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Le Géant Ferré au Québec : 50 ans déjà!

Le Géant Ferré au Québec : 50 ans déjà!

Patric Laprade

Publié 01 juin
Mis à jour 01 juin

Il y a 50 ans aujourd’hui, l’un des lutteurs les plus populaires et connus de l’histoire, le Géant Ferré, faisait ses débuts en Amérique du Nord. Et si certains croient encore que le tout s’est déroulé à New York, eh bien détrompez-vous!

Le 1er juin 1971, le Géant Ferré obtenait son premier match de l’autre côté de l’Atlantique ici même à Verdun, sur l’île de Montréal.

Mais retournons en arrière quelques instants afin de mieux comprendre comment cela a pu être possible.

De son vrai nom André Roussimoff, le Géant Ferré avait commencé à lutter en France en 1966. Dans les cinq années qui ont suivi, André lutta en Angleterre, au Japon, en Afrique, ailleurs en Europe et même en Irak, devant Saddam Hussein.

Plusieurs Québécois luttaient en France à l’époque et Frank Valois était un de ceux-là. Valois avait lutté contre le Géant tôt dans la carrière de ce dernier et les deux étaient devenus amis. Valois avait vu le potentiel d’un tel athlète. Proche des gens derrière Lutte Grand Prix, il en avait parlé à ses amis en leur disant que le Géant était un lutteur qu’ils se devaient de faire venir ici au Québec.

Dirigée par Yvon Robert, Maurice « Mad Dog » Vachon, Paul Vachon, Édouard Carpentier et certains autres actionnaires, Lutte Grand Prix avait débuté ses activités quelques semaines auparavant. Le groupe devenait ainsi le compétiteur des As de la Lutte de Johnny Rougeau. Avoir un géant comme André dans son équipe pouvait faire une différence dans cette guerre de territoire.

Puisque Carpentier avait déjà rencontré le Géant quelques années plus tôt alors qu’il était retourné faire quelques combats en France, c’est lui que l’organisation décida d’envoyer en France en mars 1971 afin de demander à André de se joindre à sa promotion. Valois avait souvent dit au Géant que son avenir passait par l’Amérique. Carpentier et André ont d’ailleurs eu un match un contre l'autre le 21 mars 1971 à Paris.

Cela dit, Carpentier avait quitté Rougeau pour être mieux utilisé et mieux positionné avec Grand Prix. Or, avoir un autre Français avec Grand Prix, pire encore, quelqu'un qui était légitimement un pied plus grand que lui, n'était pas quelque chose qui l’enchantait tant. L'égo de Carpentier dans le milieu de la lutte était bien connu. Mais pour le succès de cette nouvelle organisation, il a rapidement compris qu'André était pour changer la donne instantanément.

« Après avoir mis son nom et ses mensurations sur la table en réunion, mes partenaires étaient tous d'accord. Même si Carpentier avait accepté à contrecœur. Il avait été pendant des années le seul Français d’importance au Québec et il pensait, à juste titre, qu'une attraction comme André lui enlèverait de son lustre », explique Paul Vachon, lutteur et promoteur de Lutte Grand Prix.

D’ailleurs, il est également intéressant de noter que Carpentier n'a jamais parlé du Géant à Johnny Rougeau alors qu'il travaillait encore pour les As. Ce n’est certainement pas une coïncidence.

André a participé à un combat le 30 mai en France avant de prendre l'avion pour Montréal. Paul Vachon se souvient encore d'avoir signé un chèque de 600$ pour payer son billet d'avion.

Un géant de 7 pieds 4 des Alpes françaises : mythe ou réalité?

Entre-temps, la toute première publicité pour l’événement du 1er juin à l'Auditorium de Verdun parlait d'un événement extraordinaire incluant un tournoi par équipe où les gagnants affronteraient Maurice et Paul Vachon pour les titres par équipe le même soir. Juste au-dessus, on pouvait lire que pour la première fois au Canada, il y aurait un géant de 7 pieds 4 pouces, pesant 390 livres et provenant des Alpes françaises, du nom de Jean Ferré, qui allait affronter Cowboy Jones.

Évidemment, André ne faisait pas 7 pieds 4. Mais contrairement à ce qu’on peut entendre, ce n’est pas une fois rendu avec la WWWF de Vince McMahon Sr que cette mesure lui a été donnée. C’était l’œuvre de Lutte Grand Prix.

En effet, en lui donnant cette grandeur, on en faisait l’athlète le plus grand du sport professionnel nord-américain, devançant le joueur de basketball Kareem Abdul-Jabbar.

« 7 pieds 4 sonnaient bien. On n’aurait pas pu dire 7 pieds 9 », se souvient Paul Vachon.

André ne provenait pas des Alpes françaises non plus, loin de là. Mais les Alpes sont un endroit mythique, à faire rêver. De plus, les derniers Jeux olympiques d’hiver avant l’arrivée du Géant s’étaient déroulés à Grenoble en France, ville qu’on surnomme la capitale des Alpes. Alors pour l’amateur de lutte, de savoir qu’un géant venait des Alpes françaises rendait le tout encore plus spécial.

Finalement, on avait décidé d’utiliser le même nom sous lequel il luttait en France : Jean Ferré, qui deviendra aussi le Géant Ferré. C’était un nom de famille bien connu au Québec à cause du succès que le chanteur Léo Ferré avait ici.

Le tout était donc en place pour son premier match, qui aurait lieu à l’Auditorium de Verdun.

Mais pourquoi Verdun?

Parce que Lutte Grand Prix n’avait pas réussi à avoir un permis leur permettant de présenter des combats de lutte à Montréal. En 1971, Verdun était une ville à part entière et n’avait pas les mêmes règles que la métropole. Aucun permis n’était nécessaire. Alors l’organisation avait décidé de présenter ses événements hebdomadaires à l’Auditorium.

« Quelque chose qu’on ne pourra jamais m’enlever » - Cowboy Jones

C’est Carpentier qui était allé chercher André à l'aéroport de Dorval avec Yvon Robert Jr. et le promoteur local Tony Mule, le 31 mai 1971.

L’idée derrière ces différentes exagérations au niveau de sa grandeur et de sa provenance était d'amener le plus d’amateurs possible à Verdun, alors qu’André allait affronter Cowboy Jones.

Mais tout comme André, Cowboy Jones n'était pas celui que les fans croyaient. Il n'était pas un cowboy et ce n'était pas un Jones non plus. Mais il allait certainement être le premier adversaire d'André en Amérique du Nord.

C’est dans l'après-midi du 1er juin, dans le couloir de l'Auditorium de Verdun, que Cowboy Jones a vu son adversaire en personne pour la toute première fois.

« Il signait des autographes et certains fans me disaient que j'avais encore le temps de m'enfuir et de quitter l’aréna. Il était tellement grand, c'était quelque chose à voir », se souvient le principal intéressé.

Jones est en fait Alexandre Lépine, un grand bonhomme de 6 pieds 2, 245 livres, qui avait été entraîné par Tony Lanza et qui avait commencé à lutter en 1963. Il avait débuté dans le métier pour le promoteur Lucien Grégoire. Ce dernier coordonnait les combats pour Grand Prix, se souvenait de Jones et croyait qu’il était le bon adversaire pour affronter le Géant.

« Je me souvenais que Carpentier m'avait parlé de la venue du Géant à Montréal. J'avais vu des photos de lui au bureau de Grand Prix. J'ai demandé quel genre de personne il était et on m’avait dit qu'il était un très bon gars. Grégoire m'a dit que je n'avais pas besoin d'avoir peur. Il ne venait pas ici pour blesser qui que ce soit », raconte Jones.

Bien qu’aucun résultat de l’événement ne fut publié dans les journaux, selon Lépine, le match s'est bien déroulé, environ sept ou huit minutes, et André n'était pas dangereux du tout et en plein contrôle de ce qu'il faisait dans l’arène.

Et c’est bien sûr le Géant qui l’a emporté.

Cowboy Jones venait tout juste d’avoir 32 ans quand il a affronté André. Il en a maintenant 82.

« Je ne pensais pas qu’on en parlerait encore 50 ans plus tard, a-t-il avoué lorsque je me suis entretenu avec lui la semaine dernière. Quand c’est loin de même, tu ne penses pas à ça. C’est une fierté pour moi. Mon épouse était bien contente, on avait des photos de notre famille avec le Géant. C’est quelque chose qu’on ne pourra jamais m’enlever. Ce n’est pas tout le monde qui peut dire qu’il a eu le premier match du Géant en Amérique du Nord. J’ai une énorme reconnaissance envers les personnes qui ont pris cette décision-là. »

« Ça fait ressortir de vieux souvenirs, de bons souvenirs. Le temps passe vite, il faut en profiter. On se dit 50 ans, c’est loin, mais non. Y s’en passent des affaires en 50 ans », conclut Lépine, qui, malgré son âge, fait encore des journées de 12 heures dans son entreprise d’entrepreneurs en construction, Lépine et Lépine Inc., située à Sainte-Anne-des-Plaines, entreprise qu’il a fondée l’année après avoir lutté contre le Géant et qui célébrera ses 50 ans l’an prochain.

Toute une carrière

Le Géant Ferré allait devenir une vedette au Québec et par la suite, partout en Amérique du Nord et dans le monde entier sous le nom d’André the Giant. Les Québécois se souviennent encore de lui aujourd’hui tellement il a marqué les années 1970 et 1980. Il était d’ailleurs le lutteur le mieux payé dans les années 1970 et l’un des plus populaires. Popularité qui a continué dans les années 1980, alors que son combat contre Hulk Hogan à WrestleMania III fait partie des plus grands moments de l’histoire de la lutte moderne.

Après avoir eu une carrière extraordinaire, André est décédé le 28 janvier 1993 à l’âge de 46 ans.

Il ne sera jamais oublié. Et c’est au Québec que le tout a réellement commencé pour lui.

Deepak Massand n’est plus

Je m’en voudrais de ne pas aussi écrire quelques lignes sur le décès d’un ancien lutteur et ancien gérant dans les années 1970 et 1980, Deepak Massand, décédé le 23 mai dernier à l’âge de 78 ans.

L’histoire de Deepak est assez spéciale.

Né le 1er novembre 1942 au Pakistan, il arrive au Québec lors de l’Expo 67, alors qu’il travaille pour le pavillon de l’Inde. Originaire d’une famille hindouiste, sa famille avait fui le Pakistan pour s’établir à Delhi en janvier 1948.

Il avait fait de la lutte amateur dans son pays d’origine, alors la lutte professionnelle était une avenue naturelle pour lui.

« Il s’entrainait en même temps que moi au gymnase de Lionel Robert avec Luigi Mascera en 1971. Je lui parlais encore environ une trentaine de fois par année, me racontait Raymond Rougeau lors d’un entretien téléphonique. Je lui ai parlé deux semaines avant son décès. Il m’a appelé et m’a dit à la blague : ‘Pensais-tu que j’étais mort?’ Ce à quoi j’avais répondu : ‘Non, Pat m’aurait appelé pour me le dire! On est tous les deux partis à rire. Et là deux semaines plus tard, tu m’appelles pour m’annoncer son décès. C’est assez spécial. »

Mais Deepak, qui luttait sous le nom de Deepak Singh, n’était malheureusement pas le plus talentueux dans l’arène et sa carrière active fut relativement courte.

Rougeau se souvient tout de même d’une histoire cocasse qui lui était arrivée.

« On est à Rivière-du-Loup et Deepak lutte contre un Grec dont j’ai oublié le nom. Mon père décide de leur jouer un tour. Il va voir le Grec et lui dit qu’il gagne le match en 10 minutes. Il envoie ensuite l’arbitre dire à Deepak que c’est lui qui gagne le match, mais en huit minutes. Après huit minutes, Deepak essaye de coller les épaules de son adversaire au tapis, mais l’autre se dégage et pense que Deepak essaye de shooter, qu’il essaye de le crosser! » raconte Raymond en riant!

Raymond continue.

« Tous les lutteurs sont sortis du vestiaire pour voir le match. C’était un match pour les boys. Le Grec met Deepak dans une prise de soumission et Deepak crie pour sa vie, car il ne veut pas abandonner. Deepak finit par le mordre dans les côtes pour s’en sortir! Les deux pensaient que l’autre voulait le fourrer tu comprends? À un moment donné, Deepak est au sol et il tient les cordes du bas. L’autre essaye de le tirer, mais Deepak continue à tenir les câbles. Alors son adversaire lui donne un coup de pied dans les parties, mais Deepak lâche pas les câbles! Nous autres on pleurait à regarder le match! Il lui en a donné un autre avant que Deepak lâche finalement les câbles! Quand Deepak est retourné en arrière, il a donné une gifle au visage de mon père. Mon père est juste parti à rire! »

« Deepak m’en parlait encore de cette histoire-là. ‘Te souviens-tu quand ton père m’avait joué un tour?’ Il avait fini par en rire! » conclut Raymond.

Si ses talents étaient plus limités dans l’arène, Deepak avait une personnalité hors pair. Après avoir lutté autant pour les As de la Lutte que Lutte Grand Prix, il se lia d’amitié avec le Grand Antonio. Il sera le gérant d’Antonio et voyagera avec lui un peu partout. Lorsqu’Antonio affronte la légende de la lutte japonaise, Antonio Inoki, au Japon, c’est Deepak qui est dans son coin. Le match s’était toutefois mal terminé alors qu’Antonio avait décidé de ne pas vendre les coups d’Inoki, ce qui avait forcé ce dernier à se battre pour vrai. Le match de lutte était devenu un match d’arts martiaux mixtes avant même que cette expression n’existe. Il s’agit d’un classique sur Youtube pour ceux et celles qui ne l’ont jamais vu.

À la fin des années 1980, Deepak joua le même rôle, mais cette fois-ci avec Abdullah the Butcher, qui deviendra un ami de Deepak pour la vie. C’est d’ailleurs Abdullah, sur sa page Facebook, qui annonça le décès de son ancien gérant.

« Mon cœur est lourd à la suite du décès d’un homme qui était un grand et fidèle ami à moi, partageait Abdullah, qui vient d’avoir 80 ans en janvier dernier. Je lui ai parlé il y a quelques jours à peine et j’étais sous le choc quand je l’ai appelé il y a une vingtaine de minutes et que sa sœur m’a dit qu’il nous avait quittés. Mes condoléances à son frère et à sa sœur qui ont pris soin de lui pendant des années. Je vous remercie d’avoir pris soin de mon ami qui a été mon gestionnaire et un grand ami pendant de nombreuses années. Il va vraiment me manquer. Je vais aussi m’ennuyer de pouvoir l’appeler et d’entendre sa voix. Un grand homme qui a fait beaucoup pour beaucoup de gens. Il nous manquera vraiment! »

Acteur et politicien

Parlant plusieurs langues, Deepak a aussi obtenu de petits rôles dans plusieurs séries et films québécois dont Bouscotte, Taxi 0-22 et dans le DVD de l’humoriste Sugar Sammy. Il a aussi tenté sa chance en politique en 1993, mais l’aventure fut de courte durée. En 2007, il publiait également ses mémoires.

Dans les dernières années, il avait assisté à nos lancements de livres. Toujours vêtu de son turban, faisant référence à son surnom du Sheik, il était celui dont plusieurs se souvenaient le lendemain. Tout le monde avait pris une photo avec Deepak!

Chaque année, il envoyait une carte de souhaits pour le temps des fêtes à plusieurs personnes dans le monde de la lutte, dont moi. En plus de Raymond Rougeau, il parlait régulièrement à Gino Brito, Paul Leduc, le journaliste Greg Oliver, le photographe Pierre-Yvon Pelletier et à Abdullah.

Souffrant de dystrophie musculaire depuis 1979, Deepak passait son temps entre sa résidence de la rue Holy Cross à Montréal et l’hôpital. Ses organes l’ont finalement lâché.

Il laisse derrière lui ses sœurs Padma, Mohinder et Ambu, ses frères Arjun, Prem, Gurmukh et Prakash, ses nièces Aarti, Banto, Sonu, Reshma, Lovelina, Meghna, Anjali et Sonia ainsi que ses neveux Jaideep et Sunil.

*Une partie du texte sur le Géant Ferré provient du livre « Le Géant Ferré : la huitième merveille du monde », coécrit avec Bertrand Hébert et publié chez Hurtubise.

**Merci à Linda Boucher pour les photos qui accompagnent ce blogue.