LNH

«Mon cœur a arrêté de battre»

Journal de Montréal / Jean-François Chaumont

Publié | Mis à jour

Batman et Robin. Astérix et Obélix. Tintin et Milou. Han Solo et Chewbacca. Dans un autre registre, loin du cinéma ou des bandes dessinées, il y avait John Hynes et Alain Nasreddine.

L’un n’allait pas sans l’autre. Depuis 10 ans, Hynes et Nasreddine se retrouvaient derrière le même banc : cinq saisons avec les Penguins et Wilkes-Barre dans la Ligue américaine et cinq autres années avec les Devils du New Jersey.

Le 3 décembre, Ray Shero, le directeur général des Devils, a démantelé ce duo. Les Devils ont congédié Hynes pour le remplacer par Nasreddine sur une base intérimaire.

Le choc

À quelques heures d’un match contre les Blackhawks de Chicago au Prudential Center de Newark, Nasreddine a reparlé des émotions qui lui ont traversé le corps le jour de son embauche.

«Pour être bien franc, je ressentais vraiment des émotions partagées, a dit Nasreddine en entrevue au Journal de Montréal. John m’a tout montré dans ce métier, il était mon mentor. Il est la raison pour laquelle j’ai un emploi. Il est la raison pour laquelle je suis dans la LNH. Et tout d’un coup, je deviens l’entraîneur en chef des Devils et lui il est parti.

«J’ai toujours rêvé de devenir un entraîneur en chef dans la LNH. C’était mon but ultime, a-t-il continué. Mais jamais dans mes rêves je croyais que c’était pour se dérouler de cette façon. J’ai toujours eu l’impression que j’étais pour partir dans la Ligue américaine afin d’acquérir de l’expérience dans un rôle en chef. Je ne pensais pas faire le saut directement d’adjoint à entraîneur en chef dans la LNH.»

Au départ, Nasreddine s’attendait à se faire emporter par la vague. Les Devils venaient de perdre 7 à 1 contre les Sabres à Buffalo et ils se préparaient à affronter les Golden Knights de Vegas au New Jersey quand Shero a indiqué la porte de sortie à Hynes.

«Je ne m’attendais pas à ce scénario, a-t-il précisé. Quand j’ai reçu le texto de John, je pensais que c’était fini. C’était ma première réaction. Dix minutes plus tard, je réalisais que je devenais l’homme de la situation. Mon cœur a arrêté de battre. Ma femme était en face de moi. Elle était aussi abasourdie que moi. J’ai eu besoin d’un peu de temps pour réaliser ce qu’il se passait.»

La bénédiction

Avant de dire oui à Shero pour cette nou¬velle aventure, Nasreddine a contacté Hynes.

«J’ai échangé des messages textes avec John. Je lui ai dit que je trouvais ça difficile. Je ne me sentais pas bien avec cette situation. Mais John ne m’a même pas laissé le temps de poursuivre ma réponse. Il m’a dit que je devais accepter le poste. Je n’ai même pas eu le temps de jongler avec l’idée de prendre le boulot ou non.

«John m’a rappelé que je devais sauter dans le train. Parfois, le train passe juste une fois dans ta vie. Il ne m’a jamais fait sentir mal. Il me disait que je restais loyal et fidèle même si je répondais oui à cette offre. Il comprend parfaitement la réalité de ce métier.»

Il n’y a pas de façon parfaite pour atteindre un objectif. À Calgary, Geoff Ward a reçu sa première chance comme entraîneur en chef le 29 novembre dernier après la démission de Bill Peters, qui se retrouvait en plein cœur d’une tourmente. Ward roulait sa bosse depuis 12 ans comme adjoint. Il avait même travaillé aux côtés de Hynes et de Nasreddine de 2015-2016 à 2017-2018 avec les Devils. Une autre preuve que le hockey reste un très petit milieu.

De Lemaire à Nasreddine

Jacques Lemaire, Pat Burns, Claude Julien et encore Jacques Lemaire. À une autre époque, Lou Lamoriello n’hésitait pas à se tourner vers les entraîneurs francophones pour diriger les Devils. Treize ans plus tard, Shero a imité la recette du bon vieux Lou en misant sur Nasreddine, qui est né à Montréal.

«Je connais aussi Ray [Shero] depuis longtemps puisque nous avons travaillé ensemble dans l’organisation des Penguins avant le New Jersey, a précisé l’homme de 44 ans. Je suis touché de voir que les Devils placent leurs espoirs en moi. Ça me donne beaucoup de confiance. C’est un gros défi. Il y a juste 31 emplois [d’entraîneur en chef] dans la LNH et j’occupe maintenant un des 31 postes. Quand je m’arrête à ça, je trouve ça assez incroyable. C’est assez fou même. J’ai eu la piqûre pour ce métier.»

Un bien petit monde

À une autre époque, Alain Nasreddine se battait pour atteindre la LNH. Il a joué 74 matchs dans la grande ligue avec les Blackhawks de Chicago (7), le Canadien (8), les Islanders de New York (3) et les Penguins de Pittsburgh (56).

L’ancien défenseur a côtoyé de bons entraîneurs sur son chemin. Michel Therrien l’a dirigé avec les Canadiens de Fredericton, les Citadelles de Québec, les Penguins de Wilkes-Barre et les Penguins de Pittsburgh. Alain Vigneault l’a dirigé avec le CH. Claude Julien l’a dirigé avec les Bulldogs de Hamilton. Peter Laviolette l’a dirigé avec les Islanders.

À cette liste, il faut aussi ajouter les noms de Mike Yeo (adjoint à Wilkes-Barre), Geoff Ward (adjoint à Hamilton) et Bruce Cassidy (coéquipier avec le Ice d’Indianapolis, dans la défunte Ligue internationale).

Plusieurs messages

Il y a donc cinq des 31 entraîneurs actuels dans la LNH qui ont déjà eu Nasreddine comme joueur. Et deux autres anciens entraîneurs, Therrien et Yeo, occupent des postes d’adjoints avec les Flyers.

«J’ai reçu plusieurs textos le 3 décembre dernier quand j’ai remplacé John à la barre des Devils, a lancé Nasreddine avec le sourire. Il n’y a pas juste ma famille qui voulait me dire bravo, mais aussi plusieurs anciens coéquipiers ou entraîneurs. Alain, Michel et Lappy [Ian Laperrière] m’ont écrit.»

Avant le match du Canadien contre les Rangers au Madison Square Garden, vendredi, Julien a pris deux petites minutes de son temps pour parler de son ancien défenseur avec les Bulldogs de Hamilton.

«Quand un de tes anciens joueurs devient entraîneur en chef dans la LNH, ça te donne un petit coup, a renchéri Julien. Même quand il était un joueur, je remarquais qu’il était un bon pro et qu’il se consacrait pleinement à son travail. Tu vois ça souvent en un joueur. Je pouvais dire qu’il aurait un futur dans le hockey après sa carrière comme joueur. Alain avait ça en lui. En plus, c’est une très bonne personne. J’ai beaucoup de respect pour lui.»

Cheveux gris

Therrien a fait un constat semblable à celui de Julien.

«Dans ma tête, je reste encore jeune, mais je comprends que je vieillis quand je vois un de mes anciens joueurs qui fait le saut dans la LNH comme entraîneur en chef, a souligné Therrien en entrevue au Journal. Le temps passe vite, c’est fou. Ça me confirme aussi que j’ai plus de cheveux gris aujourd’hui.»

On ressentait la fierté dans la voix de Therrien au bout du fil.

«Alain m’a toujours suivi chez les pros. J’aimais sa personnalité, c’était un bon meneur pour mes équipes. Quand Hynes a obtenu le poste à Wilkes-Barre (2010-2011), il m’avait téléphoné pour recevoir des recommandations pour un adjoint. Il m’avait posé des questions sur Alain. Je lui avais répondu que je n’hésiterais pas deux secondes et que je lui offrirais le poste d’adjoint si j’étais dans ses souliers. Il n’a pas regretté. Les deux gars ont travaillé 10 ans ensemble.

«Je sais qu’Alain était déçu de voir John partir, a-t-il enchaîné. C’est normal. Mais il ne doit pas oublier qu’il reçoit une occasion en or. Ce n’est pas de sa faute si John a perdu son poste. Ça m’a rappelé le jour où j’ai remplacé Alain Vigneault comme coach avec le Canadien. Je recevais mon premier poste de coach dans la LNH, mais je remplaçais un ami. J’avais appris à connaître Alain [Vigneault] lors des camps du Canadien.»