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Paul Rivard

Soirée de filles à Miami

Soirée de filles à Miami

Paul Rivard

Publié 24 mars
Mis à jour 24 mars

Oh qu’elle n’était pas belle, cette poignée de main, au filet, après le deuxième duel en une semaine entre la Canadienne Andreescu et l’Allemande (très peu angélique) Kerber.

Au terme d’un match qui s’est terminé bien après 1h00 du matin, et daignant à peine lui toucher la main, la vétérane aurait lancé «Tu es la plus grande actrice jamais vue!» («You’re the biggest drama queen ever»). Une remarque en allusion aux mimiques d’épuisement et de douleurs... en allusion aux multiples interventions des thérapeutes et de l’entraîneur qui visitent Andreescu sur le banc, lors des changements de côté.

Hon! Comme c’est pas joli, tout ça.

Ça fait mesquin, jaloux et tous les synonymes potentiels dans le genre. Perdre un match contre la p’tite jeune qui reçoit l’appui de 95% des spectateurs, qui est la nouvelle reine du moment et qui vous fait mal paraître, c’est humiliant. Et quand ça arrive deux fois dans la même semaine, dans les deux plus gros tournois hors des Grand Chelem, c’est encore un cran de plus dans l’échelle de la gêne.

Mais qu’en est-il, réellement?

Jalouse de l’étoile montante?

Doit-on hurler notre mépris envers cette joueuse de 31 ans, trois fois championne de Grand Chelem, ex-numéro un mondiale et classée QUATRIÈME à la WTA? Qui ose afficher sa frustration face à l’enfant chérie de la nation tennis? Que dis-je, de la PLANÈTE TENNIS.

Car ne vous trompez pas, avec dix victoires consécutives, une fiche de 31-3 en 2019 (la meilleure, et de loin, de la WTA), disons que Kerber n’a pas choisi une cible facile pour répandre son fiel au filet, à la conclusion de cette autre défaite.

Bianca Andreescu est la star du moment, ce type d’athlète émergente qui se fait des légions d’admirateurs dans le monde comme c’est toujours le cas lorsqu’un(e) adolescent(e) vient asperger d’une douche rafraîchissante les matchs d’un sport qui a en a besoin. Hommes ou femmes confondus.

C’était le cas pour les Zverev, Shapovalov, Tsitsipas et Auger-Aliassime, récemment chez les hommes, tout comme les Bouchard, Muguruza, Sabalenka et Osaka du tennis féminin avant Andreescu.

Et ça continuera d’être comme ça.

Vrai? Faux? Un peu des deux?

Je suis un admirateur de Kerber la contre-attaquante, de Kerber la résiliente, capable de renverser des défaites apparentes en victoires épiques. Je suis aussi un admirateur de Kerber l’athlète, véritable bête d’entraînement. Mais je suis un peu moins admirateur de Kerber l’être humain, dont le sourire ou les compliments semblent toujours un peu téléguidés.

Vous l’avez peut-être remarqué, peu importe la victoire ou la grandeur du moment, son discours est toujours, toujours, toujours le même. Vous n’avez qu’à y changer les noms des adversaires et des directeurs de tournois ainsi que ceux des lieux où ça se produit.

Ça tient à peu près à ceci : «First, congrats to _____ (nom de la perdante). It’s been a tough match. You played amazing. Then I want to thank you guys for coming here... you’ve been amazing. Thanks to _______ (nom du directeur de tournoi) and the sponsors. It’s been an amazing week. I love to come here, in _____ (nom du lieu). See you next year.»

S-Y-S-T-É-M-A-T-I-Q-U-E-M-E-N-T. Toujours la même chose. (Et la répétition du mot «amazing» n’est pas exagérée, en passant)

Vous me direz qu’elle est libre d’être sympathique ou pas, de remercier les gens de son pays dans sa langue ou pas. Et vous avez raison. Mais j’ai aussi le droit d’avoir mon opinion, compte tenu des différents êtres humains que j’ai décrits depuis toutes ces années, au tennis professionnel.

Andreescu, maintenant.

Pour être objectif, faisons une mise en contexte

Effectivement, le fait d’aller au vestiaire entre les manches ou de faire venir le ou la thérapeute pour une blessure peut être un moyen de déstabiliser l’adversaire ou de changer son rythme pour renverser la tendance.

Bianca utilise-t-elle trop cette tactique? Est-ce vraiment une tactique? Elle seule le sait. Mais voici pourquoi j’en doute.

Son historique de problèmes physiques est de notoriété. Elle a des problèmes de dos et chaque fois que vous la voyez se pencher ou prendre une pause lors d’un long match, elle tente de se soulager.

Ce qui est encore plus de notoriété, c’est sa propension à avoir des crampes lorsque la fatigue et le stress s’accumulent. Qui ne se souvient pas de ces images d’une Bianca se tordant de douleur, à Québec, dans un match de Fed Cup face à l’Ukraine en avril 2018, puis quittant la surface de jeu en fauteuil roulant, incapable de marcher.

Ce sont ces mêmes crampes qui sont venues menacer ses fins de matchs, en demi-finale (Svitolina) et en finale (Kerber) à Indian Wells. D’ailleurs, Andrew Bettles, l’entraîneur d’Elina Svitolina n’a-t-il pas mentionné «...physiquement, elle est en train de mourir sur le terrain...» («She’s physically dying on the court, right now...»), vers la fin de leur demi-finale, histoire de l’encourager?

Je concède qu’Andreescu a un langage corporel qui peut s’avérer néfaste pour elle-même. Elle envoie le signal à sa rivale qu’elle ne pourra se rendre à la fin ou, à tout le moins, qu’elle n’a plus ce qu’il faut pour se battre. Paradoxalement, c’est toujours difficile pour l’autre, en face, de rester concentré lorsqu’on n’a qu’à pousser son adversaire à de longs échanges pour l’épuiser. Ça s’appelle : sortir du plan de match. Et ça mène souvent à la défaite.

Et c’est probablement ce qu’avait en tête Angelique Kerber, dimanche, le 17 mars, en Californie, et dimanche matin, le 24 mars, à Miami.

Tout n’est pas blanc ou noir, dans cette situation.

Il est certain que le mot se passe à travers la WTA. D’autres joueuses ont probablement la même impression que Kerber. Mais ça reste la responsabilité de l’athlète de demeurer suffisamment concentrée pour ne pas se laisser déranger avec l’image de l’adversaire agonisante, de l’autre côté du filet.

Il est certain, également, que l’entraîneur Sylvain Bruneau va probablement essayer de changer le comportement de sa jeune et prometteuse élève. Mais ça, ce sera après qu’on aura réussi à trouver une solution à ses problèmes physiques.

Car c’est une bien belle carrière qui pointe ici... il serait dommage qu’elle soit ralentie par un corps qui la laisse tomber.

Entretemps, peu importe si certaines joueuses seront de l’opinion de Kerber, l’Allemande vient de se mettre à dos bien des amateurs de tennis dans le monde.

Et ce n’est pas ce tweet, publié ce matin après le réveil, qui va changer grand-chose.

Le mal est fait.

«Angie» aura très mal paru dans cet incident. Car un score de 6-1 dans le troisième et ultime set, madame Kerber, ce n’est pas juste parce que vous n’aimez pas cette jeune fille que vous considérez comme une actrice. Faut que vous ayez un peu mal joué... mettons?

Et là, c’est à la fille en face de vous, dans le miroir, qu’il faudrait faire une grimace.