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Recruteurs: un monde d’incertitudes

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Rares sont ceux dans le monde du hockey qui baignent autant dans l’odeur des arénas et de l’action sur la glace que les recruteurs ; ils s’évertuent à dénicher les joueurs de demain dans la LNH, partout en Amérique du Nord et en Europe. Ce train de vie aussi éreintant que palpitant est toutefois sur pause en 2020 en raison de la COVID-19. En mode télétravail, les chercheurs d’espoirs font face à une nouvelle réalité qu’ils souhaitent bien éphémère.

«On vit quelque chose qu’on n’a jamais vu. Même dans les années de lock-out, il y avait des joueurs juniors à épier. Là, tout est arrêté. En 36 ans dans la Ligue, je pensais avoir tout vu, mais non!», lance du bureau de son domicile de Québec le routier Gilles Côté, qui vit habituellement dans ses valises pour les Sharks de San Jose.

Depuis mars, les recruteurs, comme le reste du monde, ne voyagent plus. De toute façon, il n’y a plus de hockey, sauf sur vidéo.

Les heures innombrables à décortiquer les traits de chaque espoir de premier plan ou de chaque perle cachée, c’est sur écran que ça se passe depuis de nombreuses semaines, plutôt que dans les gradins de Rimouski, de Saginaw ou de Mannheim.

«Dans notre métier, il faut être dans les arénas. Tu peux investir tant que tu veux sur les outils technologiques avancés, mais rien ne vaut les yeux et l’instinct», rappelle avec justesse Jean-Philippe Glaude, des Predators de Nashville.

Des changements, là pour rester?

Dans tout le branle-bas de combat suscité par le coronavirus, l’incertitude ne gruge donc pas que les joueurs, qui s’apprêtent à reprendre l’action pour le tournoi à 24 équipes, à Toronto et à Edmonton.

Dans la petite fraternité des recruteurs habitués à sillonner les routes et les voies aériennes, certains se demandent si le quotidien reprendra son cours comme avant. La LNH et ses 31 équipes ont déjà perdu d’importantes sources de revenus et personne ne peut prédire l’avenir.

«Quand le hockey va reprendre après tout ça, va-t-on nous demander de voyager moins ou d’être plus régional? Faudra-t-il faire beaucoup plus de vidéos? On ne peut pas savoir si des diminutions de budget vont toucher le recrutement», réfléchit Jérôme Mésonéro, recruteur pour l’Avalanche du Colorado depuis 2014.

«Pour moi, la vidéo sera toujours un bon complément d’analyse, mais pas plus. Je ne serais jamais à l’aise à 100 % d’analyser un joueur sans avoir le feeling du match, du pointage et du contexte. Couper dans le budget de recrutement, ce serait couper dans la matière première du hockey», ajoute-t-il.

La place du télétravail

S’il est difficile d’imaginer que les organisations puissent faire le choix de sabrer massivement les budgets de recrutement, il n’en demeure pas moins que le télétravail, un mot qui ne figurait pas dans le lexique des recruteurs avant mars, risque de s’inviter pour de bon.

«Je suis pas mal convaincu qu’il y en aura plus. C’est l’argent qui mène», fait valoir l’un des doyens du groupe, Gilles Côté.

«On doit être 25 personnes chez les Sharks qui participent à cinq ou six réunions par année en personne à San Jose. Imagine un peu les dépenses d’avion, d’hôtel, de per diem... Pour faire de tels meetings par visioconférence, ça ne coûte pas une cenne. Les équipes savent compter.»

Si le fait d’observer les joueurs en situation de jeu sur place se veut un rite intouchable, il est cependant permis de croire que bon nombre d’entrevues pourront se faire à distance par la magie de la vidéo.

«Ce volet est totalement faisable, concède Jérôme Mésonéro. Au lieu de dormir une nuit de plus à l’extérieur pour voir un espoir jouer et faire une entrevue avec lui le lendemain, c’est logique de se servir de cet outil.»

Tous d’accord

Voilà une vision que ne partage pas son confrère Denis Fugère, des Kings de Los Angeles.

«Par vidéo, il y aura toujours un intermédiaire qui est la caméra et qui ne donne pas la même transparence», estime le vétéran.

Il y a, dans les chambardements actuels, un point sur lequel les dépisteurs, peu importe leur allégeance, s’entendent totalement.

«Notre vie avant tout ça, c’était la voiture, les avions, les arénas... On a tous hâte que ça reparte», résume Mésonéro.

Un impact certain

Le contexte actuel génère non seulement de l’incertitude dans l’analyse des espoirs pour le repêchage à venir, mais aussi en ce qui concerne l’évaluation des jeunes joueurs qui font déjà partie d’une organisation de la LNH et qui ne peuvent poursuivre leur progression.

Les Kings, par exemple, font partie d’un long processus de reconstruction et l’équipe fait partie des sept qui sont exclues du tournoi qui s’amorcera en août. Les longs mois d’inactivité ne sont certainement pas le remède prescrit pour les jeunes.

«La motivation de s’entraîner pour un joueur pendant neuf mois sans jouer risque de ne pas être là», constate Denis Fugère, à l’emploi des Kings depuis 2007.

L’exemple de Gabriel Vilardi est probant. Les saisons juniors 2017-18 et 2018-19 de l’attaquant ontarien ont été hypothéquées par les blessures. Cette saison, il a bien paru à son rappel avec les Kings en février, avec sept points en 10 matchs.

«C’était encourageant, mais il a déjà deux saisons de perdues, presque trois. Pauvre lui...», soupire Fugère.

Camps de développement

Juillet est habituellement synonyme de camps de développement pour les jeunes d’une organisation. Voilà une autre occasion de reluquer le talent qui glisse entre les mains des évaluateurs.

«Je fais le suivi à distance, mais c’est pas mal moins intéressant que sur la glace en personne. On a donné des outils comme des cliniques et on essaie d’accompagner nos jeunes le plus possible. Certains vont continuer de s’améliorer, mais d’autres ne feront pas ce qu’il faut même s’il n’y a pas d’excuse pour régresser», explique le directeur du développement du Lightning, Jean-Philippe Côté.

Une préparation chamboulée

Le repêchage de 2020 ne sera pas seulement étrange pour les joueurs qui n’auront pas l’opportunité de le vivre dans l’euphorie d’un amphithéâtre. Il le sera aussi pour les recruteurs, qui n’ont pas tous les éléments d’analyse habituels en main afin d’asseoir leurs recommandations.

«Je pense aux recruteurs et je me dis que malgré leur dévouement à la vidéo, il risque de leur manquer une panoplie d’informations», estime Jean-Philippe Côté, qui vient de compléter sa première saison comme directeur du développement des joueurs avec le Lightning de Tampa Bay.

En plus des saisons junior et universitaire qui ont pris fin prématurément, plusieurs événements ont dû être annulés, dont le Combine de la LNH, le Championnat mondial des moins de 18 ans et d’autres occasions d’évaluer les espoirs.

«On a quand même un très bon topo des joueurs disponibles. Ce qui me manque le plus, personnellement, c’est d’observer comment réagit un jeune sous pression en séries lors d’un septième match. Est-il à l’aise? Est-ce qu’il précipite ses mouvements?

«Au Combine, tu as l’occasion de rencontrer 80 jeunes individuellement, en plus des tests de conditionnement physique. En poussant, on peut accéder à quelques données, mais ce n’est pas la même chose qu’en temps normal», indique Jean-Philippe Glaude, des Predators.

Trop d’analyse

Devant le vide de hockey, les recruteurs n’ont eu d’autre choix que de se rabattre sur l’analyse de matchs de la dernière saison. Chez les Preds, chaque recruteur a reçu le mandat de passer à travers 12 parties par semaine pendant un mois.

Chez les Kings, les devoirs et leçons étaient aussi de cet ordre.

«On a tous fait énormément de vidéos sur des joueurs qui vont sortir en septième ronde. J’ai l’impression de connaître les gars par cœur et ça devient redondant», rigole Denis Fugère.

«Je dirais que d’une certaine manière, le prochain repêchage est presque surpréparé, mais différemment que d’habitude.»

Pas de craintes

Chose certaine, si le hockey junior renaît bel et bien l’automne prochain, même les doyens de la confrérie des recruteurs ne se feront pas tordre un bras pour reprendre la route.

«J’aurai peut-être une petite crainte de l’avion au départ, mais je voyage surtout en voiture. Les hôtels, il faudra leur faire confiance. Et ça fait déjà longtemps que je traîne du Purell avec moi en voyage», lance Fugère, dont le système immunitaire a été affaibli par un cancer en 2015.

Même constat pour Gilles Côté, des Sharks, pour qui l’heure de la retraite n’a pas sonné. «Il faut juste que je me protège un peu. Les Sharks ne veulent pas que je m’en aille. Mon boss a dit récemment à ma femme : Tu n’es pas prête de ravoir ton mari!» s’esclaffe-t-il.