LHJMQ

«Snake70», l'internaute devenu recruteur qui voulait ébranler le conservatisme

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Il était un mystérieux internaute connu sous l’alias «Snake70». Le serpent, qui n’hésitait pas à cracher son venin sur les dirigeants de hockey et les Canadiens de Montréal, en faisait rager plus d’un dans la section commentaires du blogue de Mathias Brunet. Mais lorsque quelques-unes de ses opinions très arrêtées se sont avérées, il a eu des airs de génie, si bien qu’il a obtenu un poste de recruteur dans la LHJMQ.              

Lors de ses quatre années en tant que recruteur — trois avec les Screaming Eagles du Cap-Breton, une avec les Foreurs de Val-d'Or — Simon Boisvert, de son vrai nom, a voulu ébranler le statu quo dans le monde traditionnel du hockey en amenant des idées nouvelles. En vain. Il a raconté sa fascinante histoire au TVASports.ca.                 

Sur les réseaux sociaux, le «Snake» est une sorte de figure mythique. Ceux qui ont interagi avec lui à l’époque savent très bien dans quelles circonstances il avait fini par être embauché : cet homme passionné – il visionnait des tonnes de matchs en ligne, en plus de parfois faire la route pour assister à certaines rencontres d’espoirs –, mais sans expérience dans le monde du hockey, avait vraiment retenu l’attention en marge du repêchage de 2010. Il affirmait alors que Jeff Skinner était, à l’instar de Tyler Seguin et de Taylor Hall, un espoir tout à fait digne d’une première sélection au total. Dans la liste finale de la Centrale de recrutement de la LNH, Skinner figurait pourtant au 34e rang du classement nord-américain.             

Il eut l’air d’un prophète lorsque le franc-tireur a immédiatement fait le saut dans le circuit Bettman et commencé sa carrière sous les chapeaux de roue avec les Hurricanes de la Caroline. Le 9 novembre 2010, Skinner revendiquait 15 points en autant de matchs et figurait dans le top 20 de la LNH. Tout ça alors que Seguin connaissait des débuts plus timides.              

Intrigué par ce «Snake70» qu’il soupçonnait être un individu dans le monde du hockey, le journaliste Mathias Brunet avait alors décidé de rencontrer l’homme en question puis de le référer au recruteur en chef des Screaming Eagles, Richard Liboiron. Au bout d’une conversation de 45 minutes avec ce dernier, Simon Boisvert était un recruteur de la LHJMQ couvrant la USHL aux États-Unis et la Ligue junior A en Ontario.              

Boisvert ne s’était jamais douté que le personnage tranchant et irrévérencieux qu’il avait créé finirait par lui valoir un tel poste.              

«Au départ, je voulais m’amuser, confie-t-il. Je savais que j’attirerais l’attention en étant abrasif. Depuis que la télévision existe, les gens aiment haïr les méchants dans les séries.»              

«Il n’y avait pas vraiment d’autre but que de faire réagir. Comment un gars en 2009 pouvait penser qu’un blogue l’amènerait à une job?»              

L’histoire qui a fait de Boisvert un recruteur a déjà été racontée. Mais pas la suite. Et elle est tout aussi croustillante.      

  

La résistance d’un milieu traditionnel   

Si Boisvert a été bien accueilli au sein de sa propre équipe à son arrivée, disons que certains de ses confrères dans les amphithéâtres entretenaient des préjugés défavorables. Mais qui était donc cet homme sorti de nulle part qui obtenait des entrevues à la radio, en plus de faire l’objet d’un long reportage dans le Globe and Mail?              

«Au départ, j’ai été accueilli un peu comme un chien dans un jeu de quilles parce que j’étais le gars qui avait eu une job grâce à un blogue, se rappelle-t-il. Aussi, certains lisaient le blogue et avaient vu que j’étais très critique des dirigeants de hockey, donc plusieurs pensaient que je les méprisais. J’étais vu un peu comme le frais chié qui se pense au-dessus de tout le monde.»             

Or, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il se cachait derrière «Snake70» un homme très poli et réservé.             

Mais Boisvert avait tout de même la couenne dure. Et, surtout, des idées qui entraient en conflit avec l’aversion au risque dont les équipes peuvent faire preuve. L’une des philosophies qu’il prônait était de prendre le risque de sélectionner, vers la fin du repêchage, des joueurs américains qui avaient de faibles chances de se rapporter au club.             

À l’époque, il aimait beaucoup l’attaquant québécois A.J. Greer, qui s’était exilé aux États-Unis.             

«Au 12e tour, j’étais à la table de repêchage et je disais : "Pourquoi on ne prend pas Greer?" On me répondait : "Ah non, il reste encore des bons joueurs midget sur notre liste." Ben non, mais combien de choix de 12e tour en provenance du midget font la LHJMQ? "Ah, non, non, non, on ne peut pas faire ça..."»              

«À un moment donné, ça décourage un peu ce conservatisme-là...»              

Le rationnel de Boisvert était le suivant : même si le joueur en question refusait de s’amener au Cap-Breton, il y avait tout de même une possibilité d’échanger ses droits à une autre formation. Et l’avenir lui a donné raison dans le cas de Greer, qui avait éventuellement quitté Boston University pour rejoindre les Huskies de Rouyn-Noranda.              

«Imagine si on l’avait eu à ce moment-là, fait valoir l’ancien recruteur. C’étaient des idées comme ça que je poussais dans les meetings et je disais : "Qu’est-ce qu’on a à perdre?"»              

Boisvert peut aussi se féliciter d'avoir recommandé deux joueurs européens qui ont connu beaucoup de succès dans la Ligue canadienne : Oliver Bjorkstrand et Nikita Jevpalovs. Le seul hic? Ils n’ont jamais évolué avec les Screaming Eagles.              

«Le directeur général à l’époque avait fait savoir que les Européens, c’était une "game" d’agents, explique Boisvert. Donc, il avait dit : "Laissez-moi m’arranger avec ça les boys."»              

Sous la recommandation d’un agent, les Screaming Eagles avaient alors choisi au septième rang du repêchage européen un attaquant que personne au sein de l’organisation n’avait vu jouer : Adam Veliky.              

«Il est arrivé au camp d’entraînement et il n’a pas fait le club. Il n’était pas de calibre», se souvient tristement Boisvert.             

Le prix de la censure   

Simon Boisvert n’est plus recruteur depuis 2014. Par le passé, certains internautes sur Twitter ont pris plaisir à attaquer sa crédibilité en concluant par eux-mêmes qu’il a été congédié. Or, ce n’est pas du tout ce qui est arrivé.              

Une combinaison de facteurs a fini par convaincre cet homme de maintenant 54 ans, traducteur à son compte, d’abandonner cet emploi. D’abord, Boisvert nourrissait l’ambition d’être recruteur en chef, un poste qui lui aurait permis de mettre en œuvre certaines de ses idées créatives.              

«Je me rendais compte de plus en plus que, pour avoir cette job-là, tu dois être à la bonne place au bon moment, explique-t-il. Même si un poste s’ouvrait dans une autre équipe, déjà le directeur général avait quelqu’un en tête. Ce n’est pas comme un processus d’entrevue pour un ingénieur qui veut aller travailler chez SNC-Lavalin.»              

De plus, le «Snake» n’avait pas la langue dans sa poche, ce qui lui causait des ennuis. Que ce soit sur Twitter ou à la radio, où il collaborait souvent, il était délicat de critiquer Trevor Timmins et compagnie.             

«Une fois, j’ai été sermonné pour avoir critiqué Pierre Gauthier, raconte-t-il. J’avais dit sur Twitter qu’il devrait être congédié... quelques mois avant que cela arrive. Tout de suite, je recevais un appel de mon directeur général : "Wô, fais attention. On a des relations avec le Canadien." Alors, ok, j’ai fermé ma trappe, mais c’était difficile pour moi de me la fermer.»             

«Alors, un moment donné, je me suis dit : "Est-ce que ça vaut la peine qu’on me muselle pour une job dans laquelle je n’ai aucun pouvoir décisionnel?" J’aimais les médias et j’aimais être recruteur, mais les deux n'allaient pas de pair.»              

Aux yeux de Boisvert, la censure avait un prix. Il était prêt à se taire, mais seulement dans le poste de recruteur en chef qu’il convoitait – et convoite encore. Au bout de quatre ans, il a donc appelé son supérieur immédiat, Richard Liboiron, qu'il avait suivi dans l'organisation des Foreurs.             

«Je lui ai expliqué la situation, et il m’a dit qu’il comprenait tout à fait. Et on est restés amis depuis ce temps-là. Je n’ai pas été congédié, je n’ai pas claqué la porte. J’ai simplement fait un choix», précise-t-il.              

«Si demain matin, on m’offrait un poste de recruteur en chef dans la LHJMQ, ça ne me dérangerait pas de cesser toute collaboration avec les médias. Ça, tu peux l’écrire», fait savoir Boisvert.              

Liboiron, qui occupe encore les fonctions de chef du recrutement à Val-d'Or, est prêt à endosser n’importe quand sa candidature. Par le passé, il l’a même référé à un club junior qui avait un poste de directeur général à pourvoir. Boisvert avait pu discuter avec le président dudit club, mais, malheureusement, celui-ci avait déjà trouvé son homme.              

Le «Snake» avait un talent unique, se souvient Liboiron, qui s’appuie encore aujourd’hui sur les listes que Boisvert lui envoie lorsque vient le temps de repêcher des Américains – c’est d’ailleurs sous sa recommandation qu’il avait sélectionné Jordan Harris, un espoir des Canadiens dont les droits appartiennent aux Foreurs.              

«C’est le genre de recruteur qui, avec quelques visionnements bien distancés dans le temps, était capable de se faire une idée très précise du talent du joueur, indique-t-il au sujet de son ancien dépisteur. Avec sa mémoire, il était capable de trouver des éléments de comparaison, de dire que Joe X qui joue au Lac Saint-Louis cette année lui fait penser à Joe Y.»             

«Il a une mémoire vive extraordinaire, je l’appelais mon disque dur.»              

Liboiron n'a jamais eu peur de s'entourer d'individus créatifs dont les idées sortent des sentiers battus. Cependant, ce ne sont pas tous les directeurs généraux et propriétaires qui veulent prendre des risques et montrer de l'audace comme Boisvert souhaitait le faire.              

«Il avait une belle vision. Il était prêt à prendre des paris. Mais au final, c'est toujours le directeur général qui prend la décision et au-dessus de lui, il y a un propriétaire. Il y a des propriétaires pour qui le "gambling" est plus ou moins dans leur coffre à outils, et d'autres pour lesquels c'est le cas», nuance Liboiron.             

S’il avait été recruteur en chef...   

Et si un propriétaire ou un haut dirigeant daignait offrir à Boisvert le pouvoir décisionnel qu’il désire? Le principal intéressé sait pertinemment comment il s’en servirait.              

«Je me concentrerais toujours sur le talent brut au repêchage, indique le passionné. Je ne me serais pas occupé de la position. Je me suis toujours dit : démêlons tout ça par la suite [avec des transactions]. Si t’as trois choix de premier tour, prends les trois joueurs les plus talentueux, qu’ils soient des attaquants ou des défenseurs.          

«Je me souviens d’une année où notre DG nous avait exigé de repêcher des défenseurs lors des deux premiers tours. J’avais trouvé ça aberrant. Ce genre d’affaires me frustraient. Je disais que ça n’avait aucun bon sens. Calmement, mais je le disais. Cette année-là, on avait laissé passer un très bon attaquant que Richard adorait, Yan-Pavel Laplante, au profit d’un défenseur.»              

Boisvert prône aussi une théorie qu’il nomme le «value pick», selon laquelle il ne faut pas hésiter de descendre de quelques échelons pour prioriser des joueurs dont la valeur risque de dépasser le rang de repêchage.              

«Je racontais ça dans les meetings. Le problème, ce n’est pas que les gars ne comprenaient rien, mais ça rentrait par une oreille et ça sortait par l'autre», relate-t-il.            

Disparu de Twitter             

Depuis quelque temps, les amateurs ne peuvent plus échanger sur Twitter avec Boisvert. Au fil des années, l'ancien recruteur s'était montré très actif sur le réseau social, lui qui répondait généreusement aux nombreuses questions qui lui étaient posées, que ce soit au sujet des Canadiens ou des espoirs.             

Alors que plusieurs internautes ont spéculé sur les raisons de son départ, le «Snake» a remis les pendules à l'heure.             

«Quelqu'un a dit que j'ai reçu des menaces. Ce n'est pas ça pantoute, clarifie-t-il. Je trouvais que ça prenait beaucoup de mon temps pour quelque chose qui m'apportait moins de plaisir. J'avais l'impression que je ressassais les mêmes affaires et que j'avais toujours les mêmes débats. À un moment donné, il y a juste 24 heures dans une journée, j'ai fait le ménage là-dedans, tout simplement.»            

D'ailleurs, on ne risque pas de le revoir de sitôt sur cette plateforme.            

«Je ne crois pas revenir dans un avenir rapproché, indique-t-il. Quand j'ai décidé de quitter, ce n'était pas sur un coup de tête. J'y pensais depuis deux ans.»             

Cela dit, rassurez-vous, Boisvert se porte très bien et n'a pas changé d'opinion au sujet de Trevor Timmins.             

«Il y a 31 équipes maintenant, tu ne peux pas juste avoir un directeur du recrutement qui est dans la moyenne. Les Canadiens ont besoin d'une superstar du recrutement. Tant qu'il sera le recruteur en chef du Canadien, l'équipe ne gagnera pas la coupe Stanley», soutient le «Snake».