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Une saison difficile pour Laurent Duvernay-Tardif

Une saison difficile pour Laurent Duvernay-Tardif

Matthieu Quiviger

Publié 28 janvier
Mis à jour 28 janvier

Laurent Duvernay-Tardif est un athlète québécois emblématique. Choisi par les Chiefs de Kansas City au sixième tour (200e au total) lors du repêchage amateur de la NFL en 2014, son histoire unique et son cheminement improbable font depuis couler beaucoup d’encre, autant au Canada qu'aux États-Unis.

D’entrée de jeu, avouons que la poursuite d’études en médecine, conjuguée à la pratique d’un sport universitaire, n’est pas à la portée de tous. Encore plus rares sont les Canadiens qui ont trouvé preneurs lors d’un repêchage du circuit Goodell.

En fait, depuis 1966, 58 Canadiens ont réussi l’exploit. De ce nombre, seulement 11 sont issus du circuit universitaire canadien (maintenant U-Sports). Tous les autres ont effectué leurs études supérieures au sud de la frontière.

Duvernay-Tardif n’est pas un homme de compromis. Lors de ses quatre premières campagnes dans la NFL, il poursuit ses études médicales pendant les saisons mortes et gradue à l’Université McGill en 2018, toque sur la tête et diplôme légitime en main.

Niveau football, son amélioration fulgurante au sein de la ligne offensive des Chiefs témoigne également de sa persévérance et de son talent: mis en réserve lors de la saison 2014-2015, il deviendra partant dans 13 matchs en 2015-2016. En 2016-2017 et 2017-2018, il devient le garde droit partant en titre et sera considéré par plusieurs analystes (dont ceux de la revue spécialisée Pro Football Focus) comme un des meilleurs de la NFL dans le volet «protections de passes», obtenant une cote d’efficacité approchant la perfection.

Puisque la NFL est d’abord et avant tout une entreprise, l’appréciation qu’ont les équipes pour leurs propres joueurs se mesure souvent par les sommes qu’elles sont prêtes à investir pour les garder. Au terme de la saison 2016-2017, les Chiefs en feront sourciller plusieurs en offrant à «LDT» un contrat de quatre ans qui fera de lui, à l’époque, le quatrième garde le mieux payé de toute la ligue.

En commençant la saison 2018-2019, diplôme et nouveau contrat en poche, Duvernay-Tardif s’attend à vivre une saison historique. Les Chiefs ont changé de quart-arrière. Patrick Mahomes dévoile rapidement son potentiel apparemment illimité, Kareem Hunt (avant sa suspension) est en feu, Travis Kelce en grande forme et Tyreek Hill, toujours aussi rapide. Quant à la ligne offensive, composée de vétérans qui ont une excellente compréhension des schémas complexes d’Andy Reid, elle fait preuve d’une cohésion que l’on n’obtient qu’après de nombreux mois d’expérience commune.

Les Chiefs contre les Jaguars, le 7 octobre 2018

À la semaine 5 d’activités de la NFL, les Chiefs sont toujours invaincus. Le 7 octobre, ils se mesurent à une équipe talentueuse dotée d’une défensive autant physique qu’intimidante. Profitant d’une avance confortable sur les Jaguars, avec un peu plus de trois minutes à faire au 4e quart, les Chiefs tentent d’épuiser le cadran au moyen de leur attaque terrestre. Sur un jeu routinier, le plaqueur défensif Marcell Dareus est projeté hors de contrôle à l’arrière de la jambe bien ancrée au sol de Duvernay-Tardif. La douleur est instantanée. Le Québécois sait tout de suite que sa saison vient de prendre un virage important.

Une radiographie de sa jambe, prise dans la clinique du stade Arrowhead, quelques minutes après l’accident, confirme une fracture du péroné.

Mis au fait du diagnostic par les médecins de l’équipe, Reid (entraîneur-chef des Chiefs), en conférence de presse suite au match, annonce la nouvelle aux journalistes en évaluant un possible retour au jeu de son garde dans cinq semaines. La semaine ne fait que commencer...

Le diagnostic final

La voix de Duvernay-Tardif devient plus grave quand il parle des premiers jours qui ont suivi ce match fatidique.

«Pas une période facile de ma vie. Pendant trois jours, on dirait que les choses s’empiraient de plus en plus. Chaque soir, je revenais à la maison avec des nouvelles de plus en plus préoccupantes.»

Dès le lendemain, on commence à s’inquiéter de l’état de sa cheville. On remarque que l’accident a endommagé sa cheville-haute. Le mardi, on lui annonce qu’il est aux prises avec une «fracture de Maisonneuve»: une fracture oblique du péroné avec dommages ligamentaires. C’est le genre de blessure qu’on associe surtout au monde du ski et du football quand la torsion extrême de la jambe a lieu pendant que la cheville est immobilisée sous une pile de joueurs ou dans une botte de ski alpin.

Pour éviter toute apparence de conflit d’intérêt de la part des médecins d’équipes, la NFLPA (l’association des joueurs de la NFL) offre à ses joueurs la possibilité de demander une opinion externe sur les diagnostics posés et les plans thérapeutiques suggérés en vue du retour au jeu actif. Sur cet aspect, Laurent Duvernay-Tardif M.D. n’est pas en reste. Son premier réflexe est de contacter d’anciens collègues d’étude québécois, maintenant devenus orthopédistes, pour obtenir leur opinion, demander des références, mais aussi pour en apprendre plus sur les détails de sa condition.

Il fait confiance à ses amis sachant qu’ils ont à cœur son bien-être et il en profite pour poser toutes les questions qui lui viennent à l’esprit. «LDT» est un homme rigoureux: pour lui, un premier pas vers la guérison commence par une compréhension complète du problème.

Bientôt, les avis de tous les médecins pointent dans la même direction. Si quelqu’un peut l’aider, c’est le Dr Robert Anderson, un spécialiste du pied-cheville qui jouit d’une réputation mondiale concernant ce genre de problème. Le Dr Anderson travaille à la clinique «Bellin Health Titletown Sport Medecine» à Green Bay, affiliée aux Packers.

On croirait peut-être que la sous-traitance d’un problème chez les médecins d’une équipe rivale pourrait être problématique. «Au contraire», souligne LDT. Dans le domaine médical, le chauvinisme n’a pas sa place. L’équipe médicale des Chiefs respecte le choix de Laurent, toute l’emphase est mise sur son bien-être. Tous partagent le même but: sa guérison doit se faire le plus efficacement possible.

Puisque le volet chirurgical sera effectué par une équipe externe et que la rééducation se fera à Kansas City, un dialogue commence entre les différents intervenants. Le fait de «parler shop» avec le patient lui-même, dans les termes spécialisés, et l’intérêt scientifique que porte LDT quant à la chirurgie à venir est aussi inusité que motivant pour tous. Ensemble, ils conviennent d’un plan d’intervention qui passera par une double chirurgie pour laquelle le Dr Anderson possède une expertise reconnue.

L'intervention

Accompagné de sa conjointe, Laurent quitte Kansas City le dimanche suivant, en route vers Green Bay. Son meilleur ami et agent, Sasha Ghavami les rejoint à l’aéroport de Chicago. Duvernay-Tardif a méticuleusement choisi son équipe.

«Florence et Sasha sont avec moi depuis le début de toute cette aventure. Ensemble on a vécu des triomphes incroyables depuis cinq ans. Les gens sont très gentils à mon égard et j’ai reçu beaucoup d’offres d’aide. C’est avec eux que je veux vivre ce moment difficile. C’est d’eux dont j’ai besoin pour m’en remettre.»

Le soir avant l’intervention chirurgicale, les amis se regroupent pour visionner le match des Chiefs à la télévision. Kansas City s’incline 43-40 devant les Patriots de la Nouvelle-Angleterre. Un coup dur pour LDT qui aurait aimé participer à l’effort.

Le lundi 15 octobre, la journée commence par une rencontre à la clinique du Dr Anderson. En sortant, en début d’après-midi, les trois amis sont impressionnés par la ville en pleine frénésie. Ils doivent se rappeler que les Packers seront en action au fameux «Monday Night Football» le soir même. Le «tailgate» commence à prendre forme dans le stationnement du Lambeau Field, à quelques pas de la clinique.

L'histoire 2018-2019 de la NFL continue à s’écrire inexorablement pendant que Duvernay-Tardif entrevoit la montagne qui se dresse devant lui. Comme il l’a fait à chaque étape de sa vie, il analyse l’obstacle avec philosophie et commence déjà à calculer chaque pas. Ce n’est pas son premier défi, probablement pas son dernier non plus.

La réadaptation

De retour à Kansas City, une longue réadaptation commence pour Duvernay-Tardif. L’équipe l'a placé sur la liste des blessés, ce qui donne aux Chiefs l’opportunité de piger ailleurs et d’ajouter un joueur à sa liste active dans le but de lui trouver un remplaçant. Pour éviter que les équipes du circuit Goodell cachent dans cette liste de réserve des joueurs qu’ils désirent garder inactifs, la NFL ne permet que deux transferts par année de la réserve médicale vers l’équipe active. Cette saison, les Chiefs ont déjà utilisé une place pour remettre sur le terrain le maraudeur Daniel Sorenson. Selon les journalistes sportifs locaux, Reid garde sa deuxième option pour un retour éventuel de Laurent, considéré comme une pièce importante de l’attaque.

Dès le début, Duvernay-Tardif s’acharne sur sa réadaptation. Pas de repos pour les blessés! Il suit l’horaire exact des autres joueurs, incluant des journées de 10 heures quand les Chiefs ont une courte semaine d’entraînement. Sans y être nécessairement invité, il continue aussi à assister aux rencontres de joueurs offensifs pour éviter de perdre le fil stratégique des Chiefs et demeurer un joueur à part entière dans sa tête. Physiquement, ses efforts sont adaptés par l’équipe médicale à sa condition particulière. De ce côté, rien n’est facile. La douleur est intense et il doit éviter de mettre du poids sur sa jambe lors les six premières semaines, pendant lesquelles il porte une «botte immobilisante» plutôt qu’un plâtre qui limiterait l’accès direct à sa cheville au moment des traitements.

Pour Duvernay-Tardif, il est important de maintenir à jour sa capacité cardio-vasculaire: ce qui demeure un défi puisqu’il ne jouit pas de l’usage de ses deux jambes au début. Il doit aussi conserver ou, si possible, améliorer sa force physique. Bientôt, on l’invite à marcher, puis à courir lentement dans une piscine. La densité de l’eau permet de calibrer le poids qu’il applique sur ses jambes. Petit à petit, il se remet en condition. Chaque jour compte. À mesure que les Chiefs s’approchent des éliminatoires, la pression pour remettre les partants en poste devient de plus en plus forte.

Au niveau psychologique, le retour d’une pareille blessure demande aussi beaucoup de travail.

Au cours d’une saison de football, le calibre de jeu et la vitesse d’exécution sont en constante évolution. Ceux qui ont joué au football savent que l’auto-révision d’un match de début de saison provoque inévitablement un peu de honte chez un joueur. Quand on analyse nos performances passées, l’autocritique est inévitable. L’amélioration technique et la vitesse du jeu de chacun augmente de match en match. Après une absence d’une douzaine de semaines, Duvernay-Tardif devra affronter des joueurs défensifs qui sont beaucoup plus rapides et huilés qu’au moment de son départ. Pour éviter les écarts techniques, une rééducation complète et une forme physique optimale sont nécessaires. Au niveau mental, un retour hâtif au jeu pourrait engendrer une diminution de son efficacité sur le terrain et possiblement une remise en question de ses capacités.

L’insistance de Laurent à prendre part aux réunions stratégiques de l’équipe illustre bien sa détermination à revenir au jeu dans la meilleure condition possible. Pour Duvernay-Tardif, il faut absolument continuer de contrôler le plus d’aspects possibles de son état physique et mental, puisqu’au football, les cafouillages techniques occasionnels sont tolérés, mais les erreurs stratégiques sont plus difficilement pardonnables.

Laurent me rappelle aussi que le cerveau est une machine complexe.

«Quand ta tête a enregistré pendant un mois et demi qu’il faut éviter de mettre du poids sur une de tes jambes, il n’est pas évident d’aller affronter des joueurs défensifs du calibre de ceux de la NFL. Certains patrons de recrutement moteur ont changé, et certains réflexes d’autoprotections se sont installés. Retrouver son sens de l’équilibre et éviter la compensation est primordial pour éviter d’engendrer d’autres problèmes.»

Avec les physiothérapeutes et entraîneurs des Chiefs, LDT travaille beaucoup ses réflexes et sa proprioception pour éviter de subir d’autres blessures à son retour au jeu. Le défi principal vient du fait que tout doit se faire rapidement, alors que c’est surtout le temps qui rétablit les choses chez monsieur et madame tout le monde.

La fin de saison des Chiefs

À la suite du match de la semaine 16 (une défaite de Kansas City contre les Seahawks), Laurent Duvernay-Tardif recommence l’entraînement avec l’équipe de réserve. La douleur à sa jambe est disparue, mais le retour demeure assez difficile. Maintenant inactif depuis 11 semaines, il doit composer avec des douleurs musculaires qui lui rappellent tous les camps d’entraînement qu’il a vécus à ce jour. Mais, ça, c’est de la routine. Le pire, selon lui, est loin derrière.

La saison au centre de la ligne offensive n’a pas été facile pour les joueurs des Chiefs et l’histoire de Laurent n’est malheureusement pas unique. En 2018-2019, les positions de centre et de garde se sont révélées beaucoup plus risquées que celles de bloqueurs, où Eric Fisher et Mitchell Shwartz n’ont pas manqué un seul jeu de la saison. Pendant que Shwartz célébrait son 112e départ de suite, ce ne sont pas moins de six joueurs, en 2018, qui se sont partagé les trois positions au centre. Des trois partants originaux, seul le centre Mitch Morse était sur pieds lors du dernier match de la saison régulière, contre les Raiders. Il a lui-même été retiré de la formation deux fois pour des blessures cette saison.

Les Chiefs l’emportent facilement contre les Raiders (35-3). Cette dernière victoire fait d'eux les champions de l’AFC, leur octroyant l’avantage du terrain pendant les éliminatoires. Encore plus important pour Laurent, cette consécration donne à l’équipe une semaine de congé, donc un peu plus de temps pour sa rééducation avant leur prochain match, le 12 janvier. Quant à son rôle à venir, LDT n’obtient que très peu d’écho de la part de ses entraîneurs. Selon les règles, les Chiefs ont 21 jours suivant la fin du calendrier régulier pour réactiver leur deuxième blessé.

Chaque matin, LDT se rend au complexe d’entraînement en pensant que son retour au jeu pourrait être annoncé le jour-même, ce qui tarde à se produire. Andrew Wiley, qui a remplacé LDT comme garde à droite, a été nommé la recrue par excellence de la saison 2018-2019 chez les Chiefs. Un doute naît dans la tête de Duvernay-Tardif. Les entraîneurs préfèreront-ils préserver la chimie au sein d’une ligne qui fonctionne bien plutôt que de prendre la chance de regrouper les partants d’origine qui n’ont pas collaboré depuis plus de trois mois?

Les demi-finales de la NFL

C’est le mardi 15 janvier que les Chiefs annoncent finalement le retour du garde québécois sur la liste active de l’équipe. Preuve que l’on reconnait l’importance du garde québécois, pour lui faire une place, les Chiefs retranchent le vétéran Ron Parker, un joueur de cinquième année, partant 14 fois en 2018-2019. À la suite de leur victoire contre les Colts d’Indianapolis en finale de division, les Chiefs confirment leur place dans le carré d’as final de la NFL.

Devant le défi colossal que représentent les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, les entraîneurs choisissent de miser sur une valeur sûre. Andrew Wiley a bien fait jusqu’à maintenant. Ils jugent que si la recrue joue à 100% de sa capacité, elle vaut mieux qu’un LDT remis en condition selon un pourcentage toujours difficile à évaluer: Laurent suivra le match à partir des lignes de côté.

L’issue de ce match, vous la connaissez. Il ne manquait pas grand-chose, mais le plan stratégique élaboré par Bill Belichick était à la hauteur de la réputation du personnage. Un des aspects les plus troublants de cette rencontre, à mon avis, a été la pression inusitée effectuée par un front défensif peu reconnu pour son brio à ce chapitre. Au terme du match, la ligne défensive des Patriots avait réussi à «sacker» Patrick Mahomes quatre fois.

«C'était définitivement un moment frustrant. Des lignes de côté, mis à part encourager et donner des conseils à mon remplaçant, je ne pouvais rien faire.»

Les Chiefs ont perdu. Les Patriots vont encore au Super Bowl. Duvernay-Tardif a vécu la saison la plus difficile de sa vie. Pourtant, le calibre de jeu auquel il a habitué ses patrons depuis 2014 fait tout de même de lui un partant légitime et il demeure un joueur d’avenir. À mon humble avis, s’il avait complété l’année 2018-2019 comme il l’avait commencée, une participation au Pro-Bowl n’aurait pas été exclue.

Ce n’est pas en s’apitoyant sur son propre sort, qu’on réussit ce que Laurent a accompli à ce jour.

Cette semaine, LDT a contacté son entraîneur personnel et repris son entraînement hivernal ici-même à Montréal. Le luxe dont dispose notre athlète n’est pas donné à tous. Mais, comme on l’entend souvent sur les terrains de football de tous les niveaux, Duvernay-Tardif me rappelle en riant ce vieux refrain: «Hé! Il me reste au moins la prochaine saison!».