue américaine.» 

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«J’ai vraiment aimé Jared McCann, observe pour sa part Alison Lukan. Au début du camp, en l’absence de Yanni Gourde, on présumait qu’Alex Wennberg serait le premier centre, mais Wennberg a plutôt trouvé des atomes crochus avec les deux Suédois [Calle Jarnkrok et Marcus Johansson]. McCann n’a vraiment pas l’air d’un intrus au centre de Jaden Schwartz et de Jordan Eberle.»

Outre Geekie et McCann, un troisième petit nom à prendre en note : Ryan Donato.

«Il m’intrigue beaucoup, révèle Lukan. Je vois un gars qui veut vraiment tirer profit de son nouveau départ. Si on parle de quelqu’un qui surprendra en fournissant une production offensive considérable, ça pourrait éventuellement être lui.»

Mais s’il y a un joueur qui a fait tourner les têtes à Seattle depuis l’amorce du calendrier préparatoire, c’est Eberle. Ce dernier est évidemment plus connu des partisans. 

«C’est lui qui est vraiment ressorti, affirme Baker. Quand il a été réclamé des Islanders de New York, je le voyais comme un marqueur unidimmensionnel, mais il a vraiment été bon des deux côtés de la patinoire. Il a ce don pour intercepter les passes et subtiliser la rondelle aux autres joueurs. Il l’a fait plusieurs fois déjà, il est plaisant à regarder. C’est un joueur hautement talentueux.» 

Une identité forte         

Résumons rapidement les grandes lignes de la stratégie du Kraken.          

  • Assembler une équipe capable de faire les séries dans une division où les Oilers d'Edmonton et les Golden Knights de Vegas formeront la seule opposition sérieuse         
  • Assembler ladite équipe en conservant la plus grande marge de manoeuvre possible en ce qui a trait au plafond salarial, ce qui veut dire : renoncer à réclamer de gros noms au repêchage d'expansion et leur préférer des joueurs méconnus ou de possibles cartes cachées commandant un salaire négligeable         
  • Bâtir d'abord autour d'une solide défense et d'un bon duo de gardiens de but                   

L'objectif n'était pas de jouer le tout pour le tout dès la première année. L'approche de Francis était très calculée. 

Conséquence directe de ce plan, le manque de munitions à l'attaque est le plus grand défi à surmonter pour le Kraken lors de la première année de son histoire. La 32e équipe n'a pas une tonne de marqueurs de 30 buts. Et pas de supervedettes. Pour gagner des matchs, elle devra rester fidèle à une très forte identité d'équipe. Ce qui nous amène à une autre étape du plan.          

  • Miser sur Dave Hakstol pour mettre en place un style de jeu éreintant et taxant qui permettra au Kraken de surprendre ses rivaux                  

Les attaquants devront appliquer un échec-avant intense et travailler extrêmement fort pour pallier leur manque de talent. C'est seulement l'an prochain que Matthew Beniers, pressenti comme le joueur de centre d'avenir, devrait débarquer à Seattle. 

Toutefois, l'équipe est d'ores et déjà très bien nantie à la ligne bleue et entre les deux poteaux, deux positions névralgiques. Mark Giordano, Adam Larsson et Jamie Oleksiak sont des arrières robustes et très effiaces, tandis que Vince Dunn a été fantastique dans le rôle de quart-arrière de l'avantage numérique lors des matchs préparatoires, marquant trois buts. 

«La défense a l'air solide, souligne Geoff Baker. Ils travaillent encore sur les systèmes et le jeu de transition. Ils essayent encore de maîtriser le style de jeu infatigable de Hakstol. Il ne veut pas que qui que ce soit lève le pied sur une seule présence.»

L'embauche de Dave Hakstol, pas très sexy aux premières apparences, a fait jaser. Or, Hakstol incarne à merveille l'identité que le Kraken veut épouser. Comme les joueurs réclamés par l'équipe d'expansion, il bénéficie d'un nouveau départ. Il n'est pas réputé pour être l'un des plus grands entraîneurs de la LNH et on peut en dire autant de ses ouailles : aucun d'entre eux ne fait réellement partie de l'élite. Mais Hakstol a une qualité qui le distingue, soit une éthique de travail à toute épreuve. 

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«Ils ont embauché un entraîneur à l'image de leur équipe, illustre Baker. C'est un travaillant. Il est reconnu pour être le premier arrivé à l'aréna, que ce soit lors des jours d'entraînement ou de match. Et il est très loyal. C'est important pour Ron Francis. 

«Francis veut compter sur des personnes loyales qui n'iront pas parler aux médias dans son dos et faire des bêtises qui pourraient le mettre dans le trouble. Il a eu des ennuis avec son entraîneur-chef en Caroline [Bill Peters] par le passé et il veut éviter ça.»

Aux yeux d'Alison Lukan, l'embauche d'Hakstol est une autre manifestation de la mentalité du Kraken, qui n'a pas peur d'être différent des autres. L'embauche d'Alison elle-même est avant-gardiste : les équipes sportives ne font généralement pas appel à une journaliste pour analyser leur formation sous la loupe des statistiques avancées – ce qu'Alison fait tant sur le site web du Kraken que sur les ondes du diffuseur officiel de l'organisation, ROOT Sports. 

«Cette équipe fera les choses différemment. Elle a embauché un entraîneur-chef auquel on ne s'attendait pas. Elle insiste sur la diversité. L'aréna de l'équipe se plie à des exigences strictes d'un point de vue environnemental. Tout cela démontre à quel point cette organisation est créative et veut pousser la réflexion à l'extérieur des normes.»