Penguins c. Canadiens

Crédit : Martin Chevalier / JdeM

Canadiens de Montréal

Claude Julien plus transparent que jamais

Claude Julien plus transparent que jamais

Louis Jean

Publié 27 mars
Mis à jour 27 mars

À titre de journaliste sportif, on n'a souvent qu’une partie de l’information. C’est comme un casse-tête dont il manque des morceaux. En parlant aux joueurs, à l’entraîneur-chef et à différents intervenants à l'intérieur et à l’extérieur de l’équipe, on développe un portrait global.      

Mais la réalité est que sans être dans le vestiaire, personne ne sait vraiment complètement ce qui se passe. Personne ne sait vraiment comment se comportent le coach ou les joueurs.            

Mais lors des séries éliminatoires de 2004, j’ai vu le vrai Claude Julien. Celui qui a connu du succès à tous le niveaux dans sa carrière d'entraîneur. Celui qui en 2011 allait remporter la coupe Stanley avec les Bruins de Boston.      

C'était l’après-midi du 28 avril. La veille, les Canadiens venaient de perdre un match en prolongation contre Tampa Bay. Après le match, j’ai eu maille à partir avec un autre journaliste. Sans entrer dans tous les détails, un collègue m’avait empoigné dans le vestiaire. On s’est «tiraillés» en plein vestiaire devant Saku Koivu, Craig Rivet et plusieurs journalistes.        

Le lendemain, le relationniste de l’équipe, Dominick Saillant, m’a dit que Claude voulait me rencontrer dans son bureau. C’était la première fois et la seule fois dans ma carrière que j’étais appelé dans le bureau du coach.      

Claude m’a dit qu’il était au courant de ce qui s’était passé et avait su que je m’étais défendu. C’est à ce moment que j’ai vu la passion, la fougue et la conviction du coach. Il me parlait comme si j’étais un de ses joueurs.      

Il m’a dit que j’avais bien fait de me tenir debout. Même si j’avais peur de perdre mon boulot pour m’être bousculé en plein centre du vestiaire, Claude m’a supporté et m’a démontré un côté qu’on ne voit jamais. Le coach. Le meneur d’hommes. Le leader.       

Évidemment, cette histoire a fait le tour de la ligue. Certains croyaient que des joueurs s’étaient battus entre eux, dont mon collègue John Garrett, qui en avait parlé en ondes. Ça pouvait donner l’impression que l’entraîneur avait perdu le contrôle sur ses joueurs. Claude m’avait alors gentiment demandé de rectifier la situation, ce que j’ai fait.      

Dans la vie de tous les jours, Claude est un homme calme, posé. Rien ne le dérange. Ce que j’ai appris cette journée-là par contre, c'est que lorsqu'il a besoin de s’imposer ou de prendre le contrôle d’une situation, avec son club ou autre, il n'hésite pas à le faire.      

Du repos en famille      

Vendredi matin, j’ai appelé Julien pour savoir comment il allait et comment il composait avec ce repos forcé. Comme pour tout le monde, la COVID-19 a eu un impact direct sur sa famille.      

«Lorsque la Ligue nationale a été forcée de prendre une pause, mon épouse Karen et mes enfants Katryna (14 ans), Zachary (7 ans) et Madysson (5 ans) étaient en relâche scolaire. Ils étaient sur une croisière Disney. Ils sont arrivés le samedi, quelque jours après l’arrêt de la saison.      

«Ils se sont immédiatement placés en quarantaine, alors on est venus à notre maison à Big Rideau Lake, en banlieue d’Ottawa. Ici, c’est la campagne, alors c’est parfait. On peut aller à l’extérieur sans crainte. Les vélos sont déjà sortis et à ma grande surprise, les enfants ne s’ennuient pas du tout.»      

Réussit-il à profiter de ce moment en famille?      

«Absolument! J’ai été chanceux dans ma carrière, je n’ai pas souvent été sans travail. Avec mon horaire chargé, les longues journées, le voyagement, c’est difficile d’avoir une vie familiale normale. C’est la premiere fois qu’on a du vrai temps de qualité ensemble. Je ne me souvenais pas de la dernière fois qu’on avait soupé ensemble à la table.      

«Ce qu’on traverse avec le coronavirus est difficile avec les décès, les pertes d’emplois, etc, mais il y aussi du positif. On a l’occasion de se rapprocher en famille et d'aider les gens autour de nous. Quand on aura traversé la tempête, on va réaliser que la vie va vite.»       

D’ailleurs, le pilote du Tricolore aide pour la première fois avec les devoirs de ses enfants.      

«Tous les matins, les enfants reçoivent leur devoirs. Katryna est autonome. Tout se fait par vidéo-conférence, mais Zach, mon épouse et moi, on se partage le travail. Je fais aussi les tâches ménagères. Je ne cuisine pas beaucoup, mais je m’occupe de tout ce qui est BBQ!»      

«Chaque soir ou presque, un enfant choisit un film. Hier, c’était "Spider-Man: Far From Home". La semaine dernière, on a écouté "Frozen 2". J’ai voulu mettre une vielle cassette d’un de nos matchs, mais ç'a n'a pas passé au conseil!», a dit Julien en riant.      

Voici maintenant 10 questions auxquelles le coach a répondu sans détour.      

1- Claude, toi et tout le personnel hockey avez choisi de prendre une réduction salariale de 20%. Pourquoi?      

«Quand tu vois ce qui se passe dans la société et avec le Canadiens, beaucoup de personnes ont été touchées. Geoff (Molson) essaie de faire son possible pour que les employés touchent 80% de leur salaire. Les joueurs ont fait leur part et nous aussi nous voulions faire la nôtre. On est un équipe, du premier au dernier. Comme on dit en anglais, "we’re all in it together".      

«On est chanceux de faire ce qu’on fait et d’être bien rémunérés. Plus ça se prolonge, plus ça devient difficile. Alors on oublie personne, tout le personnel, que ce soit les entraîneurs, Marc (Bergevin), les préposés à l’équipement, les soigneurs, tout le monde a embarqué.»       

2- Dans des circonstances normales, tu obtiens autant ou même plus de couverture médiatique que le premier ministre Legault. Suis-tu ses points de presse?      

«J’écoute tout actuellement. Les points de presse de François Legault et ceux de Justin Trudeau. Je suis moins dans le "spotlight" qu’à l’habitude, mais j’avoue que je suis impressionné par les deux. J’écoute attentivement ce qu’ils disent et comment ils le disent. Monsieur Legault doit être honnête et en même temps prudent. Il faut donner les bonnes informations et prendre le contrôle de la situation.»      

Est-ce que tu te retrouves un peu là-dedans?      

«Évidemment, quand je communique avec les journalistes ça demeure du sport. Mais si je peux donner une information aux journalistes qui peut les aider, sans mettre mes joueurs en péril, je vais le faire. Je me fous de la critique, mon approche est que je parle aux partisans.»      

3- Comment composes-tu avec la critique, avec le fait qu’on dit que tu es un entraîneur défensif?      

«Premièrement, je n’ai jamais été un coach défensif, alors je ne perds pas d’énergie avec ça. Il faut avoir une bonne structure pour gagner. Quand tu as la rondelle, tu attaques, quand tu ne l’as pas, tu défends! Tout est une question de contexte.      

«L’an dernier, les Islanders de New York gagnaient sans avoir une grosse attaque. Tout le monde vantait le travail de Barry Trotz, un de mes bons amis d’ailleurs. Ce que je sais est que si nous gagnons, tout le monde sera heureux. Mon travail est de nous aider à traverser cette période de transition en jetant les bonnes bases pour que l’on puisse gagner régulièrement.      

«Je peux t’assurer que le feu brûle plus fort que jamais. Je suis convaincu que nous sommes sur la bonne voie. Les gens ne veulent pas d’excuses, ils veulent des résultats.»      

4- Travailles-tu encore chez vous?      

«Je regarde des vidéos chaque jour ou deux. Je regarde nos derniers matchs pour voir ce qu’on fait de bien et ce qu’on doit améliorer. Je suis constamment à la recherche de solutions.»      

5- Crois-tu que la saison va reprendre?      

«C’est hors de mon contrôle. Il ne faut pas reprendre à tout prix. Le plus important est de tuer ce virus-là. Honnêtement je garde l’esprit ouvert. Ce que je ne voudrais pas voir est que la reprise vienne affecter la prochaine campagne. Une saison de 82 matchs en plus des séries, c’est déjà assez difficile. Ce que je sais, c'est que la LNH ne veut pas nuire à la prochaine saison.»      

6- C’est comment de diriger la génération de jeunes d’aujourd’hui?      

«Le plus important, c'est qu’il faut mériter le respect des joueurs et se faire respecter. Une fois que c’est fait, les joueurs comprennent que les décisions sont prises pour le bien de l’équipe.       

«Je discute beaucoup avec Shea Weber, Nate Thompson, Brendan Gallagher et Carey Price, mais il faut qu’il y ait un "boss". Je sonde leur opinion, mais je ne leur demande pas quoi faire. Il y a une grosse différence. Un coach ne veut jamais nuire à un joueur. Ce qu’il veut, c’est le succès du groupe. Il faut placer l’équipe en premier. Si ça veut dire qu’un individu doit jouer deux minutes de moins pour rendre l’équipe meilleure, "suck it up".»      

7- À Boston, vous aviez créé une culture qui, encore aujourd’hui, se démarque de la plupart des autres organisations. As-tu l’impression que vous vous approchez de ça à Montreal?      

«Aucun doute. Je le vois de plus en plus. Nos leaders ne se gênent pas pour parler quand ça ne va pas bien ou quand certains prennent des mauvais plis. Ils disent aux joueurs de se réveiller. Ils savent que je vais les "backer" et je sais qu’en retour, ils me supportent aussi. Je leur dit que ce n’est pas à eux de faire mon travail, mais je ne suis pas toujours dans la chambre, alors ils doivent tenir le fort.      

«Weber, Gallagher, Price et Thompson font tout un travail. Étonnamment, Ilya Kovalchuk m’a surpris à ce chapitre. Il ne pensait qu’à l’équipe. Il était un bel exemple pour les jeunes. Même lors des journées de congé, il était dans le gym.»      

8- Toi qui est un fan des Patriots, comment vis-tu avec le départ de Tom Brady?      

«Mieux que tu le penses! Il a tellement connu une belle carrière, il a tellement donné à l’organisation et à la ville que je respecte sa décision. Mais je demeure un fan des Patriots. D’ailleurs, je n’ai pas parlé a Bill Belichick depuis le depart de Brady. Je suis certain qu'il doit être débordé actuellement.»      

9- Tu as dirigé les Olympiques de Hull comme Pat Burns et Alain Vigneault. As-tu des anecdotes a partager à leur sujet?       

«Pat Burns a remporté trois trophées Jack-Adams. Mon plus beau souvenir de lui est lorsque j’ai remporté le trophée en 2009. Il était affaibli par le cancer, mais c’était vraiment spécial pour moi que ce soit lui qui me remette le trophée.       

«En ce qui concerne Alain, on a joué ensemble à Salt Lake City, dans le club-école des Blues de St. Louis. On était de bons amis et c’était difficile de s'affronter en finale de la Coupe Stanley en 2011. On avait tous les deux eu une excellente saison. Je me suis senti un peu mal d’avoir gagné parce que je me suis mis dans sa peau, de perdre dans un septième match comme ça. C’est un confère, c’est un excellent coach et ami. Peu importe où il va, il a du succès.»      

10- Que retiens-tu de ton expérience en France?      

«Que des bonnes choses. J’ai évolué une demi-saison avec le Français Volant de Paris. Je quittais les Nordiques et c’était particulier. Notre soigneur était massothérapeute. Si quelqu’un avait besoin de points de suture, disons que ça devenait intéressant! Si nous avions un bris d’équipement ou besoin de nouveaux gants, il fallait aller les acheter au magasin.      

«Nous avions d’ailleurs une affûteuse à patins, mais personne pour les affûter, alors c’est moi qui aiguisait les patins de toute l’équipe. Une fois, un joueur de l’équipe adverse m’a demandé d’affûter ses patins entre les périodes! Durant les matchs, je débarquais seulement deux ou trois fois par période et je produisais au-dessus d’un point par match. Vraiment, je ne retiens que des bons souvenirs de cette experience.»