Ski et planche

«Es-tu prêt pour devenir un champion du monde?» - Alex Harvey

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Alex Harvey a convenu qu’il valait mieux se désister du sprint par équipe de dimanche afin de s’économiser en vue de la défense de son titre du 50 km de dimanche prochain. Sans doute que son ami Devon Kershaw l’avait trouvé beaucoup plus fébrile, il y a huit ans, le jour de leur médaille d’or remportée ensemble.

Un plafond brumeux écrasait le stade sur la colline Holmenkollen d’Oslo, le 2 mars 2011, lorsqu’un jeune skieur québécois, avec l’insouciance de ses 22 ans, s’abandonnait dans les derniers mètres pour procurer au Canada un incroyable titre mondial à l’épreuve du sprint par équipe en style classique. En devançant de deux centièmes de seconde le Norvégien Ola Vigen Hattestad à la ligne, Harvey et son pote venaient presque de créer un incident diplomatique dans le pays hôte de ces Championnats du monde.

«J’ai obtenu une seule médaille aux Championnats du monde et c’est une médaille d’or. En plus, c’est arrivé en Norvège, dans l’église du ski de fond. C’est sûr que c’est le plus beau moment sur mes skis», estime encore aujourd’hui Kershaw, venu à Seefeld à titre de consultant pour Eurosport.

Un réveil mémorable

Retraité de la compétition depuis l’an dernier, l’Ontarien conserve en tête le déroulement de cette journée historique. Elle avait débuté dès le lever quand le jeune Harvey s’était tourné vers lui après avoir ouvert les yeux.

«Jamais je n’oublierai cette journée dans ma vie. La première chose qu’il m’a dite le matin c’est: "Es-tu prêt pour devenir un champion du monde ?"», évoque-t-il avec amusement.

«Je lui avais répondu: "Hé, ne dis pas ça." Lui, il n’a jamais été superstitieux, alors que moi, je l’ai toujours été quand même un peu.»

Du même souffle, le plus jeune avait répliqué: «Voyons, il faut que tu sois prêt pour ça.»

Déception vengée

L’histoire nous enseigne maintenant que le duo était disposé à commettre cet affront. Avec l’aide du destin aussi, peut-être. En demi-finale, Kershaw avait perdu l’un de ses skis, ce qui l’avait obligé à combler un retard important afin de se qualifier. En finale de cette épreuve, ponctuée de trois boucles de 1,5 km chacune que les skieurs devaient franchir en alternance, Kershaw et Harvey avaient passé la majorité de la course au troisième rang.

Cette journée «magique» pour Kershaw, avec comme nœud principal cet effort de 19 min 10 s partagé ensemble, survenait une année après avoir vécu des déceptions aux Jeux olympiques de Vancouver. Quatrième avec Harvey à cette même épreuve à Whistler, Kershaw avait plus tard terminé cinquième au marathon de 50 km classique, à 0,6 s du podium.

«J’étais si déçu, alors gagner l’année suivante, c’était super», dit-il.

Dans l’histoire

Comme l’ont fait Beckie Scott, Sara Renner et Chandra Crawford chez les dames, les deux complices auront marqué l’histoire canadienne masculine du ski de fond. Kershaw a battu les sentiers pour le Québécois qui le suivait, comme l’attestent ses trois victoires en Coupe du monde et son deuxième rang au cumulatif de la saison 2011-2012.

Pour Harvey, cette médaille d’or aux Mondiaux d’Oslo allait lancer une collection de cinq podiums, dont sa victoire au 50 km d’il y a deux ans en Finlande. Cette journée euphorique du 2 mars 2011 dans le brouillard norvégien contrastait avec son absence des pistes durant le doux dimanche d'aujourd'hui dans le Tyrol.

Le changement des époques est amorcé.

Une amitié pour la vie

Alex Harvey rejoindra Devon Kershaw dans la colonie des retraités à la fin de la saison, mais il y a déjà une riche amitié qui les unit.

Les succès qu’ils ont connus ensemble au fil de leur carrière n’ont fait que raffiner leur camaraderie. Le vrai lien s’est cimenté à la somme des heures de rigolade et parfois des engueulades.

Cette amitié a débuté en février 2008, à Otepaa en Estonie, lorsqu’un skieur québécois âgé de 19 ans était autorisé à faire ses débuts en Coupe du monde. L’entraîneur de l’équipe canadienne, Dave Wood, avait suggéré à Kershaw de partager la même chambre avec le jeune Harvey.

«Je lui ai répondu [à Wood] que je ne lui avais encore jamais parlé dans ma vie. Par contre, je savais qu’il était un médaillé aux Championnats du monde juniors [en 2007 et 2008], alors ça a pris moins de cinq minutes pour que j’accepte!», se souvient-il.

«On est tout de suite devenus de bons amis. J’ai vécu dans la même chambre que lui presque toute ma carrière. Je ne compte plus le nombre de nuits qu’on a passées dans des hôtels de qualité supérieure et dans d’autres hôtels de merde!»

La Norvège envahit l’Autriche

La Norvège s’invite sans gêne sur le podium des mondiaux de ski de fond, mais sur toute la région de Seefeld aussi.

Il y a les sommets enneigés autour et les indications en langue allemande pour nous rappeler qu’on est bel et bien en Autriche, mais on se croirait parfois en Norvège depuis le début de ces Championnats du monde de ski de fond.

D’abord sur le plan sportif, ce pays scandinave a poursuivi son travail de destruction, dimanche, avec la victoire des hommes et la médaille de bronze du duo féminin au sprint par équipe de style classique. Au total des six podiums en trois épreuves depuis jeudi, la Norvège a obtenu sept médailles individuelles, dont quatre en or, puis les deux de dimanche en équipe.

Il y a le spectacle sur les pistes, puis il y a l’autre dans les rues et dans les estrades bondées du stade. L’empreinte des Vikings est partout. Leurs habitudes d’invasion aux Championnats mondiaux n’épargnent pas la station d’hiver de Seefeld.

«Ce n’est pas compliqué: regardez dans les estrades et on doit occuper 70 % des spectateurs. On aime le sport, on aime s’amuser et on aime l’Autriche», affirme Roy Almas.

Cet employé des Postes de la Norvège faisait partie d’une joyeuse confrérie de Saltnes, un village de quelque 2000 résidents à 80 km au sud d’Oslo. Les membres de ce club social assistent depuis 1992 à tous les Championnats du monde disputés tous les deux ans.

Comme le hockey au Canada

On les entendait arriver de loin pour venir assister au programme de courses du jour. Accoutrés de costumes traditionnels, certains chaussés de bottes de ski de fond des années 50, ces hommes, environ une vingtaine, sont entrés sur le site des compétitions au rythme de leurs caisses et sifflets. Impossible de les ignorer.

Ils campent aux abords du site, grâce à une autorisation de la Fédération internationale de ski. Chacun a déboursé quelque 900 $ (600 euros) pour défrayer les billets d’avion et les entrées au stade. Dans les hôtels jusqu’à Innsbruck, des milliers d’autres Norvégiens arborent leurs couleurs rouge et bleu.

«Si vous vous souvenez quand on a gagné les deux médailles d’or au hockey aux Jeux olympiques de Vancouver, toute la ville est virée complètement folle. C’est la même folie pour le ski de fond en Norvège. C’est le plus grand sport, il n’y a aucun doute», témoigne Devon Kershaw.

Pays de légendes

L’ex-skieur de l’équipe canadienne connaît maintenant les airs du pays. Marié à une Norvégienne, le couple habite à Lillehammer avec leur petite fille. Ce qu’il savait déjà durant sa carrière active, Kershaw peut donc ressentir de l’intérieur le culte pour les deux planches que lui voue son état d’adoption.

La deuxième médaille d’or en quatre jours de Johannes Hoesflot Klaebo, dimanche, continuera d’amplifier le phénomène. Le pur-sang de 22 ans, en voie de remporter son deuxième titre au cumulatif de la Coupe du monde, construit déjà sa légende sous celles de Petter Northug, Marit Bjorgen et Bjorn Daehlie. Où se situerait Alex Harvey dans la mémoire collective s’il avait été Norvégien ?

«Je m’excuse, mais si Alex avait été Norvégien, il y a plusieurs compétitions qu’il n’aurait pas pu faire parce qu’il y a trop de skieurs trop forts dans ce pays. En 2013, Alex n’était pas encore aussi fort qu’il l’a été ensuite, mais il avait pris une médaille aux Championnats du monde [bronze au sprint individuel]. S’il avait été Norvégien, il n’y aurait même pas participé», compare son ami Kershaw.

Médailles individuelles depuis 1924

Championnats mondiaux

Or Argent Bronze Total

1. Norvège 75 56 68 199

2. Suède 47 38 31 116

3. Finlande 41 51 49 141

14. Canada 1 1 3 5

Jeux olympiques

Or Argent Bronze Total

1. Norvège 35 28 28 91

2. Suède 21 19 17 57

10. Canada 2 0 0 2

Source : Fédération internationale de ski