Canadiens de Montréal

15 ans plus tard, un 2e Carey Price avec le CH?

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Trente juillet 2005. Une année complète est tombée à l’eau en raison du lock-out. Il manque aux Canadiens de Montréal le fameux joueur de centre de catégorie «élite». Au cinquième rang, Anze Kopitar est disponible.                        

Trevor Timmins s’avance au micro et annonce la sélection du gardien Carey Price. Une décision surprenante, sachant que José Théodore, qui allait avoir 28 ans au mois de septembre, a gagné les trophées Hart et Vézina trois ans plus tôt. L’analyste de TSN Pierre McGuire n’en revient pas. 

«Ils ont Théodore, Cristobal Huet, Yan Danis... ce n’est pas un "fit"!, s'exclame-t-il, incrédule. Ils ont tellement d’autres besoins! Ils ont beaucoup de choses à prouver en défense, ils ont laissé partir Patrice Brisebois. Oui, ils viennent d’acquérir Radek Bonk, mais sinon, ils n’ont pas une grosse présence physique au centre.»                       

Le temps a fini par donner raison à Timmins : Price est devenu une supervedette qui a pris l’habitude de traîner l’équipe sur ses épaules. Mais l'expert du recrutement amateur du Tricolore oserait-il l’audace une deuxième fois?                       

Depuis 2005, aucun autre gardien n’a été sélectionné dans le top 10 d’un repêchage. Cette année, cela pourrait changer. Plusieurs recruteurs considèrent le Russe Yaroslav Askarov comme le meilleur espoir à sa position depuis... Carey Price.                        

Le contrat de Price ne viendra à échéance qu’au terme de la saison 2025-2026. Le CH pourrait repêcher au huitième ou au neuvième rang – à moins de causer la surprise en séries. Bien qu’il jouit d’une profondeur de plus en plus intéressante au centre, il ne possède pas un attaquant vedette capable de changer le cours d’un match. Plusieurs partisans feraient une syncope si l’état-major avait le cran de choisir un gardien dans le top 10. Ce serait presque vu comme une provocation.                        

Or, s’il faut se fier aux observateurs consultés par le TVASports.ca, l’idée n’est pas aussi farfelue qu’il n’y paraît. Une experte croit que le CH pourrait créer une sorte de monstre à deux têtes et se préparer à une révolution dans la façon de gérer les duos de gardiens. On y reviendra plus tard.                       

Les recruteurs, eux, étaient mitigés, signe que la possibilité mérite d’être étudiée sans être immédiatement assimilée à de la pure folie. À la question «Considéreriez-vous Askarov au huitième ou au neuvième rang si vous aviez Carey Price dans votre équipe?», deux dépisteurs ont répondu par la négative et deux autres par l’affirmative.                        

«Askarov a tout pour devenir une star. Il a dominé les tournois U18. Si l’on tient pour acquis qu’un gardien numéro un prend environ 5-7 ans pour atteindre son plein potentiel, je n’hésiterais pas une seconde», a justifié un évaluateur de talent.                        

«J’aime bien Askarov, mais au huitième ou au neuvième rang, ça me semble trop tôt», a indiqué un autre recruteur.                    

Une question de besoins                       

Près de 15 ans plus tard, Pierre McGuire a accepté de revenir sur les commentaires qu’il avait tenus après la sélection de Price.                       

«La raison pour laquelle je n’aimais pas le choix n’avait rien à voir avec Price, a-t-il précisé. Je considérais que leurs plus grands besoins étaient des joueurs costauds en défensive et au centre. Marc Staal et Anze Kopitar sont deux joueurs qui ont été sélectionnés après Price.»                        

À l’époque, l’ère du plafond salarial commençait à peine. Un mois après le repêchage, Théodore a signé une prolongation de contrat de trois ans, d’une valeur annuelle moyenne de 5,3 millions $, supérieure à celle de Martin Brodeur.                   

«Je ne savais pas qu’ils allaient échanger Théodore, et José était encore dans les belles années de sa carrière, a expliqué McGuire. Qu’ils aient réussi à effectuer cette transaction, c’est fantastique. Je leur donne tout le crédit.»                       

L’homme de hockey croit malgré tout que le CH commettrait une erreur en tentant un coup semblable à celui de 2005.                      

«Ils vont peut-être réclamer Askarov, mais je ne comprends pas en quoi ce serait logique, sachant qu’ils ont Price et Cayden Primeau, a-t-il fait valoir. Primeau sera un très bon gardien. Askarov va être extraordinaire et les "gardiens de franchise" sont durs à trouver, mais on peut en dire autant des centres et des défenseurs numéro un. Le CH a un joueur – peut-être même deux – de cette trempe entre les poteaux, mais il n’en a pas au centre.»                        

Qui plus est, McGuire estime qu’un espoir en particulier pourrait brouiller les cartes et faire en sorte qu’un joueur de très grande qualité glisse à l’extérieur du top 5.                      

«Un gars dont la cote a monté très rapidement est le défenseur Jake Sanderson. Il est passé du 11e au quatrième rang dans le classement de la Centrale et je sais que beaucoup d’équipes l’ont dans leur top 5», a révélé celui qui a dirigé le père de Jake, Geoff Sanderson, avec les Whalers de Hartford.                        

Monstre à deux têtes   

Si le CH décidait vraiment de jeter son dévolu sur Askarov, faudrait-il pour autant voir Price et le jeune Russe comme deux variables incompatibles dans l’équation? Autrement dit, devrait-on immédiatement en venir à la conclusion que les jours de Price à Montréal sont comptés?                        

Catherine Silverman, experte pour la revue spécialisée «InGoal», croit que l’ère du cerbère numéro un telle qu’on la connaît aujourd’hui tire à sa fin. Dans quatre ou cinq années, elle estime que les équipes vont favoriser une formule semblable à celle préconisée à Boston ou à Dallas, où les deux portiers se partagent assez équitablement la tâche.                       

«Il y a une raison pour laquelle les Penguins de Pittsburgh ont remporté deux coupes de Stanley de suite : ils misaient sur deux gardiens reposés qui pouvaient assurer leurs arrières», a-t-elle souligné.                        

Dans cette optique, elle ne serait pas stupéfaite si les Canadiens repêchaient Askarov; elle verrait plutôt la décision comme un investissement intéressant d'un point de vue financier.                      

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Crédit photo : Photo d'archives, Simon Hastegård

«Ça dépend de ta confiance envers Primeau, a nuancé Silverman. Je crois que c’est un excellent espoir, mais il n’est pas aussi bon qu’Askarov.»                        

«Regarde ce que les Panthers de la Floride ont fait, a-t-elle poursuivi. Ils ont repêché Spencer Knight et offert un gros contrat à Sergei Bobrovsky. Sélectionner Knight est un moyen pour eux de contrôler les dépenses. Disons qu’il signe une entente de trois ans après avoir écoulé son contrat d’entrée, on parle de six ans durant lesquelles tu peux limiter son salaire.»                       

Imaginez le scénario suivant : une équipe doit se préparer à affronter les Canadiens sans savoir qui de Price et Askarov sera devant le filet. Un véritable monstre à deux têtes. Et le Tricolore aurait le loisir de compter sur un Price au sommet de sa forme en séries éliminatoires, car Askarov lui aurait donné du répit au cours de la saison régulière.   

«Je crois qu’il serait intelligent pour les Canadiens de repêcher un gardien cette année, estime Silverman. Leur banque d’espoirs à cette position n’est pas aussi riche qu’elle pourrait l’être. Si ce n’est pas Askarov, il y aura beaucoup de bonnes options disponibles au deuxième ou au troisième tour.»                         

Un spécimen unique                        

On le dit souvent dans le milieu : les gardiens sont une bestiole assez étrange et il est très difficile de prédire lesquels seront véritablement bons.                       

Avant de repêcher un gardien tôt dans le premier tour, il faut être sûr de son coup. Un joueur de cette position doit posséder des aptitudes assez spéciales pour être candidat à être réclamé dans le top 10. Ce qui est certainement le cas d’Askarov.                        

«Ses qualités athlétiques pures me rappellent Bobrovsky. Mais il est incroyablement intelligent aussi», a noté Silverman.                        

En Russie, le rythme de jeu est beaucoup plus lent sur les plus grandes patinoires, ce qui permet aux gardiens de se concentrer et de reprendre leurs esprits alors que le jeu s’étire pendant un bon moment dans le territoire adverse. Mais lors des compétitions internationales, Silverman a vu Askarov montrer les qualités requises pour s’adapter au hockey nord-américain.                        

Yaroslav Askarov
Crédit photo : Photo d'archives

Selon l’experte, Askarov est beaucoup plus mûr qu’Ilya Samsonov au même âge. Repêché au 22e rang par les Capitals de Washington en 2015, cet autre gardien russe a connu des débuts intéressants dans la Ligue nationale de hockey (LNH) cette saison.                         

«Je crois qu’Askarov est également un peu en avance par rapport à Andrei Vasilevskiy en 2012, car il semble un peu plus en contrôle, a-t-elle relevé. Mais il y a certains aspects de son jeu qui ne sont pas encore à point. Il n’est pas encore assez solide du côté du gant, tandis que Vasilevskiy était fantastique avec ses mains lorsqu’il a été repêché. Vasilevskiy était plus désarticulé et moins en contrôle, mais son temps de réaction était excellent en ce qui a trait au haut du corps.»                        

Selon ce qu’il a été permis d’apprendre, un entraîneur des gardiens de la LNH ne considère pas Askarov comme le meilleur portier de sa cuvée, le trouvant trop crispé (stiff). Mais cette opinion est à des années-lumière du consensus.                       

Le CH doit-il repêcher Askarov? Pas forcément. Toutefois, s’il voit en lui un autre Carey Price, soit un autre gardien vedette pouvant gagner des matchs à lui seul, il semblerait mal avisé de l’écarter de toute discussion seulement en raison de sa position. Le repêchage de 2005 et la tendance de plus en plus populaire de répartir les départs ont de quoi faire réfléchir.