Canadiens de Montréal

Un énorme casse-tête attend Marc Bergevin

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Marc Bergevin se plait à répéter ad nauseam qu’il a les mains liées à l’approche de la date limite des échanges. Qu’en est-il vraiment?

Le TVASports.ca a pris l’initiative d’étudier de fond en comble la situation des Canadiens de Montréal avec l’aide d’un expert, Hart Levine. Levine est le fondateur de Puck Pedia, un site web se spécialisant dans la masse salariale et la convention collective.                      

Il y a une réponse courte et une réponse longue à la question susmentionnée. Mais s’il fallait faire rapidement le tour de la question, il faudrait d’emblée donner raison au directeur général du Tricolore. 

Acquérir un joueur sera plus complexe que jamais pour Bergevin d’ici la date limite du 12 avril. 

«Il aurait de gros ennuis s'il utilisait tout son espace et qu'un joueur devait se blesser par la suite», résume Levine, notre expert.

Un calcul quotidien                               

Avant d’enchaîner avec les explications plus techniques, il convient de faire la lumière sur le fonctionnement de la masse salariale. 

L’impact sur la masse salariale de chaque joueur est calculé de façon quotidienne. Ainsi, puisqu’on compte 116 jours dans la saison actuelle, Jeff Petry (5,5 M$) occupe aujourd’hui un espace de 47 414$. À la fin de la saison, une équipe ne doit pas avoir accumulé plus de 81,5 millions $. 

Et chaque jour, sa masse salariale projetée – calculée en assumant que la formation reste la même jusqu’à la fin du calendrier – ne doit pas non plus dépasser cette même limite.

Le CH se retrouve donc en ce moment dans une situation très précaire : sa masse projetée est de 80 987 882$. Mais la projection tient pour acquis que Paul Byron (3,4 M$) et Nick Suzuki (863 333$) demeureront sur l’escouade de réserve jusqu’à la fin de l’année. Alors le Tricolore a en réalité une marge de manœuvre beaucoup plus mince qu’il n’y paraît. 

Actuellement, le CH ne pourrait rappeler à la fois Byron et Suzuki de l’escouade taxi. Seul Suzuki pourrait être rappelé. Alors imaginez le casse-tête si vous voulez intégrer Cole Caufield (880 833$) dans la formation.

Le projet Mattias Ekholm                               

Cependant, au fur et à mesure que Bergevin s’approche de la date limite, son pouvoir d’achat devient plus grand. Lorsqu’une équipe fait l’acquisition d’un joueur, elle doit seulement prendre en charge l’espace sur la masse salariale que celui-ci occupera lors des jours restants. 

Le 12 avril, il restera 27 jours à la saison régulière. Pour acquérir le défenseur des Predators de Nashville Mattias Ekholm (3,375 M$), Bergevin doit ainsi s’assurer de pouvoir intégrer un peu moins de 900 000$ dans le dernier droit du calendrier. 

D’ici la date butoir, Bergevin et son expert de la masse salariale, John Sedgwick, peuvent «créer de l’espace» grâce à ce qu’on appelle le «accrued cap space». Chaque jour que Nick Suzuki, Paul Byron ou encore Alexander Romanov passe sur l’escouade de réserve permet au Tricolore de sauver de l’argent et d’utiliser cette économie plus tard.

Cela dit, même en parvenant à créer un peu d’espace d’ici le jour J, il demeure extrêmement compliqué d’acquérir Ekholm. 

«Le problème, c’est que, si un de tes gars se blesse, il continue d’occuper un espace chaque jour sur ta masse, explique Hart Levine. Et tu dois le remplacer avec un autre joueur qui occupera un espace additionnel. Juste comme ça, tu viens d’ajouter un 700 000$ ou 800 000$.

«C’est pour ça que Bergevin dit qu’il n’a pas d’espace. Il pourrait techniquement ajouter un impact annuel de 1 million $ à la date limite, mais il serait dans l’embarras en cas de blessure.»

Et sachez que, lorsqu'une équipe place un joueur sur la liste des blessés à long terme afin de se soulager de quelques millions, elle perd en contrepartie le droit de «créer» de l'espace. C'est pourquoi, entre autres, Bergevin ne s'est pas prévalu de cet outil quand Ben Chiarot s'est fracturé une main.

La solution                               

Quelques options s’offrent à Bergevin. 

«Il doit céder de l’argent lui aussi dans la transaction, mentionne Levine. À peu près le même montant qu’il consent à absorber. Il doit convaincre les Predators de retenir une portion du salaire d’Ekholm ou d’accepter un contrat en retour.

«Échanger Artturi Lehkonen [ou Byron, NDLR] aiderait la cause de Bergevin, évidemment.»

Or, puisqu’il reste une année au contrat d’Ekholm après celle-ci, il est plus délicat pour les Predators de retenir une fraction de son salaire. 

Bergevin peut à ce moment décider d’impliquer une troisième équipe dans l’échange, un scénario qu’il a lui-même évoqué lors de son dernier point de presse. 

Voici comment ce genre de transaction fonctionne. Les Predators échangent Ekholm aux Blackhawks de Chicago, par exemple. Les Blackhawks le refilent ensuite aux Canadiens en acceptant de retenir une portion du salaire d’Ekholm en retour d’un choix au repêchage.

C’est une façon intelligente d’utiliser son espace sous le plafond comme une arme. Grossièrement, le CH «achète de l’espace» aux Blackhawks. 

Si Bergevin veut vraiment être agressif et jouer les kamikazes, il pourrait, en théorie, opter pour une formation de 20 joueurs jusqu'à la date limite en croisant les doigts pour que personne ne se blesse. Il aurait ainsi «créé» plus d'espace sur la masse et serait mieux disposé à acquérir Ekhlom, mais il risque tout de même d'être carrément collé au plafond salarial.

Le cas échéant, si un joueur se blesse après la date limite, Bergevin pourrait invoquer une clause spéciale.

«Avec l'exception d'urgence, si quelqu'un contracte la COVID-19 alors que tu ne disposes pas de l'espace nécessaire pour rappeler un joueur, tu peux exceptionnellement rappeler gratuitement quelqu'un dont l'impact annuel sur la masse est inférieur à 1 million $, mentionne Levine. Si un attaquant ou un défenseur est simplement blessé, tu dois disputer un match avec un joueur en moins dans ta formation et, par la suite, tu peux rappeler gratuitement un joueur.» 

Les bonis des jeunes                             

Dans tout ça, Bergevin doit surveiller un autre dossier de près : les bonis de performances que Jesperi Kotkaniemi, Nick Suzuki et Alexander Romanov pourraient toucher en vertu de leur contrat d'entrée dans la Ligue nationale. Ceux-ci s'ajoutent à la masse salariale à la fin de l'année. Pour plus d'informations, vous pouvez consulter la page de Puck Pedia à cet effet (les données doivent toutefois être ajustées au prorata en raison de la saison écourtée).

D'abord, les bonis de catégorie A. Chacun des accomplissements ci-bas, s'il figure dans l'entente entre les deux parties, peut rapporter jusqu'à 145 122$ au joueur concerné. Le joueur ne peut toucher plus de 580 488$ avec ce type de bonis (maximum de quatre conditions remplies). À noter que lors des négociations, l'équipe et l'espoir s'entendent sur un montant maximal pouvant être gagné grâce aux bonis de performance. 

Attaquant   

  • 14 buts                              
  • 24 aides                              
  • 41 points                              
  • Dans le top 6 chez les attaquants de l’équipe pour le temps de jeu (total ou par match – minimum 29 matchs)                               
  • Dans le top 3 au chapitre du différentiel chez les attaquants de l’équipe (minimum 29 matchs)                               
  • Moyenne de 0,73 point par match (minimum 29 matchs)                               
  • Équipe d’étoiles des recrues (ne s’applique pas à Kotkaniemi et Suzuki cette année)                              
  • Sélection au match des étoiles (ne s'applique pas cette année)                               
  • Joueur par excellence du match des étoiles (ne s'applique pas cette année)                                                            

Défenseur   

  • 7 buts                               
  • 17 aides                              
  • 27 points                               
  • Dans le top 4 chez les défenseurs de l’équipe pour le temps de jeu (total ou par match – minimum 29 matchs)                              
  • Dans le top 3 du différentiel chez les défenseurs de l’équipe (minimum 29 matchs)                              
  • Moyenne de 0,49 point par match (minimum 29 matchs)                              
  • Dans le top 2 chez les défenseurs de l’équipe pour les tirs bloqués                               
  • Équipe d’étoiles des recrues                              
  • Sélection au match des étoiles (ne s’applique pas cette année)                              
  • Joueur par excellence du match des étoiles (ne s’applique pas cette année)                                                            

Ensuite, il y a les bonis de catégorie B. Ceux-ci sont normalement très difficiles à atteindre, donc plus rares. Ils peuvent rapporter jusqu'à 1 365 854 $* au joueur concerné. Ci-dessous, voici les conditions pouvant être négociées entre le joueur et le club. À noter que plusieurs bonis de catégorie B relatifs aux honneurs individuels sont automatiquement payés par la Ligue; il n'est pas question de ceux-ci, puisqu'ils ne sont pas comptabilisés sur la masse salariale.        

  • Top 10 chez les attaquants du circuit au chapitre des buts, aides, points ou points par match (minimum 29 matchs)                           
  • Top 10 chez les défenseurs du circuit au chapitre des buts, aides, points ou points par match ou au chapitre du temps de jeu (minimum 29 matchs)                           
  • Gagne un des trophées suivants : Hart, Selke, Maurice-Richard, Conn-Smythe, Norris           
  • Première ou deuxième équipe d'étoiles                                                      

En théorie, Kotkaniemi, Romanov et Suzuki peuvent toucher jusqu'à 2 500 000$, 1 177 500$ et 425 000$ respectivement en bonis de performance cette année, en vertu de la limite fixée dans l'entente qu'ils ont négociée. Il faut toutefois remettre ces chiffres en perspective, considérant l'ajustement au prorata des bonis rattachés à la saison régulière en 2020-2021.

Si les Canadiens dépassent le plafond en raison des bonis de performance, l'excès sera comptabilisé sur la masse la saison prochaine. Bergevin composerait donc avec un certain handicap dès le début de la campagne 2021-2022. 

D'ailleurs, c’est sans doute en raison de l’ensemble du casse-tête devant être élucidé par Bergevin que la première année du contrat d’entrée de Caufield ne contient pas de bonis de performance, à l'exception de bonis en fonction du nombre de matchs joués.  

Facile, le travail de directeur général? Pas vraiment. 

*Comme les bonis en séries éliminatoires ne sont pas ajustés au prorata, remporter le trophée Conn-Smythe peut rapporter jusqu'à 2 millions $ au joueur