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Crédit : AFP

LNH

Un salaire de 3500 $ pour commencer dans la LNH

Un salaire de 3500 $ pour commencer dans la LNH

Louis Jean

Publié 24 juin
Mis à jour 24 juin

C’est le jour de la Saint-Jean-Baptiste en 2016 à Buffalo. La Ligue nationale de hockey est rassemblée dans le nord de l’État de New York pour le repêchage amateur.

Les trois premiers choix sont à peu près coulés dans le béton. De l’avis général, Auston Matthews, Patrik Laine et Jesse Puljujarvi sortiront 1-2-3. 

Les deux premiers choix se font sans surprise. Ensuite, coup de théâtre. Lorsque le directeur général des Blue Jackets de Columbus, Jarmo Kekalainen, se présente au podium, il sélectionne le Québécois Pierre-Luc Dubois au troisième rang. C’était le 18e anniversaire de naissance de Dubois. Il n’oubliera jamais ce moment. Ce soir-là, je me demandais si Kekalainen allait devenir persona non grata dans son pays après avoir fait un pied de nez à son compatriote Puljujarvi.

Ceux qui connaissent Kekalainen n’étaient aucunement surpris de cette décision. Ils le décrivent comme un homme de conviction, un homme travaillant avec un œil exceptionnel pour détecter le talent. Il est aussi très confiant. En fait, le mot qui revient tout le temps pour le décrire est «cocky». La plupart des gens ont perçu une forme d’arrogance lorsqu’ils l’ont rencontré pour la première fois. Mais lorsqu’ils apprennent à le connaître, ils disent que c’est une fausse impression.

Comme joueur, à moins que vous ayez une mémoire phénoménale, vous ne l’avez jamais remarqué. Il n’a disputé que 55 matchs dans la LNH.

«Je fais encore des rêves comme joueur, m’a dit Kekalainen de sa maison à Columbus. Les blessures ont mis fin prématurément à ma carrière, mais je rappelle constamment aux joueurs cette chance qu’ils ont de jouer et de ne jamais la tenir pour acquis.»

En 2013, Kekalainen est devenu le premier directeur général européen de l’histoire de la LNH. Il a été DG de deux des plus gros clubs en Finlande, HIFK et Jokerit, afin de prouver qu’il savait bâtir une culture gagnante. Après avoir gravi les échelons et fait ses preuves, on lui a confié la tâche de sortir les Blue Jackets du gouffre.

«Lorsqu’il est allé diriger le Jokerit comme directeur général, il a pris un risque, il a parié sur lui-même, m’a raconté au téléphone l’ancien directeur général Ray Shero depuis sa résidence à Boston. Là-bas, la pression est forte. C’est comme être le DG des Rangers. Il a bâti une équipe championne. Il sait où il s’en va. C’est un homme de conviction. C’est l’un de mes meilleurs amis.»

Kekalainen a réussi plusieurs coups fumants depuis son arrivée en poste à Columbus, comme les acquisitions d’Artemi Panarin et de Seth Jones. Mais il ne perd pas de vue l’objectif principal.

«C’est une fierté pour moi d’être le premier DG européen, mais ce que je vise surtout, c’est être le premier DG européen à remporter la coupe Stanley», a-t-il confié lors d’une entrevue en 2018.

Ainsi donc, avec sa vaste expérience et une confiance en soi inébranlable, Kekalainen s’est mis au travail. Nager à contre-courant ne l’effraie pas du tout. Rappelez-vous la date limite des transactions en 2019. Kekalainen savait qu’il allait perdre Panarin et Bobrovsky à la fin de la saison. Au lieu de les échanger, il a décidé de les entourer. Résultat, Columbus a éliminé le Lightning de Tampa Bay, qui venait de connaître l’une des meilleures saisons régulières de l’histoire de la LNH. Ça prenait du cran et du courage. En ce qui concerne la décision de repêcher Dubois, il ne voit pas cela comme un pari risqué.

«Le crédit revient à nos recruteurs. J’étais chanceux, Larry Pleau et Marshall Johnston me laissaient faire mon boulot, alors j’ai adopté la même philosophie. J’ai vu Pierre-Luc jouer trois ou quatre fois avant de le repêcher. Si je ne tenais pas compte de l’avis des mes recruteurs qui l’avaient vu 20 fois, ç’aurait été idiot. Ce sont eux qui m’ont dit de prendre Dubois.

«Pierre-Luc remplissait chaque point important pour nous. Nos recruteurs l’adoraient. J’ai vu certains matchs où il avait été excellent. J’en ai vu quelques-uns où il n’avait pas été très bon. Lors du processus d’entrevue, nous avions invité quelques joueurs à Columbus, dont Matthew Tkachuk, Jesse Puljujarvi, Clayton Keller et Logan Brown. Plus on apprenait à connaître les gars, plus on était convaincu que Dubois était notre homme.»

N’empêche, personne ne s’attendait à ce que Dubois sorte au troisième rang.

Un DG discret et travaillant   

«Jarmo est très secret sur le plan professionnel, je crois que nous avons seulement fait une transaction entre nous. Il était difficile à lire comme DG, m'a dit Shero.

«Parfois, il nous arrive de parler à nos homologues pour avoir une idée de ce qu’il pensent, pour valider nos plans. Lors du repêchage d’expansion des Golden Knights, nous (les Devils) avions établi notre plan et je voulais savoir ce qu’il (Kekalainen) allait faire. Il n’a rien voulu me dire. Il m’a dit que c’étaient des informations qui devaient demeurer confidentielles. J’étais vraiment insulté. Je lui ai dit: "On se connaît depuis 30 ans, on a habité ensemble, j’ai été ton agent, on est des meilleurs amis et tu ne me fais pas confiance?"»

«J’étais tellement furieux que je l’ai envoyé promener et je lui ai raccroché la ligne au nez. Le lendemain, il m’a rappelé pour s’excuser. C’étaient des informations delicates qu’il ne voulait pas révéler, mais finalement, il a partagé son plan.»

D’ailleurs, Shero a ouvert des portes dans le hockey professionnel à son ancien client.

«Randy Sexton était le directeur général à Ottawa et nous n’avions pas d’argent, pas de budget. J’ai contacté Jarmo et je lui ai dit je n’avais presque rien à lui offrir sur le plan financier. J’étais presque gêné de la proposition que je lui avais faite. Malgré tout, il a accepté. Lors de sa première année avec les Sénateurs, il gagnait donc 3500 $. Pas par mois, pour l’année au complet! Un jour, il m’a appelé et m’a demandé s’il pouvait diviser le salaire avec un de ses amis. Je n'en revenais pas. Je lui ai dit: "Tu me niaises, un deux pour un?" J’ai accepté sur-le-champ! Sais-tu qui était cet ami? Ville Siren, qui est actuellement le directeur du recrutement amateur des Blue Jackets. C’est comme ça que les deux ont commencé leur carrière comme recruteurs dans la LNH!»

Malgré son modeste salaire, Kekalainen aura presque immédiatement contribué aux succès des Sénateurs.

«Cette année-là, nous avions repêché Chris Philips au tout premier rang, s'est rappelé Shero. Jarmo était assis dans les gradins. Au 9e tour, Pierre Gauthier commençait à manquer de noms sur sa liste. J’ai demandé à Jarmo de se joindre à la table sur le parquet. Nous avons fait le tour de chacun de nos recruteurs et Jarmo a dit: "J'ai un joueur à proposer, misez sur Sami Salo". Personne ne connaissait ce Salo. Repêché troisième avant-dernier, Salo a connu un belle carrière, disputant près de 1000 matchs incluant les séries éliminatoires.»

C’était le premier de plusieurs excellents choix.

Une affaire de famille   

Sans le savoir, Kekalainen faisait le travail de recruteur depuis toujours.

«J’ai commencé à m’éduquer sur l’évaluation des joueurs lorsque je jouais, m'a-t-il dit. J’essayais de comprendre pourquoi certains joueurs étaient bons et pourquoi d’autres, en surface, n’avaient pas l’air bon, mais réussissaient à se démarquer. Ç'a été quelque chose que j’ai pu utiliser toute ma carrière. Observer et évaluer. Il ne faut pas se laisser berner seulement par le patin et les habiletés. Tout le monde peut voir cela, c’est facile. Ce qui est plus difficile à déterminer est le caractère, les instincts, l’anticipation et le sens de la compétition. Il faut apprendre à connaître un joueur à l’intérieur.»

C’est un art que Kekalainen a maîtrisé. En fait, il a ça dans le sang. Après tout, ses deux frères Janne et Jary sont aussi à l’emploi d’équipes de la LNH.

«J’ai embauché son frère Janne lorsque je travaillais avec les Predators de Nashville, m’a raconté Shero. Il m’a fait venir en Finlande pour aller voir un gardien de but. Rendu sur place, il m’a dit que le gardien était excellent, mais qu'il ne jouait jamais. Je lui ai dit: "Il ne doit pas être très bon s’il ne joue jamais!" Il faut comprendre le contexte, c’est le milieu du mois de février, on gèle et on me fait déplacer pour voir un gardien uniquement pendant la période d’échauffement. Après coup, Janne se retourne vers moi et me demande ce que j'en pense.

«Disons que je n’étais pas convaincu du tout. Janne m’a demandé de convaincre le responsable du repêchage, Paul Fenton, de l’inclure sur notre liste. Ce joueur s’appelait Pekka Rinne. Il est devenu probablement le joueur le plus important de l’histoire des Predators. Et à son contrat d’entrée de trois ans, je lui ai donné un boni à la signature de 9600 $! Chaque fois que je vois Pekka, il me rappelle cette histoire! Ce qui est incroyable, c’est que sans Janne, sans Jarmo, les Predators n’auraient jamais eu Rinne.»

Avec un peu de recul, Kekalainen est reconnaissant envers Shero et les Sénateurs de lui avoir donné sa chance.

«J’ai beaucoup appris avec les Sénateurs. Une grande partie de ce que je suis aujourd’hui provient de cette organisation. Trevor Timmins était comme un frère pour moi. Je l’ai vu gravir les échelons. Je crois qu’il était stagiaire au début. Il a tout fait. C’est incroyable de voir ce qu’il a accompli. C’est ça la beauté du hockey, ce sont des relations bâties pour toujours.»