Crédit : JEAN-FRANCOIS DESGAGNES/JOURNAL

Ski et planche

La grande séduction d’Alex

Publié | Mis à jour

Né prématurément durant une tempête de neige et amené d’urgence par avion pour aller se blottir dans un incubateur à Sept-Îles, le petit Samuel Picard s’amuse depuis le début à jouer avec l’imaginaire. Treize années plus tard, ses deux médailles d’or aux récents Jeux du Québec nous révèlent même qu’il échange depuis longtemps avec un précieux correspondant : Alex Harvey.

Si le village d’Harrington Harbour a servi au tournage du film à succès La Grande Séduction, celui de Tête-à-la-Baleine aurait eu son scénario pour le relancer sur la Basse-Côte-Nord. L’histoire y a débuté le 17 janvier 2006 avec Jean Picard et Annie Allard, deux enseignants qui avaient choisi ce hameau isolé comme terreau pour leur bonheur.

La naissance précipitée du premier de leurs deux enfants, cette nuit-là, a lancé une vie peu banale au bord de la mer avec, aussi amusant qu’inusité, le ski de fond comme grande passion.

«Mon père avait commencé à tracer des pistes dans notre village. Il a écrit à Alex, puis Alex nous a toujours répondu. J’ai trouvé ça vraiment généreux de sa part parce qu’il n’avait pas beaucoup de temps, qu’il devait s’entraîner et qu’il avait des compétitions. Quand je l’ai vu gagner des compétitions, c’est un peu lui qui m’a donné le goût d’en faire quand je suis déménagé dans la région de Saint-Jérôme», nous dit le garçon, double médaillé d’or de sa catégorie aux Jeux du Québec et au Championnat jeunesse NorAm, considéré comme le plus important rendez-vous au Canada.

Une dameuse du Wyoming par bateau

D’une chambre d’hôtel en Suède ou dans les Dolomites italiennes, Harvey a plusieurs fois pris le temps d’expédier des messages et des vidéos d’encouragement à cette famille. Le dévouement de ce couple, qui a investi financièrement pour permettre à ses propres enfants et aux 17 élèves de l’école de pratiquer le ski, faisait de Tête-à-la-Baleine un point minuscule scintillant sur la planète de ce sport.

«À partir du deuxième hiver depuis que Samuel était né, j’ai dit à ma conjointe : on vit dans le milieu de nulle part, il faut lui apprendre à skier», raconte le père.

Pour skier, il fallait des pistes. Par l’entremise du magasin général qui lui a facilité le dédouanement, Jean a commandé une dameuse dans le Wyoming. Le curieux objet a traversé les États-Unis pour arriver à Rimouski, d’où il a été chargé sur un bateau jusque sur l’autre rive du golfe du Saint-Laurent.

De concert avec d’autres parents, l’achat d’équipement pour les enfants a suivi. La motoneige venait de perdre son monopole dans le village.

«Habituellement, on accordait une demi-heure d’écran de télé par jour la fin de semaine. Quand Samuel arrivait à se dépasser, on lui permettait de regarder un film au complet. Pouvoir écouter Flash McQueen du début à la fin, c’était sa motivation !» évoque le père.

Des sorties de 32 km... à 7 ans

Parfois, le petit avait 7 ou 8 ans quand sa mère allait les déposer en motoneige, lui et son papa, à Harrington Harbour, 32 kilomètres au sud-ouest. Les deux complices revenaient à la maison avec leurs skis comme simple moyen.

«J’arrivais plus fatigué que lui ! Samuel, tout de suite à cet âge, on voyait qu’il avait la piqûre.»

À l’occasion, la famille allumait l’ordinateur en rentrant à la maison et un nouveau message d’un prolifique Québécois de la Coupe du monde les attendait. Ses rappels sur les bienfaits de la persévérance étaient ensuite partagés avec tous les enfants à l’école.

«Alex et son agent Denis Villeneuve ont été accessibles et bons pour nous. Les messages d’Alex ont motivé tous nos enfants. Voir quelqu’un à la télévision ou sur internet qui excellait en compétition, ç’a fourni la bonne image pour les crinquer dans un sport qu’on aimait déjà beaucoup, même avant qu’on connaisse Alex», affirme Annie.

Adieu Tête-à-la-Baleine

Tête-à-la-Baleine a su agrémenter le présent de la famille avec ses sentiers de ski de fond, mais son avenir limité pour ses enfants n’a pu la retenir. La détermination tant prêchée par Alex Harvey a toutefois survécu au déménagement à Saint-Hippolyte, dans les Laurentides.

Depuis septembre 2016, le club de ski de fond de cette région s’est enrichi des talents de Samuel et de sa petite sœur Sarah-Ève. Pour leurs parents, le message véhiculé par le célèbre skieur d’atteindre le plaisir avant l’or olympique subsistera.

«On répète toujours à Samuel : n’importe quand lorsque tu voudras abandonner la compétition parce que tu sens qu’il y a trop de pression, on va retourner faire du ski de fond tout seul dans les bois. Et on va être hyper heureux. C’est ton attitude générale et ton cheminement qui comptent. Ça, tu ne le perdras jamais», défend le père, un professeur de mathématiques qui connaît les bonnes formules.

Combatif dès sa naissance

La persévérance qu’a voulu lui inculquer Alex Harvey, Samuel Picard l’avait probablement assimilée dès sa naissance.

Sa venue au monde avait créé un bouleversement dans le village éloigné de Tête-à-la-Baleine, alors que tout avait pourtant commencé par une belle sortie en raquette de Jean Picard et Annie Allard.

Enceinte de sept mois, la future maman se trouvait, avec son homme, à quatre kilomètres de la maison quand les premières contractions se sont manifestées. Le couple a franchi la distance et venait de rentrer lorsque les douleurs ont diminué. Mais elles ont réapparu durant la nuit. Cette fois pour de bon.

Au dispensaire du village, l’infirmière a procédé à l’accouchement en suivant au téléphone les directives d’un médecin basé à Blanc-Sablon. Des voisins ont apporté leur aide en faisant réchauffer des serviettes au four à micro-ondes, afin de garder le nouveau-né au chaud. Un masque à oxygène pour adultes l’aidait à respirer.

Trois semaines dans un incubateur

Puis, un Hercules des Forces armées canadiennes dépêché depuis Terre-Neuve a emmené la maman et le poupon à Chevery, d’où l’avion-ambulance les a ensuite conduits à l’hôpital de Sept-Îles. Il a vécu les trois premières semaines de sa vie dans un incubateur.

«Ça démontre peut-être le côté combatif de Samuel», croit aujourd’hui la mère, en pensant au succès de son fils en ski de fond.