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Raymond Rougeau c. Owen Hart: 25 ans de lutte au Centre Bell

Raymond Rougeau c. Owen Hart: 25 ans de lutte au Centre Bell

Patric Laprade

Publié 02 août
Mis à jour 02 août

L’été 1996. Une année olympique. Qui ne se souvient pas de la légende Mohammad Ali qui, malgré sa maladie, a allumé la flamme olympique ou encore d’une autre légende, Céline Dion, qui a interprété The Power of the Dream lors des cérémonies d’ouverture à Atlanta? Sans oublier Kurt Angle, qui a remporté la médaille d’or à la lutte avec, comme son personnage nous le rappellera pendant plusieurs années, un foutu cou cassé. 

Puis, le Canadien Donovan Bailey, qui remporte l’épreuve-reine des Jeux, le 100 mètres chez les hommes. Et quelques jours plus tard, la superbe performance d’Annie Pelletier, une médaille de bronze au plongeon 3 m qui a changé sa vie. 

C’était aussi l’été d’Oh Henry, Henry Rodriguez, et de la course au championnat des Expos, qui avaient livré une bonne bataille aux puissants Braves d’Atlanta tout au cours de la saison estivale. Nos Amours avaient terminé à huit matchs des Braves, mais à seulement deux des Dodgers et de la quatrième place en séries. Une première bonne saison depuis la décevante saison de 1994. 

Montréal vibrait aussi au son des Alouettes, qui revenaient à Montréal après 10 ans d’absence. Près de 25 000 spectateurs avaient assisté au retour de nos Oiseaux en juin 1996. Et comme si ce n’était pas suffisant, le mois de juin est synonyme du Grand Prix du Canada et de la première présence du Québécois Jacques Villeneuve, alors à sa toute première saison en Formule 1. Lui aussi était impliqué dans une course au championnat. Il terminera vice-champion. 

Mais au même moment où l’équipe canadienne du relais 4 x 100m composée, entre autres, du Québécois Bruny Surin et de Donovan Bailey, remportait sa série de demi-finale, en route vers une médaille d’or historique, un autre événement historique se déroulait, à Montréal cette fois. 

En effet, le 2 août 1996, il y a aujourd’hui 25 ans, était présenté le tout premier événement de lutte professionnelle au Centre Molson, maintenant appelé Centre Bell. 

Le Forum, une longue tradition  

La genèse de ce spectacle remonte à plusieurs décennies auparavant, alors que l’ancien domicile du Canadien de Montréal, le Forum, avait été l’hôte de plusieurs milliers d’événements de lutte depuis son inauguration en 1924. 

Principalement entre 1939 et 1963, le promoteur Eddie Quinn et le Lion du Canada-Français, Yvon Robert, le plus grand champion de l’histoire de la lutte au Québec, y faisaient la pluie et le beau temps en y présentant des spectacles chaque semaine. Par la suite devenu un amphithéâtre événementiel, alors que des organisations telles les As de la Lutte, Lutte Grand-Prix et Lutte Internationale y présentaient leurs spectacles mensuels, le Forum était maintenant l’exclusivité de la World Wrestling Federation du grand manitou de la lutte, Vince McMahon. 

Après une décennie à trôner au sommet de la lutte montréalaise, la Fédération mondiale de lutte, comme l’appelait le regretté Édouard Carpentier, n’avait pas le choix de déménager ses pénates au nouveau «temple de la bonne bière». En janvier 1996, elle avait présenté le tout dernier événement de lutte au Forum. 

Plusieurs vétérans de la scène tels que Jacques Rougeau Sr, Omer Marchessault, Paul et Jos Leduc étaient sur place pour voir l’Undertaker vaincre Yokozuna dans le tout dernier match de cet aréna si mythique et considéré comme l’une des Mecques de la lutte professionnelle. 

C’est aussi lors de cette soirée qu’on a mis en place un scénario qui allait se terminer sept mois plus tard. 

Le retour de Raymond : pour son fils  

Alors que les champions par équipe Billy et Bart Gunn, les Smoking Gunns, avaient défait l’équipe composée du British Bulldog Davey Boy Smith et d’Owen Hart, l’animateur et ancien lutteur Raymond Rougeau tente d’interviewer ce dernier. 

Toutefois, mal lui est pris alors qu’Owen joue à la diva. Après quelques échanges verbaux de chaque côté, le cadet de la famille Hart attaque l’aîné de la famille Rougeau, au grand dam des spectateurs. Raymond ne reviendra pas annoncer la seconde moitié de la carte. 

Ce scénario servait à attirer une bonne foule au tout premier événement de lutte au Centre Molson, qui allait être inauguré quelques semaines plus tard. Mais principalement, il servait à quelque chose de bien plus personnel pour Raymond. 

«Quand j’ai pris ma retraite de la lutte, c’était cinq mois avant que mon fils Félix ne vienne au monde, raconte Raymond. Et là, mon fils me voyait faire les entrevues et il était devenu un fan de lutte. Il avait aussi regardé d’anciens films de moi qui luttait. Depuis qu’il avait deux ou trois ans, il me demandait souvent s’il allait me voir lutter un jour, me voir lutter en personne. Je lui répondais toujours peut-être, sans jamais dire non. Je me disais que ça allait passer. Mais non, ça ne passait pas! Deux, trois ans plus tard, il m’en parlait encore. J’étais rendu à 42 ans, si j’étais pour faire un autre match, ça faisait six ans et demi que je n’étais plus dans le ring, il faudrait que j’y pense sérieusement.»

Raymond a une excellente relation avec son patron, Vince McMahon. Il lui parle donc de son projet.

«Originalement, je voulais faire un match avec Shawn Michaels, précise Raymond. On avait toujours eu de très bons combats dans le temps des Rougeau contre les Rockers. Mais Vince était en train de le monter. Alors il m’a suggéré Owen Hart. J’ai dit super. Je connaissais le gars, je savais le genre de professionnel qu’il était. Alors je lui ai dit oui ça, ça me plaît.»

Deano Clavet, Raymond Rougeau, Jacques Rougeau Sr, George Chuvalo, Joanne Rougeau et Denis Gauthier Jr. Crédit : collection Joanne Rougeau

Du travail sur la planche pour Joanne Rougeau  

Une fois la nostalgie du dernier spectacle au Forum passée, il fallait se mettre au travail. Ce n’était pas une mince tâche pour la promotrice Joanne Rougeau, la première femme à occuper ce poste à la WWF. 

«On venait de vivre la fin d’une ère avec la fermeture du Forum, raconte la fille de Jacques Sr et mère du hockeyeur Denis Gauthier Jr. J’avais commencé en 1995 alors c’était encore tout nouveau pour moi. Il s’agissait de deux gros spectacles l'un à la suite de l’autre. Mais le Centre Molson, pour moi, je me disais qu’il fallait que je me prouve, que je montre ma valeur. C’est mon frère Raymond qui m’avait eu ce travail et je voulais que ça représente bien ce que Raymond croyait et voyait en moi.» 

Une fois qu’à l’interne la date du 2 août 1996 est confirmée, le travail peut alors commencer.  

«On parle de quatre ou cinq mois de préparation, explique Joanne. Tout était nouveau, le personnel était nouveau. Au niveau des médias, de la billetterie, la vente de souvenirs, l’équipe de marketing. Pour la première fois, on devait travailler avec l’équipe de Donald K. Donald.»

Dans un aréna qui contient beaucoup plus de spectateurs et qui est physiquement plus grand, rien ne doit être laissé au hasard. Puisque son mari travaillait chez Molson, Joanne avait d’ailleurs eu la chance de visiter l’endroit.

«C’était grandiose comme endroit, se souvient Joanne. Il fallait promouvoir cette nouvelle place. On avait nos fans réguliers au Forum. Mais on savait que ce n’était pas tout le monde qui nous suivrait au Centre Molson.»

Les billets ne sont d’ailleurs pas le même prix. Au dernier événement au Forum, un siège coûtait 13$, 18$ ou 20$. Sept mois plus tard, on parlait maintenant de 13$, 16$, 19$ ou 22$, soit une augmentation de plus de 10%.

«Je me souviens qu’on avait regardé à faire le spectacle au début du mois, afin que les fans moins fortunés aient eu leur chèque du gouvernement, se souvient Joanne. Chaque siège comptait.»

Raymond Rougeau et Owen Hart en plein match de boxe. Crédit : collection Joanne Rougeau

Raymond contre Owen... à la boxe!  

Le 20 juin, on annonce le tout en grande pompe avec une conférence de presse. 

Raymond Rougeau et Owen Hart règleraient enfin leurs comptes, non pas dans un combat de lutte, mais bien dans un combat de boxe. 

«Vince m’a demandé pourquoi un match de boxe, se souvient Rougeau. J’ai toujours aimé la boxe. Mon père était un champion des Gants dorés, j’en ai fait beaucoup quand j’étais jeune. J’ai toujours eu un penchant pour la boxe, toujours été un amateur de boxe. Et ça, ça me donnerait la motivation que je cherchais pour m’entraîner pendant des mois et me remettre en forme pour le combat.» 

Pour Raymond, il était important que le match ne soit pas considéré comme un combat d’adieu. 

«Je n’ai jamais fait un match d’adieu, précise-t-il. Parce que c’est trop important pour moi un match d’adieu. Il y a des fans qui sont là et qui ont les larmes aux yeux, c’est la dernière fois qu’ils te voient et si tu reviens par la suite, je trouve que c’est déloyal envers ces fans-là. Tu leur as fait vivre un moment qui n’était pas authentique, qui n’était pas vrai, tu leur as fait croire que c’était ton dernier match et finalement tu reviens. On m’a offert de faire un match d’adieu à la WWF et j’ai dit non merci. Comme ça, s’il arrive quelque chose, comme il est arrivé lorsque j’ai aidé mon frère quelques années plus tard, je ne sentirai pas que j’ai trahi mon public.»

Au niveau de la promotion, Raymond et Joanne travaillent ensemble afin de faire de cette soirée un succès. Non seulement ce serait un combat de boxe, mais il fallait aussi des hommes de coin. 

Pour Owen, le choix s’est arrêté sur George Chuvalo. Le Torontois est l’un des plus grands poids lourds de l’histoire de la boxe canadienne. Il avait fait sa renommée en faisant la distance des 15 rounds face à nul autre que Mohammed Ali en 1966 au Maple Leaf Gardens de Toronto. 

Pour Raymond, on a opté pour Deano Clavet. Le Montréalais n’avait pas eu la carrière dans le ring que Chuvalo avait eu. Au contraire, une fiche de 15-5, marquée par une petite rivalité et deux défaites face à Alex Hilton. Mais après sa carrière, terminée en 1990, il était devenu acteur. Il avait entre autres joué dans la populaire série Scoop avec Roy Dupuis et Macha Grenon, de même qu’Omerta, la loi du silence, avec Michel Côté, qui venait tout juste d’être diffusée à l’hiver 1996. Il était charismatique, savait jouer et était connu du grand public. Un choix idéal. De plus, le père de Raymond, l’ancien lutteur Jacques Rougeau Sr, accompagnerait également son fils.

Pour la promotrice, tout ça est du bonbon. 

«Puisque c’était un combat de boxe, ça faisait une différence. Je pouvais tenter d’aller chercher des amateurs de boxe maintenant, pas uniquement les fans de lutte», explique Joanne. 

Raymond et son père Jacques, de même que Carl et son père Paul. Crédit : collection Joanne Rougeau

Une deuxième génération de Leduc  

On lui donne aussi un autre bonbon: le fils du légendaire Paul Leduc, Carl. 

Après une carrière dans le hockey qui l’amènera jusqu’au midget AAA, Carl Leduc avait décidé de suivre les traces de son père et de son oncle, Jos, qui avaient été très populaires dans les années 60 et 70 dans leurs personnages de bûcherons. La rivalité des frères Leduc contre les frères Vachon est certainement la plus grande rivalité de l’histoire de la lutte au Québec. Et bien que Paul et Jos ne soient pas de vrais frères, pour les enfants de Paul, Jos, c’était leur oncle. 

Après avoir été que très brièvement entraîné, Carl a eu la chance de travailler avec la WWF et ce, grâce à Raymond Rougeau. Il avait fait quelques matchs non télévisés aux États-Unis avant d’être annoncé sur la carte du Centre Molson. Les journaux mentionnaient que Leduc y ferait des débuts professionnels. 

Joanne s’en sert donc pour la promotion. Au cours de l’été, on organise de la balle-molle, des signatures d’autographes, tout pour faire parler de l’événement. Carl fait partie de toutes ces activités. 

«Joanne m’amenait partout. Elle s’était organisée pour que j’aille aux PPV avec Raymond. Je l’ai suivi pendant six mois», ajoute Carl.

Toutefois, le choix de Leduc n’avait pas été facile pour Joanne, qui avait dû convaincre les bonnes personnes. 

«Je me souviens qu’on avait dû se battre pour faire lutter Carl sur le spectacle, raconte Joanne. Il avait fallu expliquer l’importance des Leduc à Montréal, que ça irait chercher le côté nostalgique des gens, que Montréal était un marché différent. Mon patron, c’était Ed Cohen. C’est lui qui était responsable de tous les événements en direct. Je ne faisais jamais affaire avec Vince directement. Mais Raymond, lui, il avait accès à Vince. Alors quand on en avait besoin, il pouvait lui parler. On consultait beaucoup Pat Patterson aussi. Lui, il comprenait le territoire. »

1500 redressements assis par jour!  

Pendant ce temps, Raymond, qui ne fait jamais les choses à moitié dans la vie, prend le tout très au sérieux. Surtout son entraînement.

«Je voulais être plus en forme que je l’étais. J’ai commencé mon entraînement en février. J’allais en Floride. Je courrais. Je faisais de la corde à danser. Je me suis mis à la diète. Je faisais 1500 redressements assis par jour, trois séries de 500! J’ai baissé mon poids de 21 livres. J’ai baissé jusqu’à 193 livres environ deux semaines avant le match. Mais je me sentais un peu faible, alors j’ai monté à 195! »

De son côté, Owen Hart, reconnu pour être un des bons blagueurs de l’histoire de la lutte, était celui qui était à l’autre bout de la blague cette fois-ci. 

«Owen était un peu craintif parce qu’il n’était pas un boxeur, explique Raymond. Les gars n’arrêtaient pas d’agacer Owen. Parce que je continuais à aller faire les entrevues pour la télé et les gars voyaient dans quelle forme j’étais rendu et ils disaient à Owen qu’il n’en avait pas fini avec moi! J’ai dit à Owen relaxe, ça va bien aller. Moi, je ne te laisserai pas me frapper. Toi, il faut que tu essayes de me frapper. Et surtout, laisse-moi pas te frapper! Je voulais de l’intensité!» 

Une journée difficile pour Leduc  

On arrive finalement au 2 août. 

Au cours de la journée, on confirme que Carl fera le premier match de la soirée face à Justin «Hawk» Bradshaw. Celui qui deviendra mieux connu sous le nom de JBL venait à peine de débuter pour la WWF. Dans son coin, Uncle Zebakiah (Dutch Mantell), un vétéran lutteur et scripteur, transformé en gérant. 

«On ne se connaissait pas vraiment Bradshaw et moi. Quand j’étais sur la route avec eux, dans l’après-midi, on préparait Bradshaw. Les lutteurs, on sortait et on mangeait ses coups de corde à linge. Ils le préparaient lentement», raconte Carl, qui avait eu la chance d’avoir une visite guidée du Centre Molson plus tôt en journée, un aréna qu’il trouvait impressionnant. 

Bien malgré lui, l’inexpérience de Leduc et la politique de vestiaire ont bien failli lui jouer quelques tours. 

«La journée du combat, Raymond m’avait préparé mentalement, se souvient Carl. Là, ce sont des Américains, ils ne comprendront peut-être pas l’importance des Leduc au Québec, ça se pourrait que tu fasses une job (perdre le combat). Il avait peur que je fasse une crise de diva. Mais là, je reçois le finish de Gerald Brisco et je vais over (gagne) avec un petit paquet. Là, ça n’a pas fait l’affaire de Dutch Mantell. J’ai été voir Raymond et il était lui-même surpris. Plus tard, Mantell a dit à Bradshaw qu’après avoir perdu, fallait qu’il me ramasse et me détruise, mais Brisco a dit non, y va monter dans le coin et va saluer la foule. Alors ça a créé un froid. »

Une situation inconfortable, certes, mais Leduc explique le tout avec beaucoup de candeur. 

«Trompe-toi pas. Je ne savais pas lutter encore. Quand ils m’ont dit que je gagnais avec un petit paquet, je leur ai demandé de le pratiquer, je ne savais pas comment le faire. C’est là que Mantell a perdu les nerfs. Il disait que j’allais over sans même savoir comment faire un petit paquet», avoue Leduc. 

Les Québécois dans le cercle des vainqueurs  

Afin d’appuyer Raymond et Carl, Joanne peut compter sur un tout un alignement. Shawn Michaels, Undertaker, Mankind, Steve Austin et plusieurs autres. 

Mais comme dans tout bon événement de la WWE, la carte est sujette à changement et quelques lutteurs annoncés n’y seront pas. C’est le cas entre autres de Jake «The Snake» Roberts (raisons inconnues), remplacé par Aldo Montoya, du champion Intercontinental Ahmed Johnson (en attente d’une opération à un rein), remplacé par Yokozuna, ainsi que de l’Ultimate Warrior (dispute avec la compagnie qui mènera à son départ), remplacé par Psycho Sid.

Comme c’est souvent le cas avec les événements non télévisés, la compagnie présentait les mêmes matchs dans les différentes villes où elle s’arrêtait. 

Par contre, Montréal était quelque peu différente. Bradshaw travaillait avec Bob Holly lors des autres événements, tandis qu’Owen affrontait Aldo Montoya. Pour remplacer Owen, on avait fait appel à Jerry «The King» Lawler, qui ne luttait que sporadiquement à ce moment-là, mais surtout, qui ne faisait jamais d’événements non télévisés. 

Sinon, la balance de la carte était la même que partout (voir résultats à la fin).

Finalement, 20h sonne.  

L’annonceur local Albert DiFruscia, le neveu de Gino Brito, souhaite la bienvenue à la foule et le spectacle peut enfin commencer. 

Malgré ce qui s’était passé en après-midi, le match d’ouverture entre Leduc et Bradshaw se déroule à merveille. 

«C’est lui qui a pris en charge tout le match, se souvient Carl. À Ottawa deux jours après, il avait aussi pris soin de moi. Il m’a protégé dans le ring et s’est arrangé pour que je sorte super babyface. J’ai eu de bonnes expériences avec lui. Il était encore nouveau à l’époque.»

La victoire est émotive pour le jeune Leduc, qui peut bien entendu compter sur son père, mais aussi sur sa famille et ses amis, tous présents dans les estrades. 

«Quand j’ai gagné, c’était l’euphorie. J’ai pleuré, j’ai eu des frissons», relate-t-il. 

Dans la foule, un spectateur attentif y est. Il s’agit de Bertrand Hébert, auteur et historien, avec qui j’ai coécrit plusieurs livres. 

«Je me souviens que j’étais content que le premier combat dans le nouveau Forum, comme on l’appelait encore, incluait un Québécois. Les espoirs étaient maintenant permis pour permettre la présentation d’un PPV ou autres événements télévisés. Le Forum était désuet pour ce genre de production, se souvient Hébert, qui couvrait l’événement pour le compte du Pro Wrestling Illustrated. C’était aussi une première présence à Montréal pour Steve Austin, Mick Foley et Jerry Lawler comme lutteur et une première apparition ici pour Jim Cornette, qui était dans le coin de Vader. Pour moi, c’était une grosse affaire. Aussi, Steve Austin était sur son début d’ascension. On voyait que c’était spécial ce qui était en train d’arriver. Le match de boxe avait beaucoup fait parler de la carte. »

Justement. Parlant du combat de boxe, Raymond, qui était arrivé au ring vêtu de la robe de chambre de Deano Clavet, était quelque peu nerveux. 

«J’avais des doutes sur moi-même. Si tu laisses les nerfs prendre le dessus, tu vas laisser ton match dans le vestiaire. Alors j’ai suivi les conseils de Deano Clavet. Quand je suis monté dans le ring, j’avais des papillons dans l’estomac. Durant la première minute, c’était drôle, c’était comme si je m’observais faire le combat. Je me demandais si j’étais correct. Mais là, après une minute, une minute et demie, j’avais trouvé mes repères et j’étais correct.»

Le combat entre Raymond et Owen est bien ficelé. Premièrement, les présentations officielles sont faites par Jean Brassard, le partenaire de Raymond Rougeau à l’antenne de RDS. D’ailleurs, beaucoup de promotion avait été faite pour l’événement. La station présentait l’émission Raw les samedis matins à 11h et Superstars, les samedis soirs à 22h. 

«Mon plus beau souvenir, la couronne de mon travail de heel: on m’a hué à fond dès mon entrée. J’ai adoré!», se souvient Brassard, qui surnommait Raymond «Sugar Ray» Rougeau! 

Parlant de heel, ce qui devait arriver arriva. 

À un certain moment, Owen triche en donnant un coup de tête à Raymond. Clavet monte sur le tablier de l’arène pour se plaindre à l’arbitre Tim White, permettant à Owen d’y aller d’un coup de pied circulaire, qui atteint son adversaire en plein visage. Mais Rougeau ne se laisse pas abattre, revient dans le combat et passe le KO à Owen à la sixième ronde avec une solide droite au visage. 

Après le combat, Owen et son entraîneur ont commencé à argumenter, si bien que Chuvalo lui a aussi passé le KO!

«Mon fils était assis tout près des barricades, en première rangée, raconte Rougeau. Après le match, ils me l’ont amené dans le ring. Je l’ai pris dans mes bras. La fierté qui s’est dégagée. C’est venu combler tout désir de revenir dans le ring.»

Pendant que Raymond tient son fils dans ses bras, la foule l’acclame en criant son nom.

Une soirée parfaite. 

Le vainqueur du combat, Raymond Rougeau! Crédit : collection Joanne Rougeau

Mission accomplie pour Joanne  

Une foule de 10 220 personnes, dont 9128 payantes, était présente. Une assistance légèrement plus élevée que les 10 016 spectateurs, dont 8 000 payants, présents au dernier événement de lutte de l’histoire du Forum. 

Non, le Centre Molson n’était pas rempli. Mais il ne faut pas oublier qu’il y avait tout près de 13 000 fans au Stade Olympique pour voir les Expos «planter» les Reds de Cincinnati par la marque de 11 à 1, grâce au brio d’Oh Henry et d’un jeune Pedro Martinez. En plus des FrancoFolies présentées au centre-ville et de tous ceux et celles rivés devant leur téléviseur pour la diffusion des Olympiques. L’offre de divertissement était quand même assez relevée en ce beau vendredi d’été. 

Quoiqu’il en soit, la légère augmentation de billets vendus, jumelée à la hausse des prix des billets, ont permis des recettes de 172 941$, presque 35 000$ de plus que le spectacle du mois de janvier. 

C’était donc mission accomplie pour Joanne. 

«J’étais vraiment satisfaite du résultat. Je me suis surprise. J’étais très fière de moi. J’ai eu le sourire au visage pendant une semaine!»

Le lendemain, la WWF faisait un échange avec le groupe rock Kiss. En effet, Gene Simmons et sa bande étaient à Québec le vendredi soir et au Centre Molson le samedi, l’inverse de la WWF. 

Au Colisée de Québec, le 3 août, 3954 amateurs s’étaient déplacés. Owen Hart avait défait Carl Leduc avec le sharpshooter. Ne laissant pas aller la prise après le match, c’est Raymond qui était venu sauver le jeune Leduc, faisant un peu de millage sur le match de la veille. 

Une suite des choses différente pour tous  

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis ce premier événement.

Le Centre Molson est depuis devenu le Centre Bell et a accueilli plus d’une quarantaine d’événements de lutte professionnelle. Pensons notamment au tout premier PPV présenté à Montréal, le fameux Montreal Screw Job, les débuts de Brock Lesnar à la WWE, le match entre Jacques Rougeau et Hulk Hogan, le retour de Bret Hart à Montréal pour le compte de la WWE, plusieurs enregistrements de Raw et de SmackDown, ainsi que de nombreux événements incluant les deux Québécois Kevin Owens et Sami Zayn, dont une finale entre les deux. 

Pour ce qui est de Carl, il a connu des hauts et des bas dans les mois et années qui ont suivi. 

Lors de la visite suivante de la WWF à Montréal, en novembre 1996, il a affronté le Sultan, qui deviendra mieux connu sous le nom de Rikishi. Ce dernier avait fait ses débuts à Montréal au milieu des années 1980, luttant alors sous le nom de Prince Alofa. Mais les choses ne tournaient pas rond entre les deux. 

«J’avais lutté plusieurs fois en ligne contre le Sultan lors d’une tournée canadienne. Il m’a stiffé (donné de vrais coups) dans le ring, il ne me prenait pas au sérieux, il ne voulait jamais parler du match. C’était affreux. Je l’ai eu dur. C’est une expérience qui m’a dégoûté. Jos, qui m’a servi de gérant à quelques reprises, était même allé le voir une fois dans le vestiaire et lui avait dit qu’il était mieux de se rappeler où il avait commencé et qui lui avait donné sa première chance. Mais à un moment donné, je me suis tanné et je lui ai offert de régler ça dehors, un contre un. C’est Owen qui m’a calmé et après ça je suis tombé sous la protection d’Owen. Et c’est là qu’on a regardé pour moi, pour aller à Calgary.»

C’est finalement dans la ville de l’Alberta, sous les recommandations d’Owen, que Leduc aura un entraînement adéquat. Il sera d’ailleurs voté parmi les meilleures recrues par le PWI pour l’année 1997. Malheureusement, une blessure et des problèmes personnels feront en sorte qu’il n’aura jamais pu percer l’alignement de la WWF. Il reviendra au Québec et aidera son père dans la relance de la lutte locale, avec la Fédération de lutte québécoise, organisation qu’il dirige maintenant. 

«Personne ne va pouvoir m’enlever que j’ai lutté dans le premier combat de lutte de l’histoire du Centre Bell. Ça a été un honneur», exprime Carl. 

Pour sa part, Joanne a continué à œuvrer comme promotrice pour tout l’est du Canada jusqu’en 2000, alors que les bureaux canadiens de la WWF à Toronto ont pris le relais. 

«Vingt-cinq plus tard, je suis très reconnaissante de toute l’aide que ma famille m’a apportée. Mon père, Raymond, ma sœur. Je sentais leur support, leur appui. Owen Hart aussi. Il était tellement de service. C’était un emploi de rêve pour moi. C’était ma vie. J’ai eu beaucoup de difficulté à en faire mon deuil.» 

De son côté, Raymond a continué dans ses fonctions de commentateur et d’intervieweur jusqu’en 2002, avant de revenir de 2017 à 2020. Quand on lui parle de la soirée du 2 août 1996, une seule image lui revient en tête.

«C’est l’image de mon fils dans mes bras, mon père dans le ring avec Deano Clavet. C’est l’émotion de réaliser le souhait de mon fils de me voir dans l’arène un jour. Je me souviens de l’avoir regardé en me disant : "C’est pour toi celui-là!" C’est ça le premier souvenir qui me vient 25 ans plus tard. »

Voici, en terminant, les résultats rapides de cette carte de lutte:  

  • Carl Leduc a battu Justin Bradshaw, acc. par Uncle Zebakiah   
  • Skip & Zip ont défait les champions par équipe de la WWF les Smoking Gunns, Henry & Phinneas Godwinn, ainsi que Marty Jannetty & Leif Cassidy dans un match par équipe quadruple menace qui n’était pas pour les titres   
  • Marc Mero, acc. par Sable a vaincu Hunter Hearst Helmsley   
  • Steve Austin a battu Savio Vega dans un match sans disqualification   
  • Aldo Montoya a défait Jerry Lawler    
  • L’Undertaker, acc. par Paul Bearer a vaincu Mankind   
  • Yokozuna a battu Goldust    
  • Psycho Sid a défait Davey Boy Smith    
  • Raymond Rougeau, acc. par Deano Clavet et Jacques Rougeau Sr a vaincu Owen Hart, acc. par George Chuvalo dans un combat de boxe   
  • Le champion Mondial de la WWF Shawn Michaels, acc. par Jose Lothario a défait Vader, acc. par Jim Cornette      

Lyzbeth McHellin, la première lutteuse transgenre du Québec  

Samedi, le 17 juillet dernier, Lyzbeth McHellin est devenue la première femme transgenre de l’histoire du Québec à lutter dans un match en simple et à remporter un titre. 

À une époque où de plus en plus d’athlètes s’affichent publiquement comme faisant partie de la communauté LGBTQ+, l’histoire de Lyzbeth est importante tant par son penchant historique que par le message qu’elle envoie. Son parcours, autant personnel que professionnel, n’a pas toujours été de tout repos, on s’en doutera, mais il s’agit d’un parcours inspirant, qui mérite d’être raconté. 

Elle m’a accordé une superbe entrevue le week-end dernier. Voici donc l’histoire de Lysandre Marcoux, aka Lyzbeth McHellin.