Alex Harvey

Crédit : Simon Clark/Agence QMI

Ski et planche

Une véritable onde de choc

Publié | Mis à jour

SEEFELD, Autriche – «Une bombe comme ça qui arrive dans notre monde, c’est énorme. C’est comme si Carey Price disait : je prends ma retraite à la fin des séries éliminatoires.»

Pierre-Nicolas Lemyre se permet d’imaginer la réaction qu’aurait Marc Bergevin dans son bureau du Canadien à la lecture de cette nouvelle.

Le conseiller du Comité haute performance de Ski de fond Canada dit avoir appris en même temps que le public, au début des championnats mondiaux de ski de fond, que son meilleur joueur, Alex Harvey, allait quitter définitivement la compétition dans un mois.

Candidat à l’or aux JO de 2022

Professeur en psychologie sportive et directeur du Département de coaching et de psychologie à l’Université des sciences du sport d’Oslo, Lemyre savait que la retraite trottait dans la tête de Harvey quand il a obtenu son poste à la tête de l’équipe canadienne, en juin 2018.

Mais de là à ce qu’il mette son plan à exécution ? Le nouveau patron en doutait. Encore trop de matière à succès dans ce corps pour s’en aller, selon lui. C’était aussi l’opinion de l’ex-skieur Vegard Ulvang, président du comité exécutif du ski de fond à la Fédération internationale de ski, avec qui il avait évoqué cette possibilité durant un congrès à Zurich, l’automne dernier.

«Il faut qu’il continue, il a tout fait la job. À partir de maintenant, il n’a qu’à faire des ajustements, il n’a pas besoin de s’entraîner autant d’heures. Il peut seulement se concentrer sur certaines courses qu’il aimerait gagner», lui avait alors partagé la légende norvégienne.

«C’est l’approche que je pensais qu’Alex aurait prise», avoue l’homme originaire de la Rive-Sud de Montréal, qui dit toutefois respecter sa décision.

«Si Alex change d’idée dans six mois ou dans un an, on pense encore à ses chances de gagner une médaille d’or aux Jeux olympiques à Pékin», prétend-il.

Un trou à combler ?

On pourrait croire à l’apparition d’un cratère dans l’équipe canadienne après le départ de son plus illustre skieur de l’histoire, mais celui qui en a pris les commandes n’est pas du même avis. Justement, grâce au sillon qu’aura tracé Alex Harvey, Lemyre étale une partie de son héritage : l’équipe «élite» de farteurs «qui a su élever son niveau pour rencontrer ses habiletés», l’expérience de Louis [Bouchard, l’entraîneur] «qui ne part pas», et les athlètes de la relève qui ont bénéficié de sa présence aux mêmes camps d’entraînement qu’eux.

«Je suis allé aux championnats du monde juniors et des moins de 23 ans, et on a des bons athlètes qui s’en viennent. En plus, on a des hypothèses précises pour savoir comment devenir meilleur. Si on n’avait pas ces hypothèses, dans ce cas, ce serait un cratère. Mais on a de bonnes idées pour aider notre groupe à devenir meilleur», affirme le Québécois qui habite à Oslo depuis 1996 avec sa famille.

Quand des indices apparaissent

Rompu à la culture sportive de son pays d’adoption, où il a notamment œuvré auprès des équipes nationales de ski de fond et de hockey, Lemyre indique qu’il est rare de voir un athlète de haut niveau comme Harvey se retirer au sommet de son art. Il reconnaît toutefois que l’éloignement et les voyages à répétition ont pu user le skieur de Saint-Ferréol.

«Quand les athlètes commencent à changer leur verbalisation de leur vie de tous les jours, quand ils commencent à dire “c’est tellement un gros investissement” ou “il faut tellement que je fasse de gros compromis pour faire la vie que je vis”, là tu comprends que c’est un indice qu’il s’approche de la fin.»

Sans sa motivation, impossible de le retenir

Même s’il reste du minerai à exploiter dans cette mine d’or, le patron de l’équipe canadienne ne tentera pas de forcer Alex Harvey à changer d’idée sur sa retraite.

«Non, parce que l’élément numéro un pour réussir dans le sport, c’est la motivation. S’il prend ma motivation pour réussir, ça ne marchera pas. Il faut que lui vienne me voir et me dise : finalement, j’ai pensé à mon affaire et j’aimerais voir ce que ça aurait l’air si je continuais», explique le conseiller en haute performance de Ski de fond Canada, Pierre-Nicolas Lemyre.

Avoir plus faim que l’autre

Malgré son cheminement émérite, le docteur en psychologie qu’il est devenu admet qu’il ne parviendrait sans doute pas à le retenir. La volonté requise pour se maintenir au plus haut niveau international doit être sans faille, selon ce spécialiste. Harvey n’y échappe pas.

«Au niveau où Alex est rendu, s’il n’a pas plus faim que les autres, il ne peut pas gagner une course. On l’a vu dans le 15 km [mercredi]. C’est incroyable comment les skieurs se vident dans l’espoir de gagner. Ce n’est pas assez d’être bon. Il faut aussi que tu aies encore plus faim que l’autre qui est aussi bon et aussi talentueux que toi», soutient Lemyre, qui dirige également le Centre de recherche pour les jeunes dans le sport à Oslo.

«Je dis souvent aux parents qui veulent pousser leur enfant dans le sport : si tu es devant lui et que tu veux plus que lui, tu es en train de le détruire. La raison pour laquelle Alex a réussi, ce n’est pas parce que Pierre [son père] a été très bon. C’est parce qu’Alex a voulu être très bon. Il croyait en ses chances de faire sa marque.»

Un patron facile à convaincre

Pierre-Nicolas Lemyre dit être en pourparlers pour renouveler son entente avec Ski de fond Canada. Assurément, convaincre le meilleur skieur au pays à prolonger sa carrière ne fera pas partie de son prochain mandat.

«Non. Mais si lui veut me convaincre, ce ne sera pas difficile !»