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Canadiens de Montréal

Une vague de sympathie déferle sur Gilles Lupien

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La nouvelle de notre collègue Réjean Tremblay concernant la santé de Gilles Lupien crée la consternation dans le monde du hockey, mais suscite surtout un élan de sympathie de la part des gens qui ont côtoyé l’ex-homme fort dans le giron des Canadiens de Montréal.

Dans sa chronique du 24 avril, le journaliste aguerri du Journal de Montréal rapportait qu’il ne restait que cinq mois à vivre à celui qui est devenu agent de joueurs après sa carrière de hockeyeur. L’auteur de l’article susmentionné a confié que la deuxième profession du géant de 6 pieds 6 pouces a servi d’inspiration pour celle de Pierre Lambert (rôle campé par Carl Marotte) dans Lance et compte : nouvelle génération, la relance de la mythique série québécoise en 2002.       

Les gens qui connaissent Gilles Lupien sont chagrinés, il va sans dire : après Guy Lafleur, dont il était le garde du corps, un autre ancien porte-couleurs des «Glorieux» est affaibli par la maladie. 

Dans le contexte, parmi les personnes contactées aux fins de ce reportage au cours de la dernière semaine, quelques-unes ont poliment décliné l’invitation, préférant lui parler en privé. Au moment opportun. 

Celles qui voulaient adresser de bons mots à Gilles Lupien et lui rendre hommage l’ont fait avec nostalgie et bonheur, évoquant un colosse au cœur tendre, voire aux valeurs exemplaires. L’idée est de lui transmettre, par le biais du présent récit, les meilleurs vœux possible.

«Gentil dès le premier jour»       

L’actuel entraîneur-chef des Stars de Dallas Rick Bowness a commencé son stage junior dans la LHJMQ en 1972. Lorsqu’il a quitté son Nouveau-Brunswick natal pour se rapporter aux Remparts de Québec, il ne parlait pas la langue de Molière.

Selon ses dires, l’accueil de Gilles Lupien a facilité sa venue lorsque le club a décidé de l’inviter dans son entourage à la fin de la saison 1971-1972. 

«Il n’y avait pas d’équipe junior dans les Maritimes et j’arrivais de Halifax. Ils voulaient me mettre à l’essai», a-t-il raconté lors d’un entretien téléphonique avec le TVASports.ca..

«Je ne parlais pas un mot de français. Gilles s’adressait à moi en anglais et m’informait de tout ce qui se passait autour. Il était gentil dès mon premier jour dans les parages. Il était un joueur coriace avec un grand cœur.» 

Lupien a quitté les Remparts la saison suivante, mais entre 1973 et 1976, les deux hommes se sont retrouvés chez le Bleu-blanc-rouge de Verdun, puis brièvement dans la Ligue américaine, avec les Voyageurs de la Nouvelle-Écosse. 

«Nous sommes devenus très proches», a confié Bowness.        

Une année, Lupien a été réaffecté dans la LHJMQ à l’occasion d’une rencontre entre le club junior de Verdun et l’équipe nationale russe. Le match était à peine commencé que la guerre a éclaté.

«Lupie a fait le saut chez les Voyageurs, et ils l’ont ramené avec quelques joueurs professionnels pour ce match contre les Russes, en 1975. Nous avons eu une petite mêlée avec eux sur la glace, de s’esclaffer Bowness.

«Un joueur m’a dardé dans le ventre et Gilles est parti après lui. Nous affrontions l’équipe nationale russe pour un match amical et voilà que nous étions les deux au centre de cette escarmouche sur la glace!»

Leurs chemins se sont séparés l’année suivante lorsque Bowness a rejoint l’organisation des Flames d’Atlanta, qui l’ont repêché avant la campagne 1975-1976, mais il demeure attaché à ses souvenirs dans la Belle Province.

«J’ai aimé le temps que nous avons passé ensemble. Il était toujours gentil avec moi lorsque je me perdais dans la culture québécoise.

«Je lui souhaite tout le meilleur», a-t-il conclu.

«Mon grand chum»       

Lorsqu’il est passé de Verdun aux Voyageurs, en 1975, Pierre Mondou s’est lié d’amitié avec Gilles Lupien. 

«C’est mon grand chum, confie le Sorelois d’emblée. J’ai été repêché l’année après lui et on était ensemble tout le temps.»

Les deux hommes étaient chambreurs dans la Ligue américaine. Après avoir été colocataires, ils sont devenus voisins lorsqu’ils ont été rappelés par le grand club. 

«On partageait un appartement à Halifax, puis quand on est monté ensemble avec le Canadien, on habitait dans le bloc de Serge Savard à Longueuil. Lui avec sa femme et moi avec la mienne! On avait chacun notre quatre et demi», précise-t-il en riant.

Si on sait avec certitude que les joueurs des Canadiens des années 1970 aimaient faire la fête, le propriétaire de l’immeuble à logements de la Place du Collège était-il payé assidûment chaque premier jour du mois?

«Gilles était un bon payeur, indique Savard, non sans rigoler en réponse à la question inévitable. Il payait bien chaque fois. Je n’ai jamais eu de problèmes!»

Pour revenir à l’inséparable tandem Mondou-Lupien, les deux camarades partageaient aussi un autre point en commun : l’aérodromophobie, alias la peur de l’avion.

«Toutes les fois qu’on prenait l’avion à Halifax, ça brassait comme vous ne pouvez pas vous imaginer. On avait tout le temps peur. 

«J’ai toujours haï ça et lui aussi. On était toujours assis l’un à côté de l’autre. On était tellement ami qu’on était toujours ensemble!»

«Très respecté»       

À sa deuxième saison complète avec le Tricolore, en 1978-1979, Mondou a marqué 31 buts et conclu la saison avec 72 points - le meilleur cumulatif de sa carrière - avant de participer à la dernière conquête de cette dynastie, ce printemps-là.

Sachant que les sbires adverses avaient le mandat d’intimider les meilleurs joueurs du CH, la présence de Lupien a été cruciale.

«C’était un des bons bagarreurs et beaucoup de joueurs peuvent lui dire merci, insiste Mondou. Il était très respecté et il prenait toujours soin de nous.»

À titre d’exemple, la peste des Bruins de Boston John Wensink tentait constamment de s’en prendre à Lafleur. 

«Gilles et lui se connaissaient du junior et de la Ligue américaine. Wensink avait joué à Cornwall, qui avait une équipe de la LHJMQ à l’époque, puis il est monté à Rochester. Il avait le même parcours que Gilles.

«Un soir il a fait des menaces à Guy et il s’est fait remettre à sa place, se souvient-il. Gilles était fort avec sa grande portée. Il tenait ses adversaires et les sonnait d’aplomb!»

Ironiquement, Mondou croit que ce rôle n’a jamais réellement plu à son ancien coéquipier. Qu’il lui a été confié en raison de son gabarit imposant. Qu’il aurait aimé avoir d’autres responsabilités.

«Ça lui a été imposé quand il a commencé à jouer, parce qu’il était grand, explique le recruteur des Devils du New Jersey. Il n’aimait pas trop ça. Il a embarqué malgré lui.»

«Personne n’avait le droit d’y toucher»        

Savard n’est pas en désaccord avec l’affirmation de son ancien coéquipier et locataire.

«Lorsque Gilles est arrivé dans la LNH, il y avait un peu de violence, rappelle-t-il sur un ton ironique. Il a eu à jouer un rôle qu’il ne voulait pas jouer. Je l’ai connu et c’est une bonne personne. Si tu lui parles, aujourd’hui, il est contre les bagarres. Comme Chris Nilan. 

«C’était à la mode dans le temps, mais quand ça se présentait, ce n’est pas quelque chose qu’il voulait faire.»

Celui qui a hérité du «C» sur son maillot en 1979 dit qu’il y avait un policier par club lorsqu’il a amorcé sa carrière en 1967. Le nombre s’est multiplié une décennie plus tard, quand les confrontations avec Boston et Philadelphie ont gagné en animosité.

«Dans nos rivalités contre les Flyers, on s’est retrouvé avec trois ou quatre hommes forts. Il a vécu cette époque et il commandait le respect. Ça prenait de gros gars pour affronter ces équipes-là.» 

Mais aux dires de Savard, il n’était pas juste question de défendre Lafleur ou Mondou.

«Il défendait chaque coéquipier. Encore aujourd’hui, un coéquipier doit se porter à la défense d’un autre. À l’époque, le meilleur joueur, c’était Lafleur. Et du haut des 6 pieds 6 pouces de Gilles, personne n’avait le droit d’y toucher. »       

Il se rappelle d’un match à Washington où un Québécois voulait en faire voir de toutes les couleurs au Démond Blond.

«Robert Picard avait été un choix de premier tour des Capitals, cette année-là, et il a vicieusement frappé Lafleur. Gilles n’a eu aucune réaction et il n’a pas été le voir. Ils étaient d’anciens coéquipiers (à Verdun).  

«Je lui ai dit ‘tu vas aller dire à Picard que s’il vient à cinq pieds de Guy, tu vas lui régler son cas’. Après la première période, Picard se sentait bien malin, mais Gilles a fait son job. Picard n’est pas venu proche de Guy par la suite.»

Philadelphie à Boston : «On semait la pagaille»       

Peu avant la campagne 1980-1981, Gilles Lupien a été échangé aux Penguins de Pittsburgh et le flambeau a été tendu bien haut à Chris Nilan pour prendre la relève dans l’ingrat rôle d’homme de main.

Un fougueux attaquant qui a grandi en idolâtrant Bobby Orr, le jeune pugiliste du Massachusetts ne demandait pas mieux. Il avait terminé la fin de la précédente campagne et les séries à épier le défenseur herculéen s’en prendre aux plus costauds du circuit. 

«Lupie a toujours été bon pour moi. Il a pris le temps de me parler des bagarres dans le sport. C’était un très bon coéquipier et il a été très accueillant. Ils l’ont tous été», de témoigner l’animateur à la radio TSN 690.

Avant sa campagne recrue, Nilan a disputé 15 matchs en saison régulière - accumulant pas moins de 50 minutes au cachot - et cinq autres aux séries de 1980, lorsque le CH a subi l’élimination en sept rencontres face aux North Stars du Minnesota. 

«J’avais passé beaucoup de temps sur le banc. Je ne jouais pas beaucoup, se remémore-t-il. Peu importe si nous étions à Philadelphie ou Boston, c’était difficile de jouer dans ces amphithéâtres et, nous, on semait la pagaille. 

«Je me souviens quand je contemplais Lupie et son gabarit imposant. Il se portait à la défense de ses coéquipiers et ils l’appréciaient. C’était très important à l’époque. Ça ne changera pas du jour au lendemain.»

Une après-carrière impressionnante       

Yvon Lambert a vécu ses deux dernières conquêtes de la coupe Stanley, celles de 1978 et de 1979, avec Gilles Lupien dans les rangs.

Et bien qu’il ait brandi le prestigieux trophée avec un frère d’armes «qui connaissait bien son job et qui était un bon gars d’équipe», c’est sa deuxième profession qui l’impressionne le plus.

«C’est un monsieur qui a très, très bien réussi son après-carrière. Il faut lui lever notre chapeau», illustre l’ex-numéro 11. 

En écoutant Lambert, l’agent Lupien se voyait en certains joueurs de la LHJMQ dont le rôle était limité. Il n’hésitait pas à les encourager.

«Il a toujours bien défendu les gros bonshommes du junior et leur parlait pour ne pas qu’ils se découragent. Il a toujours été derrière eux. Il a très bien réussi. Il a aidé beaucoup de personnes, parce qu’il a été très généreux.

«Ses enfants sont respectueux, il a été prospère et je le félicite. Pas trop de monde a pensé qu’il était pour aussi bien réussir après le hockey.» 

Quand Yvon Lambert parle de la Sainte-Flanelle, on sent que ça vient du cœur. Chaque mot ou propos est calculé. Derrière cette façon de s’exprimer, on dénote une certaine sagesse. Et il n’a jamais oublié ses mentors.

«Quand tu côtoies des Richard, des Béliveau, des Savard, ou des Jacques Lemaire, veux veux pas, tu apprends.

«Gilles a (aussi) côtoyé des gagnants. Lui, il a très bien appris.»

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«Très serein»       

Lambert dit avoir croisé Lupien pour la dernière fois dans un aréna de Dollard-des-Ormeaux, dans l’Ouest de Montréal. L’agent assistait à un tournoi auquel son petit-fils participait. Ayant lui-même soigné un cancer du côlon au cours des dernières années, l'homme de 70 ans se désole d’apprendre qu’un ancien coéquipier est aux prises avec une maladie.

Savard abonde en ce sens. Il a vu son meilleur ami, Carol Vadnais, défenseur qui avait été réclamé des Canadiens par les Seals d’Oakland dans un repêchage intaligue en 1968, perdre un combat contre la maladie au cours des dernières années. 

«Je souhaite tout ce qu’il y a de meilleur à Gilles», a-t-il laissé savoir.

Après leurs carrières, Mondou et Lupien ont continué de se côtoyer, tant sur le plan personnel que professionnel. Après tout, un travaillait comme agent et l’autre scrute à ce jour les arénas de la province dans le cadre de ses fonctions. 

Plus récemment, ils se voyaient moins souvent en raison de la pandémie et des traitements de Lupien. Et en ce qui est de la santé de son ami, Mondou se console du fait que leur plus récente discussion au téléphone était plaisante et qu’il semble paisible face au dernier combat qu’il mène. 

«Quand je l’ai appelé, l’autre soir, il était très serein. Comme s'il avait accepté ce qui lui arrive. J’étais content d’entendre ça.»

Nilan se dit attristé par ce que traversent - ou ont traversé - certains anciens porte-couleurs qu’il a côtoyés. Il a conclu son témoignage par un message d’espoir.

«Ça me purge quand je pense à ce que vit Lupie. Guy (Lafleur) aussi, admet-il. Tout ce que tu peux faire, c’est prier pour qu’il savoure un autre jour.»