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Canadiens de Montréal

CH: «J’étais très déçu, en colère...»

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En 1977, la ville était... disco. Certes l’époque des permanentes, des médaillons enfouis dans le poil et des sorties endiablées au Lime Light est révolue depuis cinq décennies, mais un débat perdure à Montréal : la façon dont les Canadiens gèrent le développement de leurs jeunes joueurs.

Au cours des 25 dernières années, les décisions à l’égard d’espoirs comme Jesperi Kotkaniemi, Guillaume Latendresse, Mike Ribeiro, voire Terry Ryan - tous pour des raisons différentes - ont fait l’objet de nombreuses critiques tant des experts que des gérants d’estrades.       

On peut remonter aussi loin qu’à la fin des années 1970 pour citer un jeune de l’organisation qui, malgré un potentiel monstre, a dû ronger son frein en pleine période de développement. C’est le cas de Normand Dupont.

«Le personnel change, mais la tradition semble suivre, dit-il dans un entretien avec le TVASports.ca. Depuis longtemps, ils ont de la difficulté à monter les jeunes. Ils ne font pas immédiatement confiance aux joueurs de 18 ans, contrairement à d’autres équipes. 

«Ça reste quand même imprégné dans la tradition de l’équipe et ce ne sont même pas les mêmes gens qui dirigent.»

«Mi-figue, mi-raisin»            

Dupont a été le dernier joueur sélectionné au tour initial de la cuvée de 1977, un encan qui renfermait des talents comme Mike Bossy, Doug Wilson, Lucien DeBlois, Mark Napier et Rod Langway. Assis au bureau de son agent, il a su que le CH en avait fait la 18e sélection au total. 

Les recruteurs connaissaient bien l’attaquant québécois, puisqu’il portait les couleurs du Junior de Montréal, qui disputait ses matchs au Forum. Mais le jeune homme est sceptique.

«Je me sentais heureux, mais en même temps, j’étais mi-figue, mi-raisin, admet-il. C’était les années fastes des Canadiens. Ils venaient de gagner deux coupes Stanley et ils en ont gagné deux autres par la suite.

«J’étais conscient que je ne jouerais pas tout de suite. J’ai passé deux ans dans les ligues mineures.

Recrue de l’année            

L’automne suivant, Dupont s’est joint aux Voyageurs de la Nouvelle-Écosse, jadis le club-école du CH à Halifax. Dans les Maritimes, il a enfilé 31 buts et totalisé 60 points en 81 matchs, une récolte qui lui a mérité le titre de recrue de l’année dans la Ligue américaine.

L’année suivante, il a compilé 58 points en 48 rencontres, mais une blessure a ralenti son impressionnant parcours.

«J’étais en tête des compteurs de la Ligue américaine. On parlait même de me rappeler, se souvient-il. J’ai subi une fracture à une cheville et j’étais à l’écart jusqu’à la fin de l’année. 

«Je suis revenu à temps pour les séries à Halifax, mais ils avaient déjà rappelé deux ou trois joueurs cette année-là et ils ont battu les Rangers de New York en finale.»

D’espoir prometteur à monnaie d’échange            

Dupont a enfin eu sa chance à l’automne 1979. Après avoir connu un bon camp, il a convaincu les décideurs de le garder avec le grand club, un sentiment grandiose pour celui qui a prouvé son talent à une organisation dont des vétérans aux noms prestigieux ont cimenté leur place dans la formation.

Mais 1979-1980 fut une campagne marquée de grands changements chez le Club de hockey Canadien. Après quatre coupes Stanley d’affilée, l’entraîneur-chef Scotty Bowman a été remplacé par l’ancienne vedette Bernard Geoffrion, qui a lui-même cédé les rennes à Claude Ruel après 30 affrontements (15-9-6).

Pendant ce temps, Dupont patiente. Il n’est pas parmi les joueurs réguliers. Il ne participe qu’à 35 matchs.

«Ils ne donnaient pas souvent la chance aux jeunes», regrette-t-il.

Une hécatombe survient chez le Tricolore avant et pendant les éliminatoires de 1980. Des joueurs-clés comme Guy Lafleur, Pierre Larouche, Serge Savard, Guy Lapointe et Pierre Mondou ont tous été aux prises avec des blessures en cours de route. Ce sort a ouvert une porte pour Dupont, qui ne demandait pas mieux.

«J’ai joué plus souvent parce qu’il y avait beaucoup de blessés. Au deuxième tour des séries, on avait un but après deux matchs. Contre Gilles Meloche au troisième match de la série, au Minnesota, je n’ai pas joué avant la 12e minute. 

«Lorsqu'on m’a envoyé sur la glace, j’ai marqué. On a pris les devants 1-0.»

Les North Stars ont remporté la série en sept duels. C’était la consternation pour la concession montréalaise après un règne incontesté de quatre ans. 

Une transaction discutable            

Des décisions importantes visant l'effectif semblaient inévitables à l'issue d'une élimination décevante. Dupont, d’après ses dires, ne devait pas en faire partie. Après tout, pourquoi montrer du doigt une verte recrue pour les insuccès d’une équipe aguerrie?

Mais il semble que sa place n’était pas assurée pour autant.

«Ils m’ont dit de travailler fort et j’ai connu un excellent camp, insiste-t-il. Le directeur général Irving Grundman a décidé de m’échanger une semaine avant la saison, car il disait qu’il ne pouvait pas me protéger.»

Grundman, qui venait de passer son tour sur la vedette du Junior Denis Savard au repêchage de 1980, lui préférant un certain Doug Wickenheiser, a passé un coup de fil à Dupont pour lui annoncer. La discussion est fraîche dans la mémoire du Montréalais.

«Il m’a dit L "Tu as été échangé aux Jets de Winnipeg. Merci pour tes bons services". J’étais très déçu, en colère, toutes (les émotions possibles). Je passais à la pire équipe de la ligue.            

«Ils ne donnaient pas la place aux jeunes. Ils voulaient continuer avec les vétérans qui les avaient aidés à gagner la coupe quatre années de suite.»

Dupont ne cache pas qu’il en a voulu à l’organisation d’avoir jeté la serviette du jour au lendemain. Une histoire de liste de protection aurait pesé dans la balance. 

«Il ne m’a jamais expliqué. Même s’il m’avait expliqué, je n’aurais pas écouté. Ma mâchoire est tombée par terre. En plus à Winnipeg... je me disais "mon dieu’". Tout ça te roule dans la tête.

«Les astres étaient alignés et tout a dévié.»        
Crédit photo : Eric Bolte

«Très amer envers eux»      

En retour des services de Dupont, qu’il avait tenté d’obtenir sans succès un an plus tôt, le directeur des Jets John Ferguson a sacrifié un choix de troisième tour en... 1983!

C’était une autre époque.

«J’étais très amer envers eux, laisse entendre l’ex-marqueur de 84 buts dans la LHJMQ. Du jour au lendemain, toutes mes énergies et sacrifices ne comptaient plus.»

«C’était très décevant. Je rêvais de jouer pour les Canadiens. J’avais fait beaucoup de sacrifices pour jouer pour eux. J’avais tout fait ce qu’ils m’ont demandé.»

Il a fallu «trois ou quatre jours» à Dupont avant de prendre la route du Manitoba, le cœur brisé. Même Ferguson n’en revenait pas, a-t-il confié à sa nouvelle acquisition à l'époque.

«Au lieu de chercher les choses positives, je n’aurais cherché que du négatif. J’ai expliqué à Ferguson que je voulais prendre quelques jours avant le camp.»

Crédit photo : Jean-Louis Boyer / Le Journal de Montreal

Une chance ailleurs            

C’est donc à Winnipeg que Dupont a eu sa véritable chance comme régulier et il n’a pas déçu : en 80 sorties, il a offert 27 buts et 58 points à sa nouvelle équipe, bon pour le troisième rang des pointeurs des siens.

Un autre ancien des Canadiens a aussi atteint le cap des 20 buts avec les Jets, cette saison-là.

«On était deux jeunes. Dan Geoffrion et moi on s’est ramassé les deux à Winnipeg. À un certain moment, Serge Savard a fait un commentaire : la relève des Canadiens est toute rendue à Winnipeg!», s’est-il esclaffé.

Dupont a disputé trois saisons avec les Jets, un séjour qu’il dit avoir «adoré». Il est passé aux Whalers de Hartford à l’été 1983 avant de s’exiler en Suisse pendant huit ans pour des motifs qu’ils qualifie de «personnels».

Avec le recul, 40 ans plus tard, Dupont n’est aucunement rancunier envers le CH. Il a fait la paix avec son destin. Il participe d’ailleurs à plusieurs matchs et tournois avec les anciens Canadiens.

«Winnipeg a bien fonctionné pour moi, reconnaît-il. Quand j’ai dit qu’on ne donnait pas la chance aux jeunes à Montréal, le débat est encore vivant, oui, mais le CH possède une des équipes les plus jeunes de la ligue. Ils donnent des chances à leurs jeunes aujourd’hui. 

«Si ça c’était passé comme c’est aujourd’hui, j'aurais eu ma chance. Reste qu’il y a toujours un nuage qui traîne au-dessus de la tête de l’organisation pour la façon dont elle s’occupe des jeunes.»

Dupont, qui travaille aujourd'hui comme agent de joueurs avec son fils, ajoute que le plafond salarial force aujourd’hui les DG à miser sur les jeunes alors que les vétérans réclament des contrats plus contraignants.

«Les clubs ne peuvent se permettre de garder tout le monde. C’est impossible. La loyauté n’existe plus, a-t-il répété maintes fois.

«Peut-être si un joueur accepte moins d’argent. Mais d’un autre côté, un club comme Chicago, qui avait une dynastie, tu ne peux avoir des hauts salariés comme Patrick Kane, Jonathan Toews et Duncan Keith, puis avoir des joueurs de premier trio.

«Les clubs ont des décisions à prendre. Les DG n’ont pas le choix. Ils doivent composer avec le plafond salarial.»