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F1

Gilles Villeneuve: «Tu sais comment mon père est mort, alors explique-moi»

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Vendredi marquera le triste anniversaire du décès tragique de Gilles Villeneuve au circuit de Zolder, en Belgique. Il y a 38 ans déjà, le Canada perdait alors son plus grand ambassadeur sur la planète.

Où étiez-vous le 8 mai 1982? Vous n’avez pas à être un passionné de F1 pour vous souvenir de cette date fatidique. Car le pilote québécois, par ses exploits sur la piste, son charisme aussi, avait dépassé les limites de son sport.

Villeneuve est devenu l’idole d’un peuple. Son talent exceptionnel a fait de lui un pilote hors norme. Comme on en voit encore rarement aujourd’hui.

On le croirait invincible, celui qui était affectueusement appelé le «Petit prince». Jusqu’à ce dernier tour de qualifications funeste à bord de sa Ferrari alors qu’il tentait de devancer sur la grille de départ son coéquipier, et devenu pire ennemi, Didier Pironi.

À la une

À notre question, Christian Tortora répond qu’il était sur place. Il était en fait l’un des deux seuls représentants de médias québécois, avec Guy Robillard de la Presse canadienne, à avoir fait le déplacement en Belgique. À vivre cette tragédie en direct et, quelques heures plus tard, à annoncer la mort du pilote de 32 ans né à Saint-Jean-sur-Richelieu.

En Europe, la plupart des plus grandes chaînes de télévision avaient amorcé leur bulletin de nouvelles en parlant de cette embardée fatale. Au Québec, si les réseaux spécialisés en information continue n’existaient pas à l’époque, Télé-Métropole (ex-TVA) avait interrompu sa programmation régulière pour consacrer une émission spéciale sur le départ soudain de Villeneuve.

Relations tendues

«Je vous dirai, en toute honnêteté, que 38 ans plus tard, ce malheureux souvenir est toujours là dans ma mémoire et le restera toute ma vie, a raconté Tortora en entrevue au «Journal de Montréal». Gilles était un être à part.»

Deux semaines plus tôt au Grand Prix de Saint-Marin, à Imola, ce même Pironi, qui roulait dans le sillon de Villeneuve, n’avait pas respecté les consignes d’équipe imposées en fin d’épreuve par Ferrari.

À quelques virages de l’arrivée, le Français décide de le doubler, à la stupéfaction du Québécois. Les relations entre les hommes n’ont plus jamais été les mêmes. Au contraire, elles se sont envenimées. Sur le podium, Villeneuve n’a pas caché sa frustration pendant que Pironi, lui, célébrait sa victoire controversée.

«Allez vous faire foutre»

Une grande rivalité se dessinait entre ces partenaires pour déterminer qui allait devenir champion du monde. Car c’était écrit dans le ciel que l’année 1982 était celle de Ferrari. Pironi allait à son tour être victime d’un grave accident, sous la pluie en Allemagne quelques mois plus tard, qui mettra un terme à sa carrière en F1.

«Après Imola, a poursuivi Tortora, Gilles a décidé qu’il ne lui parlait plus. Je me suis retrouvé devant Pironi et je lui ai fait entendre l’entrevue que j’avais réalisée avec Villeneuve après la course. Il a réalisé comment il était furieux.

«Tellement furieux, qu’il a dit à tous les gens de Ferrari “d’aller vous faire foutre”», a enchaîné l’ami Torto. Villeneuve s’est senti trahi.»

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Derrière Scheckter

En 1979, à sa deuxième saison complète en F1, Villeneuve aurait probablement pu gagner le titre, mais il a justement respecté les consignes de l’équipe Ferrari. C’est plutôt le Sud-Africain Jody Scheckter qui a été sacré champion du monde devant le Québécois.

«C’est vrai, répond Tortora. Villeneuve, lui, était loyal envers son écurie et envers son coéquipier.

«Villeneuve est passé à la légende parce qu’il est décédé, de relater Tortora. On est d’accord là-dessus. Mais il n’y a pas que ça. Dès qu’il prenait place dans sa voiture, il avait une hargne et une détermination peu communes qui me rappellent Lewis Hamilton. Ce sont des pilotes d’exception.»

Le couteau entre les dents

Deux semaines après l’épisode houleux qui a marqué la fin du Grand Prix à Saint-Marin, Tortora est venu s’adresser à Villeneuve.

«Il m’a dit à mon arrivée à Zolder qu’il ne voulait plus rien savoir de Pironi», a dit Tortora.

L’accident terrifiant est survenu en fin de séance de qualifications.

«C’est une incompréhension entre Villeneuve et le pauvre Jochen Mass, se rappelle Tortora. Au mauvais moment, au mauvais endroit. Pour le laisser passer, l’Allemand se range à droite, la même trajectoire qu’avait malheureusement choisie Villeneuve.»

Le pilote, sans casque et encore attaché à son siège, est éjecté de son bolide. Il n’y avait plus rien à faire pour le sauver.

Le triste souvenir du retour à Montréal

Christian Tortora était en discussions avec un confrère européen dans le paddock du circuit de Zolder en ce samedi après-midi du 8 mai, quand tout s’est brusquement arrêté.

«J’ai entendu des sirènes, a déclaré le vétéran journaliste en entrevue au «Journal de Montréal», et les voitures de F1 rentraient toutes dans les puits de ravitaillement. J’ai bien réalisé qu’il venait de se passer quelque chose d’anormal. Pour constater, en remontant à la salle de presse, que Gilles Villeneuve avait été victime d’un sérieux accident.

«L’ambiance était tellement lourde, enchaîne-t-il. Je suis allé voir le patron de Ferrari qui m’a alors dit que c’était très grave. Mon collègue Guy Robillard, qui couvrait aussi le Grand Prix de Belgique, faisait pitié à voir. Il tremblait.

«Mon premier réflexe a été d’appeler les parents de Gilles à Berthierville, Séville et Georgette, pour les informer de la situation. Avant qu’ils n’apprennent le décès de leur fils quelques heures plus tard.»

À l’époque, faut-il le rappeler, les qualifications n’étaient pas présentées en direct au Québec.

Première communion

Tortora, le journaliste, s’était porté volontaire pour soutenir la famille et pour l’aider dans ses démarches après l’annonce de la mort de Villeneuve.

«J’ai fait quelque chose, dit-il, que je serais incapable de faire à froid aujourd’hui. Celle de gérer une situation exceptionnelle. Il faut se souvenir que Joann, l’épouse de Gilles, n’était pas présente à Zolder, lorsque l’accident fatal est survenu. Elle était plutôt retenue à Monaco pour la première communion de sa fille Mélanie.

«Les Forces armées canadiennes avaient mis à la disposition de la famille un avion pour rapatrier le corps de Gilles. Cet avion en partance d’une base militaire en Allemagne, explique Tortora, a ensuite fait escale en Belgique pour permettre à Joann et ses deux enfants de rentrer à Montréal.

«C’était d’une tristesse inouïe, dit Tortora. Je retiens toutefois une image marquante du départ de la Belgique vers le Québec. On y voit le cercueil de Gilles enveloppé d’un drapeau canadien être dirigé vers la soute et trois militaires de chaque côté.

«Je vous en parle 38 ans plus tard et j’ai encore des frissons. Les gens sur le tarmac se sont tous mis à pleurer.

«À bord de l’avion, pendant l’envolée vers Montréal, j’étais assis en face de Jacques, le fils de Gilles. Je me souviendrai toujours de ses paroles: “Tu sais comment mon père est mort, alors explique-moi”...»

Une légende

Villeneuve a été une figure marquante de l’histoire de la F1, malgré sa carrière beaucoup trop courte. Et ça, ce n’est pas seulement Tortora qui le répète, mais la plupart de ses confrères qui, comme lui, comptent près de 600 Grands Prix derrière la cravate.

«Ils admiraient tous Villeneuve, affirme Tortora. On parle encore aujourd’hui de son duel mémorable avec René Arnoux, au circuit de Dijon-Prenois, en France, en 1979. De sa victoire à Montréal en 1978 et de ses autres courses d’anthologie dont celle à Jarama, en Espagne, où en 1981, il a gagné alors que seulement 1,2 seconde a départagé les cinq premiers à l’arrivée.