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Le génie qui était dans la cour des Canadiens

Publié | Mis à jour

Jack Han n’a rien d’un homme de hockey traditionnel. Détenteur d’un baccalauréat en marketing à l’Université McGill, cet immigrant chinois, qui est débarqué à Montréal avec sa famille à l’âge de six ans, n’a aucune expérience en tant que joueur professionnel. Il vous avouerait lui-même qu’il se débrouille bien mieux avec une raquette de tennis qu’avec un bâton.                     

Méticuleux, vif et brillant, Han est toutefois tout un cerveau de hockey qui cherche constamment à trouver un avantage compétitif à travers des méthodes non conventionnelles. En partant du néant, et avec aucune crédibilité dans le milieu, le Québécois d’adoption a rapidement grimpé les échelons, dégotant un poste important avec les Maple Leafs de Toronto, avec lesquels il a travaillé de 2017 à 2020.                        

Il a contribué à la conception d’un programme de développement fascinant et avant-gardiste au sein de la formation torontoise. Il y a deux ans, le site web The Athletic le classait d’ailleurs 30e parmi les artisans de moins de 40 ans les plus prometteurs du monde du hockey.                     

Le plus dommage dans tout ça, c’est que Han était directement dans la cour des Canadiens de Montréal il n’y a pas si longtemps. On pourrait même dire qu’il était à l’intérieur de la grande maison, même s’il n’occupait pas un poste au sein des opérations hockey de l’équipe. En 2013, il alimentait le site web des Canadiens à titre de rédacteur.                     

Évidemment, l’organisation ne se doutait pas à ce moment que Han était prédestiné à œuvrer au sein d’une équipe de la Ligue nationale. Marc Bergevin a d’autres chats à fouetter; le rédacteur web travaillant dans un tout autre département que le sien est le dernier de ses soucis. Mais on ne peut s’empêcher de penser que Han aurait pu donner tout un coup de main au club de son enfance.                     

Après trois ans au sein des Maple Leafs, Han veut maintenant s’attaquer à un nouveau défi : la parution d’un livre sur les stratégies de hockey. L’ironie du sort veut que son premier chapitre soit consacré aux ratés des Canadiens en termes de développement - et, plus précisément, à Alex Galchenyuk.                    

 Comment cet étudiant de McGill a-t-il fini par travailler avec Lou Lamoriello et Kyle Dubas? Jack Han a accepté de raconter sa fascinante histoire au TVASports.ca.                    

Cordonnier mal chaussé   

Jeune, Han voulait comprendre pourquoi Steve Shutt n’a plus jamais marqué 60 buts après la saison 1976-1977. Il a toujours été fasciné par le «pourquoi». En 2013, alors qu’il tapissait de contenu le site web des Canadiens, il a découvert les statistiques avancées, qui ont offert une réponse à plusieurs de ses interrogations.                     

Han a noué un lien avec le directeur des affaires légales du CH, John Sedgwick. Après avoir analysé les données publiques, il a proposé à Sedgwick trois joueurs qui pourraient aider le Tricolore à l’époque où Raphael Diaz était le deuxième défenseur droitier de l’équipe : Dan Boyle, Anton Stralman et Jeff Petry. À un autre moment, il a mentionné l’attaquant québécois Jonathan Marchessault, qui faisait un peu du surplace dans l’organisation du Lightning de Tampa Bay.              

Bien entendu, Han demeurait un rédacteur web, et les idées qu’il lançait n’ont probablement pas été acheminées à Bergevin. Cela dit, il peut se féliciter du fait que ses propositions n’ont vraiment pas mal vieilli...                     

«À un moment donné, John m’a demandé ce que je pensais de Tom Gilbert, raconte Han. Je lui ai dit que je trouvais qu’il avait l’air correct, mais le fait de jouer avec Brian Campbell en Floride l’aidait beaucoup. L’année d’après, je n’ai pas été réembauché pour faire de la rédaction. Ils ont embauché Gilbert et il n’était plus très bon. À la fin de l’année, ils sont allés chercher Petry... et lui, il est encore très bon!»                     

Dans ses fonctions de rédacteur, Han cherchait à se lancer dans des analyses plus poussées, ce qui cadrait moins avec la directive de fournir du contenu plus généraliste aux partisans. Il a réalisé à ce moment qu’il devait se bâtir une crédibilité s’il voulait percer le monde du hockey et être pris au sérieux lorsqu’il discutait des aspects techniques.                     

Les Martlets, le tremplin   

Les ouvertures dans le monde du hockey ne débordent pas sur l’île de Montréal, qui, malgré son amour du sport, ne compte pas d’équipe junior majeur. Han menait alors ses études à McGill. Il était intrigué par l’équipe de hockey féminine de l’école, dirigée par Peter Smith. Ce dernier avait gagné l’or en tant qu’entraîneur adjoint de la formation nationale canadienne à Salt Lake City, Turin et Vancouver.                     

Le timing était parfait. Smith venait de perdre son entraîneur vidéo, qui avait décidé de se lancer dans la musique.              

«Peter était tellement désespéré qu’il avait demandé à son gérant d’équipement s’il pouvait apprendre à découper des vidéos, se rappelle Han. J’ai travaillé trois ans dans ce rôle. J’étais en charge du côté vidéo, mais j’avais amené toutes les notions de statistiques avancées, et Peter était très réceptif.                     

«En trois ans, on avait bâti quelque chose de très intéressant. Ma fierté est d’avoir été capable de recruter des personnes pour me remplacer. Ils en sont maintenant à la troisième génération d’analyste. Je pense qu’il y a autant d’experts de statistiques avancées au sein de l’équipe féminine de McGill que dans certaines équipes de la Ligue nationale.»                     

Parallèlement, Han publiait des articles d’analyse sur différentes plateformes, notamment The Athletic. Sur Twitter, ses capsules vidéo consacrées aux stratégies faisaient fureur. Il est ainsi tombé dans l’œil de Kyle Dubas, alors adjoint au directeur général des Maple Leafs Lou Lamoriello. Les Leafs s’apprêtaient à ouvrir le poste d’analyste du développement des joueurs...                    

Séduire le bon Lou   

Lorsque convié à une entrevue avec Dubas et Lamoriello, Han a utilisé à son avantage quelques informations qu’il connaissait au sujet du bon vieux «Lou».                     

«Il était joueur entraîneur d’une équipe de baseball à Thetford Mines dans les années 60. Je lui en ai parlé un peu, car la famille du père de ma blonde vient de Thetford. Ça avait brisé la glace», confie-t-il.                    

Han savait que Lamoriello suivait beaucoup le baseball, lui qui s’est même lié d’amitié avec le directeur général des Yankees de New York, Brian Cashman. Le baseball, on le sait, est un domaine où l’analyse statistique est prédominante. Et Lamoriello est un ancien professeur de mathématiques qui a enseigné le calcul intégral au secondaire.                     

«Il m’a posé une question au sujet du WAR [la statistique reine dans le baseball], se souvient Han. "Qu’est-ce que tu penses de l’idée de réduire l’apport d’un joueur à un chiffre?" J’ai répondu que le WAR te donnait l’apport du joueur dans un passé récent, mais ne te disait pas où il s’en va, la forme de la courbe que sa carrière va prendre.»                     

«Cet échange l’avait beaucoup impressionné. Ça l’a tourné de mon bord un peu.»                     

Quelques jours après l’entretien, Han recevait d’ailleurs une offre d’emploi.              

Avec les Maple Leafs, il a beaucoup appris de Lamoriello, qu’il décrit comme un individu très intelligent et pragmatique.                     

Lorsque Lamoriello a cédé sa place à Dubas, Han a cependant constaté un virage vers une philosophie plus progressive. Les espoirs qui dominaient depuis longtemps - peut-être trop longtemps - la Ligue américaine ont rapidement obtenu leur chance avec le grand club. Et les Leafs ont vraiment commencé à implanter le style de jeu préconisé par Dubas lorsque Sheldon Keefe a remplacé Mike Babcock à titre d’entraîneur-chef.                    

«Si tu regardes un match de hockey, c’est très très rare qu’une équipe va compléter plus de trois passes consécutives, a mentionné Han pour expliquer en quoi l’approche des Leafs est différente de celle des autres équipes. Au soccer tu vois souvent des séquences de cinq, six, sept, 10 passes pour trouver un avantage et essayer de déplacer l’adversaire. La grosse différence, c’est qu’au lieu d’aller chercher quelque chose dans les deux premiers jeux, on était plus à l’aise à faire un troisième, quatrième ou cinquième jeu pour essayer de créer une ouverture.»                     

Utilisé à toutes les sauces  

La stratégie des Maple Leafs en matière de développement tombe sous le sens : identifier les joueurs talentueux, les repêcher, repérer les défauts qui les séparent de la Ligue nationale et les éliminer systématiquement en mettant au service des espoirs plusieurs consultants et spécialistes.                     

En tant qu’analyste du développement, le travail de Han consistait à élaborer un plan d’action pour chaque espoir repêché ou embauché par l’organisation à l’aide de l’analyse vidéo et statistique. De fil en aiguille, plusieurs dossiers se sont ajoutés à sa pile de responsabilités.                     

«Dans la deuxième moitié de ma première année, j’ai commencé à faire beaucoup de recrutement amateur, explique Han. Il s’agissait de décortiquer le jeu des espoirs admissibles au repêchage qui pourraient avoir un potentiel intéressant par rapport à leur rang de sélection et qui pourraient être un bon "fit" pour notre programme de développement.»                     

Lors de l’encan de 2019, Han avait un faible pour un espoir qui ne faisait pas l’unanimité, Arthur Kaliyev. L’attaquant venait d’amasser 102 points, dont 51 buts, dans la Ligue junior de l’Ontario, mais son niveau d’effort faisait reculer les recruteurs.                     

Han aimait la façon qu’avait Kaliyev de pallier son manque de vitesse en privilégiant les courtes passes latérales afin de rester impliqué dans le jeu. Cela témoignait de son sens du hockey.                     

«Les Leafs étaient vraiment intéressés à effectuer un échange pour monter et aller le chercher, mentionne-t-il. Finalement, les Kings l’ont choisi très tôt au deuxième tour. Nous, on a pris Nick Robertson, qui est un très bon joueur aussi.»                      

Lors de sa deuxième année avec les Leafs, Han a été invité à s’impliquer également dans le volet du recrutement professionnel. Le Montréalais a entre autres étudié en long et en large le profil d’Alexander Kerfoot avant que celui-ci ne soit échangé à Toronto dans l’échange impliquant Nazem Kadri.                     

«L’avantage qu’il offrait par rapport à Kadri, qui est un joueur supérieur en ce moment, c’est qu’il était plus jeune et coûtait moins cher, observe Han. Aussi, il avait de belles qualités en transition, il était capable de faire des jeux en mouvement et de jouer à un tempo intéressant. C’était un joueur avec un style vraiment intéressant comme centre de troisième trio.                     

«Ça nous a aussi permis d’aller chercher d’autres atouts comme Tyson Barrie. Jusqu’à maintenant, ce n’est pas un coup de circuit, mais je pense qu’on va en voir plus de la part de Kerfoot.»                   

Engvall, sa fierté                

Lorsqu’il dresse le bilan de son travail à Toronto, Han est particulièrement fier de sa contribution au développement de Pierre Engvall, un modeste choix de septième tour en 2014 qui évoluait à l’aile gauche en Suède. Aujourd’hui, Engvall est, contre toute attente, un joueur de soutien assez important au sein des Maple Leafs. L’athlète de 6 pi 5 po et 214 lb a amassé 15 points, dont huit buts, en 48 matchs cette saison, en plus d’être régulièrement déployé en infériorité numérique.               

«Lors de la saison 2018-2019, j’avais proposé à Sheldon Keefe [qui dirigeait alors les Marlies] de l’employer au centre même s’il n’avait jamais joué à cette position. Je me suis dit qu’il couvre tellement bien la glace et qu'il est capable de faire des jeux en transition tant sur son côté fort que sur son revers, alors ça valait la peine de l’essayer. Keefe a vraiment cru en l’idée.»                     

Lors de sa troisième et dernière année à Toronto, Han a été muté au poste d'entraîneur adjoint avec les Marlies. Dans un sens, il continuait à collaborer avec Keefe et à participer au développement d'Engvall, mais de façon encore plus étroite. Il avait aussi la chance d'observer de près les deux joyaux de l'organisation en défensive, Timothy Liljegren et Rasmus Sandin.               

«Encore une fois, j’étais en charge de tout l’aspect vidéo, mais cette fois à temps plein pour le club-école, précise-t-il. Je n’étais pas sur le banc pendant les matchs, mais j’étais un entraîneur vidéo avec plusieurs autres responsabilités.»                

Au cours de la saison, tant Engvall que Keefe ont gradué dans la Ligue nationale. Han s’est retrouvé à travailler avec un nouvel entraîneur-chef, Greg Moore. Le club semblait aller dans une autre direction. Han aussi.               

«C’était une décision mutuelle, soutient Han au sujet de son départ de l'organisation des Leafs. Après trois ans, je voulais prendre une pause et continuer mon apprentissage ailleurs.»                     

Modifierait-il ses plans si une offre des Canadiens se présentait? Le principal intéressé reste évasif.                     

«C’est trop spéculatif. Si des personnes sont intéressées à échanger avec moi et à collaborer, je suis prêt à examiner toutes les options. Ton premier amour dans la vie demeure ton premier amour, mais ça ne veut pas dire que tu te ramasses avec cette personne-là. Comme Lou me l'a appris, il faut être pragmatique, faire du mieux qu’on peut et essayer de trouver des solutions», philosophe-t-il.