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Gino Brito: 80 ans et encore en amour avec la lutte

Gino Brito: 80 ans et encore en amour avec la lutte

Patric Laprade

Publié 18 mai
Mis à jour 18 mai

L’un des plus grands lutteurs québécois de tous les temps et le dernier promoteur local à connaître du succès, Gino Brito, célèbre aujourd’hui ses 80 ans.

Un anniversaire spécial pour quelqu’un qui ne pensait pas s’y rendre.

« Mon père est mort à 63 ans et ma mère à 73 ans. Je ne pensais jamais me rendre là, de dire Brito, dans une entrevue qu’il m’a accordée dimanche dernier. Quand mon père avait 63 ans, je le voyais vieux. C’est la perception que j’avais. Alors imagine 80! »

Cependant, pour un homme de 80 ans, Gino demeure en forme. Comme en font foi ses balades en vélo. L’an dernier, à 79 ans, il partait encore de chez lui à Saint-Léonard et pouvait se rendre jusqu’au centre-ville de Montréal, environ 25km aller-retour.

« J’ai commencé à faire du vélo vers 1996 parce qu’avec mes genoux, la course était rendue trop difficile pour moi, explique Gino. Et à cause de ma blessure au triceps, lever des poids n’était plus possible. En bicycle, je me rendais à Saint-Jérôme, à Pointe-Calumet, Saint-Sauveur régulièrement. Le plus loin que je suis allé c’est à St-Donat, à 120km d’où j’habite. J’avais 71 ans! »

Pour ceux et celles qui croient encore que la lutte professionnelle ne laisse pas de traces, le genou droit amoché, le triceps déchiré, une batterie au cœur, des conséquences directes ou indirectes d’avoir œuvré une trentaine d’années dans le monde de la lutte.

« J’étais passé par-dessus le troisième câble et mon genou avait cogné sur la table, tout près du tablier de l’arène. J’avais continué à lutter quand même et je ne m’étais pas fait opérer. C’était comme ça à l’époque, raconte celui qui a débuté sa carrière au début des années 1960. Mon triceps, c’était dans un match contre Tito Sanza. Il avait sauté du troisième câble et avait directement atterri sur mon bras. Ensuite, j’avais lutté contre Justice Dubois et c’est là que je l’avais vraiment déchiré. Aujourd’hui, j’ai de la misère à écrire à cause de ça. »

Et Gino continu.

« En 2005, je me sentais tout le temps fatigué. J’étais allé à l’hôpital pour passer des tests et c’est là que le docteur m’a dit que j’avais quelque chose de bloqué. Ils ont dû m’opérer, la grande opération au cœur. Je ne pensais pas passer la nuit. »

-Mais attends, Gino, ta « ride » de bicycle à St-Donat, tu l’as fait APRÈS ton opération au cœur, lui ai-je demandé, doutant des notes que j’avais prises.

-Ben oui!

-Wow!

Le football mène au grand amour!     

Malgré les blessures physiques, Gino a toute sa tête et une excellente mémoire.

Né Luigi Acocella à Montréal le 18 mai 1941, l’ainé d’une fratrie de trois enfants, deux garçons, une fille, la lutte a toujours fait partie de sa vie. Son père, Jack Britton et son oncle, Lou Kelly, étaient tous les deux lutteurs. Britton deviendra plus tard le promoteur pour les lutteurs nains, une attraction qui a fait sensation partout dans.

Cela dit, la lutte n’est pas le premier sport auquel Gino s’est intéressé.

« J’ai grandi à Montréal. À l’époque, tous les Italiens habitaient sur la rue St-Timothée. Mais pas nous. On était dans un quartier très francophone, se souvient-il. Mes sept premières années, j’allais à l’école française. Puis, je voulais jouer au football. Alors j’ai transféré au Cardinal Newman High School, sur la rue Christophe-Colomb. C’était une école anglaise, mais je parlais déjà l’anglais à l’époque. J’y suis allé pendant trois ans. »

Contrairement à bien des jeunes dans les années 1950, ce n’est donc pas le hockey qui l’intéressait.

« J’ai joué au hockey, mais à 14-15 ans, je pesais 200 livres. Je savais que je n’aurais pas d’avenir là-dedans. Alors j’ai joué au football, sur la ligne défensive, puis, à cause de mon père, je me suis entraîné à la lutte amateur à la Palestre nationale et au YMCA », raconte Brito.

Le football lui aura d’ailleurs permis de rencontrer celle qui allait être l’élue de son cœur, Nicole Morel.

« Je demeurais sur la rue Bordeaux à ce moment-là. J’avais 17 ans. Et un de mes amis de l’école sortait avec une amie de Nicole. On me l’a présenté dans le cadre d’un party. Puis, on s’est perdus de vue. Mais ensuite, on s’est retrouvés et on est sortis quelques fois ensemble. Et c’est comme ça que ça a commencé! »

Nicole et Gino célébreront le 27 mai prochain leur 60e anniversaire de mariage!

Les deux tourtereaux avaient commencé à se fréquenter quand la famille de Gino est déménagée à Windsor, en Ontario. Ils se sont mariés à l’église Saint-Denis à Montréal et par la suite, Nicole a suivi son époux en Ontario, où ils habiteront jusqu’en 1967.

Quelques mois plus tard, à Windsor, naissait leur seul et unique enfant, Dino.

« J’avais commencé à lutter et je ne voulais pas laisser Nicole toute seule avec plusieurs enfants, pendant que moi j’étais sur la route, explique-t-il. On était contents d’en avoir un et qu’il soit en santé. »

Homme de famille, il aurait voulu être encore plus présent à la maison, un sentiment qu’on retrouve chez plusieurs lutteurs.

« J’aurais aimé ça être plus présent par moment. C’est le métier que j’ai choisi et c’est correct. Mais j’aurais pu mieux faire de ce côté-là. Tu veux toujours faire mieux. »

La connexion italienne     

C’est en Ontario que Gino a fait la connaissance de plusieurs personnes qui seront dans sa vie pour des années à venir, dont le lutteur Tony Parisi.

« Dans ma vie personnelle, mes meilleurs amis ont été Adrien Perron, Steve Paradis et mon beau-frère, René Di Fruscia, précise Gino. Mais dans la lutte, mes meilleurs amis ont été Tony Parisi. Tony et Jacques Rougeau le père, précise Gino. Mais c’est aussi en Ontario que j’ai connu Abdullah the Butcher, à qui je parle encore aujourd’hui. »

D’ailleurs, Abdullah est aussi devenu octogénaire en janvier dernier.

Mais revenons aux Italiens.

Ils ont été importants dans la carrière de Brito. La connexion italienne, comme ils se faisaient appeler, était composée de Brito, Parisi, Bruno Sammartino, Dominic Denucci, Dino Bravo, Tony Lanza et certains autres. De ce groupe, seuls Brito et Denucci sont encore vivants.

« Je ne suis pas le dernier des Mohicans, mais le dernier des Italiens, s’esclaffe Gino. On avait un fort lien. Je n’ai plus de nouvelles de Dominic depuis que sa santé s’est détériorée. Mais sinon, effectivement, tous les autres sont partis. Bravo, Bruno, Tony, Ilio DiPaolo. »

Qui plus est, c’est avec Parisi que Gino a partagé l’un de ses meilleurs moments en carrière.

« Quand on a lutté pour les titres par équipe de la WWWF contre les Blackjacks au Madison Square Garden de New York en novembre 1975. C’était plein à craquer! Tout marchait ce soir-là. Les fans étaient debout! »

Humble, Gino tient à préciser que ce n’était pas eux qui avaient attiré les 22 090 personnes, mais bien Bruno Sammartino. Le lendemain soir à Philadelphie, Parisi et Gino, qui luttait sous le nom de Louis Cerdan, avaient remporté les titres par équipe de la WWWF, l'ancêtre de la WWE. Ils ont gardé les titres pendant 176 jours.

Un autre des combats préférés à Gino est survenu une décennie plus tard, contre Ric Flair, le 3 septembre 1984 à Montréal. Brito était alors en fin de carrière.

« J’aurais aimé lutter contre lui 10 ou 12 ans avant. J’avais déjà eu ma blessure au genou et au triceps à ce moment-là. Mais Flair. Quel talent ! Il aurait pu lutter contre un balai et le faire bien paraître! »

« J’aurais aimé avoir plus d’influence sur Bravo... »     

Les années 1980 ont été les années pendant lesquelles Gino a troqué son maillot de lutteur pour son veston de promoteur. En février 1980, à la suite du décès de son père, il reprenait l’organisation que ce dernier lui avait laissée et voulait l’amener à de plus hauts niveaux. Avec l’aide de Vince McMahon Sr et en partenariat avec Frank Valois et le Géant Ferré, il créé les Promotions Varoussac, qui deviendront quelques années plus tard Lutte Internationale.

Le groupe sera le dernier à attirer de bonnes foules de façon régulière au Forum de Montréal et à occuper une place de choix à la télévision québécoise. La fameuse case horaire du dimanche matin 11h, à Télé 7, aura marqué une génération.

Brito en garde de bons souvenirs.

« La première fois qu’on a rempli le Forum et la rivalité entre Dino Bravo et Superstar sont mes meilleurs moments comme promoteur », dévoile-t-il.

Gino Brito et Dino Bravo. Deux noms qui seront associés pendant de nombreuses années, tellement qu’encore aujourd’hui, certains les mélangent. Leur relation remonte à loin. Bien avant que les deux fassent équipe dans les années 1970 pour Lutte Grand Prix.

« Il était là à mes noces! » se souvient Gino. Bravo n’était âgé que de 12 ans à l’époque.

D’ailleurs, sur le plan personnel, Brito aurait aimé que les choses se passent différemment avec Bravo.

« J’aurais aimé avoir plus d’influence sur lui, mentionne-t-il. Il avait le talent et la personnalité pour aller encore bien plus loin. Mais surtout, j’aurais aimé avoir plus d’influence sur lui après la lutte. »

En janvier 1993, moins d’un an après son dernier combat pour la WWF, Bravo se faisait assassiner chez lui, assis dans son fauteuil. Impliqué dans le crime organisé, il n’était âgé que de 44 ans.

« Je ne sais pas si mon influence aurait changé quelque chose. J’ai essayé de lui parler une couple de fois. C’est tellement dommage d’avoir gâché sa vie ainsi », regrette Brito, qui a joué le rôle du grand frère avec Bravo tout au long de sa vie.

Un autre Dino dans l'entourage de Brito allait aussi faire de la lutte. En effet, son fils, Dino Acocella, allait continuer la tradition familiale en devenant un lutteur de troisième génération. Toutefois, sa carrière n’a été que de courte durée, luttant à temps plein que de 1983 à 1987 sous le nom de Gino Brito Jr.

« Dino voulait devenir lutteur. Je ne l’ai jamais forcé, indique Gino. Je lui avais dit de me le dire tout de suite s’il ne voulait pas. Mais en fin de compte, il n’avait pas la lutte dans le corps comme moi je l’avais. Puis le timing n’était pas bon. Le territoire a fermé, il s’est marié, a eu un enfant. Et sa femme n’aurait pas enduré tout ce que Nicole a enduré! »

Malgré une courte carrière, Brito Jr a tout de même eu quelques matchs avec la WWF.

« Après Lutte Internationale, quand je suis devenu promoteur pour la WWF à la fin des années 1980, j’avais essayé de le faire passer à la WWF. J’avais parlé directement à Vince. Mais je n’avais pas eu de réponses et je ne voulais pas trop pousser. Et puisque je parlais directement avec le boss, je ne voulais pas en parler à Pat Patterson ou au Géant. Je n’aurais pas voulu les rendre mal à l’aise. »

La fin de Lutte Internationale est d’ailleurs le pire moment de la carrière de promoteur de Gino. Envahi par la WWF de Vince McMahon Jr, il s’est vu contraint à fermer les portes à l’été 1987.

« J’aurais dû faire ça avant, dit-il avec du recul. C’est 100% de ma faute. Je me disais que mon père avait travaillé tellement fort. Mon entêtement a ajouté du poids sur la vie de tout le monde qui m’entourait. En anglais on dit “know when to fold’em”. C’est ça que je n’ai pas fait. »

Un fan de Kevin Owens!     

Peu de lutteurs de sa génération écoutent encore la lutte ou s’intéressent au produit.

Ce n’est pas le cas de Gino. Il apprécie encore le spectacle qu’on présente et a su s’adapter au produit.

« La technique des lutteurs d’aujourd’hui est bien meilleure à celle qu’on avait dans le temps, croit-il. Ce qu’ils font dans le ring, c’est incroyable! Par exemple, l’Undertaker qui passe par-dessus le troisième câble pour faire un clothesline ou même ce que Braun Strowman fait pour sa grosseur. Ils sont en bien meilleure condition qu’on était. »

Non seulement Gino suit ce qui se passe et aime ce qu’il voit, il peut vous parler des lutteurs courants.

« J’aime bien AJ Styles dans un ring. Il a un timing exceptionnel. J’aime bien aussi Randy Orton. Il est de loin supérieur à son père et à son grand-père que j’ai connus tous les deux. »

Évidemment, il suit de près les activités des Québécois à la WWE, particulièrement Kevin Owens.

« Je l’ai vu pour la première fois à Hull au début des années 2000 quand j’allais aux shows de la CPW de Dan Gervais, se souvient-il. Après deux ou trois minutes, je voyais déjà qu’il avait du talent. Son timing, son footing, la manière qu’il se positionnait dans le ring. Il avait déjà du pro en lui. Quand je le vois maintenant, il est encore meilleur. Son timing à lui aussi est incroyable! »

L’amour du public n’a pas de prix     

Bien qu’il ait pris sa retraite il y a plus de 30 ans, les fans n’ont pas oublié Brito. Encore aujourd’hui, il arrive à Gino de recevoir des demandes d’autographes par la poste, et ce, en provenance des quatre coins de l’Amérique.

« Les fans m’envoient des photos et me demandent de les signer, raconte Gino. Souvent, elles sont accompagnées d’un mot. Ils sont polis au boute. Je ne garde pas beaucoup de choses dans la vie, mais j’ai gardé quelques-unes de ces lettres. La plupart du temps, ils m’envoient de l’argent avec la photo, soit pour payer les frais de poste, soit pour me remercier. J’ai reçu n’importe quoi entre 5$ et 100$ en argent américain. Mais je ne garde jamais l’argent. Je leur retourne la photo signée et leur argent. À chaque fois! »

De la classe. De la grande classe même.

Maintenant rendu à 80 ans, Gino ne pense pas aux prochaines années

« Je prends ça au jour le jour. Je ne m’en fais plus avec rien. La vie n’est pas éternelle. Tu fais le mieux que tu peux le temps que t’es là et c’est tout », dit-il avec philosophie.

On peut résumer Gino Brito est un mot : loyauté.

Il a les mêmes amis depuis des décennies. Il est marié à la même femme, Nicole, depuis bientôt 60 ans. Et il a la même passion, la lutte, depuis encore plus longtemps.

« J’ai grandi là-dedans. J’ai été élevé dans ça. À part Nicole, la lutte a été le grand amour de ma vie. Définitivement! »

**Plusieurs des photos dans ce texte, dont celle en page titre, sont une gracieuseté de Linda Boucher.