Crédit : Photo Martin Chevalier

Canadiens de Montréal

«Trade me right f*&#?$g now!»

«Trade me right f*&#?$g now!»

Louis Jean

Publié 02 février 2021
Mis à jour 02 février 2021

«Trade me right f*&#?$g now!». Qui ne se souvient pas de cette juteuse réplique du gardien Denis Lemieux dans le film culte Slapshot

Au cours des dernières semaines, plusieurs joueurs ont abondé dans le même sens que le cerbère des Chiefs de Charlestown. Dans chacun des cas, la demande a sans doute été présentée avec plus de tact, mais le message demeure le même.     

Depuis le début de la campagne, Patrick Laine, Pierre-Luc Dubois, Victor Mete et Sam Bennett (la nouvelle a depuis été démentie...) ont ou auraient demandé d’être échangés. Et ça, ce ne sont que les demandes qui ont été ébruitées publiquement. 

Cette tendance n’est pas unique au hockey, au contraire. Le quart-arrière des Texans de Houston Deshaun Watson n’est pas heureux avec la direction dans laquelle se dirige l’équipe. Il en a assez et est catégorique; il veut partir. Comment expliquer qu’autant d’athlètes souhaitent un nouveau départ à un si jeune âge? Chaque cas est unique et la réponse est multifactorielle. 

Le plafond salarial     

Il est devenu de plus en plus difficile pour les dirigeants de gérer le plafond salarial. Plusieurs équipes sont bâties autour de trois, quatre ou cinq joueurs-clés. Dans certains cas, ce noyau peut représenter jusqu’à 50% de la masse salariale. Cela signifie qu’il faut inévitablement du «cheap labor» pour compléter la formation. 

Faible salaire est aussi synonyme de jeunes joueurs. Personne ne s’attendait à ce que Victor Mete fasse le saut dans la Ligue nationale à 19 ans. Il s’est mérité une place grâce à son excellent camp d’entraînement, mais aussi, et surtout, en raison du manque de profondeur à la défense des Canadiens. 

Plus le calibre à l’interne s’est amélioré, plus son rôle a diminué. Âgé de 22 ans et avec 172 matchs d’expérience dans la LNH, Mete digère mal sa chute dans la hiérarchie et c’est compréhensible. Depuis les séries de l’été dernier, il est passé de défenseur régulier au poste de septième défenseur. S’il n’avait pas fait le saut aussi rapidement dans les rangs professionnels, il y a fort à parier que ses attentes seraient tout autres. 

Mete voit son rôle plus effacé comme un désaveu de la part de l’organisation alors que l’équipe soutient encore croire en son potentiel. À preuve, il a été l’un des 21 joueurs protégés par l’équipe au terme du camp. Le jeune défenseur croit qu’après tous les services rendus, un poste régulier lui est dû. Malheureusement, dans le sport professionnel, il faut mériter son poste au quotidien. 

Le jeu des comparaisons    

Les experts vous le diront, la génération Z est unique en son genre. Ces jeunes hockeyeurs jouent au jeu des comparaisons depuis leur tendre enfance. Pourquoi est-ce que je ne joue pas sur l’avantage numérique? Pourquoi ne permet-on pas d’évoluer sur le premier trio? Pourquoi ne m’utilise-t-on pas dans telle situation? Je suis meilleur que tel ou tel joueur. Pourquoi, pourquoi, pourquoi? 

Les joueurs sont constamment en train de se comparer entre eux. Ils ont parfois une vision plus singulière qu’une vision d’ensemble. Je ne dis pas que ça comporte que du mauvais, mais c’est une observation que de nombreux intervenants dans le sport professionnel partagent. Il faut s’adapter dans la façon que l’on communique avec eux. 

Ce n’est pas toujours facile à gérer pour les entraîneurs. Que ce soit dans les rangs juniors ou professionnels, bon nombre d'entre eux reconnaissent avoir de la difficulté à connecter avec cette nouvelle génération de hockeyeurs. Des méthodes trop dures ou à l’ancienne ne font que créer un sentiment d’incompréhension et parfois même d’isolement. Ce jeu de comparaison prédomine sur l’introspection. Bon nombre de joueurs ne connaissent pas non plus la réalité et les bienfaits d’avoir été retranchés. Si on ne leur garantissait pas une place sur l’équipe, ils allaient jouer ailleurs. C’est l’un des côtés plus sournois du jeu constant des comparaisons. Les joueurs ont une propension à penser à eux alors que les entraîneurs doivent faire fonctionner des individus au sein d’un groupe. 

La recherche du bonheur    

C’est cliché! Toutefois, l’un des facteurs importants dans les nombreuses demandes de transactions est à la base de la crise sanitaire que nous traversons actuellement; c’est-à-dire, la quête du bonheur. Le hockey a toujours été, et demeure encore, un sport conservateur. Depuis toujours, les joueurs ont appris qu’il valait mieux ronger leur frein et se taire même si leur rôle, leur utilisation ou leur relation avec leur instructeur ne faisaient pas leur affaire. 

Il est indéniable que cette incertitude et instabilité peut avoir des répercussions les athlètes, au niveau psychologique. De plus en plus de jeunes refusent le statu quo. Ils posent des questions et exigent des réponses. Bien conscients de l’opportunité qu’ils ont de bien gagner leur vie en pratiquant un sport, ils veulent d’abord et avant tout être heureux. La santé mentale est devenue un enjeu de société. Comment composer avec un athlète qui n’est pas heureux ou qui croit ne pas être dans une situation optimale pour exprimer son talent? La réponse à cette question n’est pas claire.  

«L’adversité te rend plus fort si tu ne la laisses pas te briser», a déclaré l’entraîneur-chef des Flames, Geoff Ward après le revers de jeudi soir dernier contre les Canadiens. Ward parlait de son équipe en général. On pourrait transposer cela aux individus aussi. Les entraîneurs croient beaucoup au «tough love». Mais ce qu’un entraîneur peut voir comme une démarche constructive peut être vu autrement par la nouvelle génération de joueurs. 

Pendant longtemps, les équipes exerçaient un pouvoir sur leurs joueurs. On pouvait dicter où ils allaient jouer, combien ils allaient gagner, pendant combien de temps et ce n’est que vers l’âge de 31-32 ans – en fin de carrière quoi – qu’ils pouvaient exercer un certain pouvoir. Ces temps sont révolus. 

N’empêche, selon la convention collective, les équipes devraient normalement avoir un certain contrôle pour les sept premières années d’un joueur. Les jeunes d’aujourd’hui semblent vouloir changer cela. Un jeune qui demande une transaction n’a jamais été bien vu dans la LNH. Cela n’a guère changé. Que ce soit la NBA, la NFL ou la LNH, bon nombre de jeunes de la génération Z semblent vouloir prendre contrôle de leur carrière. Parfois leur argumentaire est légitime, parfois plutôt discutable. 

Mais que l’on soit en accord ou non avec leur position, ce phénomène ne fait que commencer. Comment les équipes négocieront-elles avec cette nouvelle réalité?