Impact de Montréal

Pourquoi je suis déçu et inquiet du renvoi d’Eullaffroy

Pourquoi je suis déçu et inquiet du renvoi d’Eullaffroy

Vincent Destouches

Publié 04 juillet
Mis à jour 05 juillet

La COVID-19 fait des ravages de bien des manières. Au-delà de la catastrophe sanitaire, il y a des attaques plus insidieuses, notamment économiques. Concrètement, des gens ont perdu et vont continuer de perdre leur emploi à cause de ce maudit virus. C’est le cas de plusieurs personnes au sein de l’Impact de Montréal, qui a annoncé des licenciements, hier.

En tout respect pour les personnes touchées par cette décision, pour qui j’ai autant de sympathie que de compassion, je voudrais m’attarder à une personne en particulier : Philippe Eullaffroy.   

Des Eullaffroy, il n’y en a pas 100. C’est un sacré personnage! Et sa feuille de route parle pour elle : directeur de l’Académie pendant 10 ans, entraîneur-adjoint de l’Impact en 2013, entraîneur-chef du FC-Montréal en 2015-2016, entraîneur de l’équipe des moins de 19 ans et des moins de 21 ans pendant plusieurs années... 

En 2009, il a été nommé Entraîneur de l’année de la Ligue canadienne de soccer après avoir mené l’Attak de Trois-Rivières au titre de la saison régulière. Avant ça, il avait également été nommé trois fois Entraîneur de l’année lors de son passage avec les Redmen de McGill. Ah et j’oubliais presque : il a mené l’équipe du Québec des moins de 18 ans à la médaille d’or aux Jeux du Canada en 2009. 

La nomenclature est édifiante, non? C’était peut-être long pour vous à lire, mais c’est souvent le lot des CV des gens compétents. Eullaffroy, c’est une vraie tête de foot, avec une vision et une méthodologie qu’il doit à sa formation de scientifique. 

Au-delà de tout ça, c’est une figure emblématique du club. Du moins, à mes yeux et aussi à ceux d’un nombre important de supporters, qui ont même mis de l’avant sa candidature pour le poste d’entraîneur de l’Impact, à l’issue de la saison 2019.

Qu’il soit mis à la porte, j’ai déjà de la misère à le comprendre, car je ne suis vraiment pas sûr que l’Impact puisse se permettre le luxe de lever le nez sur les compétences aux postes de direction. Mais que le club le mette à la porte de cette façon, anonyme et quelconque, après tout ce qu’il a donné (et malgré l’amour que lui porte le public)? C’est un faux-pas et ça manque de classe.

Je suis déçu, car plusieurs signes depuis des mois me laissaient penser que l’Impact allait arborer une mentalité différente vis-à-vis des siens, des anciens, de son histoire. Visiblement, le changement n’est pas pour maintenant. 

Ce manque de reconnaissance, c’est le pied-de-nez ultime pour Eullaffroy et son Académie, qui n’ont jamais été valorisés autant qu’ils l’auraient dû, durant toutes ces années.

Mise au point  

Depuis l’annonce, une critique revient souvent : Eullaffroy n’aurait pas formé assez de bons joueurs pour l’équipe première durant ses 10 ans à l’Académie. 

À ceci, je réponds par trois questions. Eullaffroy était-il l’homme qui faisait signer les contrats professionnels? Est-ce que l’Académie et la jeunesse étaient au cœur du projet sportif de l’Impact depuis son arrivée en MLS? Les entraîneurs successifs étaient-ils ouverts et intéressés à signer et à faire jouer des jeunes en apprentissage? 

Vous voyez où je veux en venir... Je trouve justifiée la critique sur le faible nombre de joueurs de l’équipe première en provenance de l’Académie, mais je ne crois vraiment pas qu’Eullaffroy soit la personne à blâmer. Au contraire, je pense qu’il a été la première victime d’une politique sportive qui mettait de côté la formation et la post-formation.

Inquiétude  

Nous sommes en 2020 et l’Impact a enfin pris le virage de la jeunesse, sous l’impulsion d’Olivier Renard et de Thierry Henry. La direction sportive s’oriente vers le développement de jeunes à fort potentiel de revente, en tirant profit au maximum du vivier local. 

De fait, le club s’est attaché les services de Luis Binks (19 ans), Zachary Brault-Guillard (21 ans), Emanuel Maciel (23 ans), Joel Waterman (24 ans), Ballou Tabla (21 ans), et il y a deux semaines, il a fait signer un contrat professionnel à Tomas Giraldo (17 ans) et Keesean Ferdinand (16 ans), le plus jeune joueur de l’histoire de l’Impact.

Et c’est maintenant que le Bleu-Blanc-Noir décide de couper la tête et les jambes de son Académie? Maintenant?

Attention, je comprends très bien le motif économique derrière ce renvoi. Ce sont les circonstances exceptionnelles qui ont poussé l’Impact à se séparer d’Eullaffroy et d’autres membres de l’organisation, d’accord.

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’à l’heure actuelle, les propriétaires mettent tous leurs efforts sur l’équipe première – et par extension, sur la MLS, qui a perdu beaucoup d’argent. Quand il faut couper pour sauvegarder l’essentiel, l’Académie est visiblement une pièce de choix. Et ça m’inquiète.

Car l’Académie représente peut-être une dépense à court terme, mais c’est aussi la meilleure façon pour l’Impact (et les autres clubs) de gagner de l’argent à moyen et long terme. D’autant que le business du soccer s’articule aujourd’hui plus que jamais autour de la jeunesse et du potentiel, qui se paie à prix d’or.

En se concentrant sur la MLS, est-ce que l’Impact a rempli ses caisses depuis huit ans? Non, bien au contraire. Donc le projet sportif actuel, qui est dans l’ère du temps et qui s’appuie sur les jeunes, mérite une chance. Et j’ai bien peur qu’en coupant les ailes de l’Académie, l’Impact se tire une balle dans le pied.

L’Académie ne meurt pas avec le départ d’Eullaffroy. Mais son avenir, qui devait être plus radieux que jamais, vient de s’assombrir.