Series coupe Stanley 1987

Crédit : Le Journal de Montreal

Canadiens de Montréal

Les regrets de Lemieux

Jonathan Bernier

Publié | Mis à jour

Quand il se remémore les incidents du 14 mai 1987, Claude Lemieux éprouve certains regrets. Trente-trois ans plus tard, il est persuadé que cette superstition a privé le Canadien d’une deuxième présence de suite à la finale de la coupe Stanley.

«Ça a été une erreur de faire ça. Ça nous a fait mal. Ça nous a empêchés d’avancer», a-t-il déclaré dans une entrevue accordée au Journal depuis la Californie, où il habite depuis quelques années.

Acculé au mur, le Canadien avait besoin de toutes les onces d’énergie possible pour tenter d’égaler la série, lors de ce sixième match, et espérer éliminer les Flyers, deux jours plus tard.

Or, une bonne dose de cette énergie avait été dépensée lors de cette mêlée générale. L’allure du match en témoigne. En avant 3 à 1 à la 37e minute de jeu, le Canadien s’est écroulé pour finalement s’incliner 4 à 3.

«On était pas mal plus fatigué qu’eux. D’abord, parce qu’ils étaient plus nombreux que nous sur la patinoire pendant l’échauffement. Et parce que les gars qui se battaient pour nous étaient utiles, a souligné Lemieux. Chris (Nilan) n’était pas seulement un bagarreur. Il jouait un rôle important pour notre équipe. Sa bataille contre Brown a dû durer 15 minutes.»

Là-dessus, l’ancien attaquant du Canadien n’a pas tort. Dans le camp des Flyers, Ed Hospodar n’avait enfilé son uniforme que cinq fois durant tout le parcours éliminatoire des Flyers. Glenn Resch était le second de Ron Hextall et Dave Brown, bien qu’étant un joueur régulier, n’était utilisé que sporadiquement par Mike Keenan. Sans compter que Don Nachbaur, un obscur joueur de centre, s’en était pris à Larry Robinson.

«Une superstition stupide»

Lemieux venait de terminer sa première saison complète avec le Tricolore, après avoir été l’un des héros de la conquête de 1986. La fougue et la candeur de ses 21 ans l’avaient empêché d’envisager les conséquences possibles de cette superstition qui, rappelle-t-il, durait depuis le début de la saison.

«Dans la vie, on n’apprend pas seulement de nos bonnes expériences. On apprend avec les mauvaises. Si je pouvais revenir en arrière, je ne le referais pas», a-t-il assuré.

Une décision qui plairait sans doute à Nilan, celui qui était sorti le plus exténué de cette mêlée générale.

«C’est certain que, quand je regarde ça aujourd’hui, je trouve que c’était une superstition stupide. Par contre, je n’étais pas fâché contre Claude», a assuré l’ancien homme fort du Canadien joint par l’auteur de ces lignes.

Nilan, qui détient le record de l’équipe pour le plus grand nombre de minutes de punition (3043), soutient qu’il a fait son travail comme il l’aurait fait à n’importe quelle occasion.

«J’ai toujours été loyal à mon équipe et à mes coéquipiers, a-t-il indiqué. Pour moi, il n’y avait pas de différence entre défendre Mats Naslund parce qu’il avait reçu un coup de bâton ou défendre Claude. Même si je n’aimais pas toujours ce qu’il faisait ou ce qu’il disait et qu’il ne répondait pas toujours de ses actes.»

Quand l’organiste s’en mêle

Diane Bibaud n’a jamais aimé la violence. Pour l’organiste du Canadien, il est inconcevable que deux joueurs de hockey se tapent sur la margoulette. Alors, imaginez son incrédulité lorsque depuis les hauteurs du Forum, assise devant son orgue, elle a aperçu les joueurs du Canadien et des Flyers se battre en bedaine et en gougounes.

«Ça avait l’air d’un gala de boxe», se souvient-elle.

Voilà sans doute ce qui l’a incitée à jouer la chanson thème du film Rocky. Titre auquel ce sont ajoutés ceux de l’émission Popeye et Le Temps d’une Paix. Sans oublier, Somewhere my love, un classique de la polka. Une façon pour elle de tourner en dérision le spectacle disgracieux qu’elle voyait sur la patinoire.

«C’était pour rire de la situation, mais sans méchanceté, confirme-t-elle. De toute façon, les joueurs n’en avaient rien à foutre. Ils ne l’entendaient pas.»

«Par contre, les partisans le pognent, eux, l’ont pogné. Ça mettait de l’ambiance. Ça les a amusés et ça a dédramatisé la situation.»

Presque suspendue

Pris par surprise, l’arbitre et les juges de lignes ont mis une bonne dizaine de minutes à se pointer sur la patinoire. En les voyant du coin de l’œil, Mme Bibaud, toujours à l’emploi du Canadien 33 ans plus tard, a activé la clé sur laquelle étaient enregistrés des aboiements de chien.

«J’avais ça sur mes claviers, rigole Mme Bibaud, visiblement fière de son coup. Ce n’était pas la première fois que je faisais ce genre de truc. Souvent quand les arbitres embarquaient sur la patinoire, je jouais Three blind mice (trois souris aveugles).»

«Claude Mouton (directeur des relations publiques du Canadien) me répétait souvent de ne pas faire ça. Un jour, le Canadien a reçu des plaintes de la LNH. C’est tout juste si je n’ai pas été benchée», lance-t-elle, amusée.

Aveugles, mais pas sourds, les arbitres.

Ron Hextall enfermé à double tour

Ron Hextall avait beau en être à sa saison recrue dans la LNH, il avait déjà fait la preuve que la marmite pouvait sauter facilement. En saison régulière, il avait écopé de 89 minutes de punition, record pour un gardien qu’il allait lui-même battre à chacune des deux saisons suivantes.

En séries, il avait été le quatrième joueur le plus puni des Flyers, derrière Rick Tocchet (72 minutes), Dave Brown (59) et Scott Mellanby (46). Cette marque de 43 minutes de punition pour un homme masqué tient toujours, 33 ans plus tard.

Bien au fait de cette réalité, il était primordial pour Mike Keenan de l’empêcher de retourner sur la patinoire et risquer de le perdre pour quelques rencontres.

«Hex travaillait sur ses bâtons dans un local adjacent à notre vestiaire. Quand la foire a commencé, Keenan l’a embarré dans ce local», a raconté Dave Poulin.

«Il n’était pas question que notre entraîneur le laisse aller. Il avait été le meilleur gardien de toutes les séries», a rappelé Dave Brown.

Hors de lui

En fait, Hextall n’avait pas seulement été le meilleur gardien de ce printemps de 1987, il avait tout simplement été le meilleur joueur.

À ce titre, quelques semaines plus tard, il allait remporter le trophée Conn-Smythe remis au joueur le plus utile des séries, malgré un revers des Flyers, en sept matchs, face aux Oilers.

Un prix auquel allait s’ajouter le Vézina et une place sur la première équipe d’étoiles lors du banquet annuel du circuit Ziegler.

Mais pour l’heure, le Manitobain n’en avait rien à faire des statistiques.

«Il est devenu complètement fou. Il était hors de lui. La seule chose à laquelle il pensait, c’est que le Canadien devait avoir un joueur de plus sur la glace et que l’un des nôtres se faisait tabasser», a ajouté Poulin, alors capitaine des Flyers, toujours incrédule.

Ce qui était loin d’être le cas puisque les Flyers avaient habillé beaucoup plus de joueurs que nécessaire pour la période d’échauffement.

► Hextall, et Brian Hayward, son vis-à-vis chez le Canadien, ont été les deux seuls joueurs à ne pas écoper de l’amende minimale de 500 $ imposée par les autorités de la LNH au lendemain de l’événement.

Dix minutes interminables

Chris Nilan a longtemps pensé que Dave Brown savait qu’il se tramait quelque chose. Selon l’homme fort du Canadien, c’est la raison pour laquelle son opposant était revenu sur la patinoire torse nu. Ce qui lui conférait un net avantage.

«Je l’ai rencontré, il y a quelques années. C’est un chic type. Quand on a ramené cet événement dans la discussion, il m’a dit que ce n’était pas prémédité, qu’il n’était pas assez intelligent pour avoir pensé à ça», a raconté Nilan, dans un entretien fort divertissant avec l’auteur de ces lignes.

Vérifications faites auprès du principal intéressé : primo, Brown est effectivement un chic type. Secundo, ce soir-là, il n’avait rien changé à sa routine.

«Je retirais toujours le haut de mon équipement après la période d’échauffement et entre les périodes. Ça me permettait de me refroidir, a expliqué Brown, aujourd’hui recruteur professionnel pour le compte des Flyers. Alors quand quelqu’un est accouru en criant que tout le monde retournait sur la glace, je n’ai pas pris le temps de me rhabiller.»

Et en mettant les patins sur la glace, le géant de 6 pieds 5 pouces s’est dirigé vers Nilan.

«Chris, c’était le dur de l’autre côté. C’était naturel que ce soit vers lui que je me dirige. C’était ma responsabilité», a expliqué Brown.

«J’étais occupé à m’assurer que le gros (Kjell) Samuelsson ne s’implique pas dans l’action quand les Flyers sont revenus sur la patinoire, s’est souvenu Nilan qui, lui-même, avait fini de rattacher ses patins sur la patinoire du Forum. En apercevant Brown s’amener sans chandail, je me suis dit : “Woah ! OK. Voyons ce qui va se passer”.»

Un bagarreur intelligent

Après quelques secondes à s’étudier et une tentative infructueuse de Chris Chelios de jouer les agents de la paix, les deux hommes forts ont engagé le combat. Un duel ponctué de plusieurs rondes, dont la durée a approché les 10 minutes.

«Ça a été un combat long et épuisant. J’ai dû m’agripper après ses bretelles parce que je n’avais aucune autre emprise. Mais ce n’était pas très efficace », a souligné Nilan, auteur de trois buts en 17 matchs au cours de ce printemps. Malgré tout, je pense que j’ai bien fait.»

Âgé de 29 ans à l’époque, Nilan avait plusieurs années d’expérience derrière la cravate. Par chance, car la situation aurait très bien pu tourner au vinaigre. D’ailleurs, Brown le reconnaît d’emblée.

«J’avais un net avantage parce que je n’avais pas de chandail et que je portais un protecteur au niveau des côtes, a expliqué le Saskatchewanais, également un pugiliste chevronné. Mais parce que c’était un bagarreur intelligent, il a su quoi faire pour s’en sortir. Je lui lève mon chapeau. D’autant plus qu’il me concédait plusieurs pouces.»

Complètement brûlés

Nilan a donné assez de fil à retordre à son rival pour que celui-ci en ressente les effets une fois de retour au vestiaire.

«J’ai dû demander au soigneur de me masser les avant-bras. À force de frapper, d’agripper et de retenir, j’avais les avant-bras endoloris. Je n’avais plus de gaz», a raconté Brown.

La réalité fut la même pour l’homme fort du Canadien.

«Je pense qu’on a fini par arrêter parce qu’on était brûlés. Mes bras étaient ankylosés, remplis d’acide lactique, a décrit Nilan. Le pire, c’est qu’après, j’avais un match à jouer. Lui, il a passé toute la partie sur le banc.»