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NFL

Anthony Auclair: vivre le rêve de la NFL

Stéphane Cadorette / Le Journal de Québec

Publié | Mis à jour

Mardi, 16 octobre dernier. Antony Auclair commence à peine à digérer une défaite crève-cœur de ses Buccaneers, survenue face aux Falcons, à Atlanta. Pas le temps de s’apitoyer, toutefois, puisque doit débuter la préparation du prochain match face aux Browns de Cleveland.

C’est dans ce contexte que «Le Journal» est allé à la rencontre de l’ailier rapproché à Tampa, entre les éreintants entraînements, de nombreuses réunions, ainsi que des séances d’analyse de vidéo et même... de méditation! Petite incursion dans le quotidien chargé de l’un des rares joueurs québécois dans la NFL.

Deux jours plus tôt, sur le dernier jeu du match, les Buccaneers s’avouaient vaincus pour la troisième fois de la saison. Après une ultime tentative sur une série désespérée de passes latérales qui avorte à la porte des buts, c’est la fin. Au tableau, c’est 34-29 Falcons et les Buccaneers rentrent à Tampa avec un sentiment de grand vide.

Dans l’avion au retour, pas de partie de cartes, ni de répit pour Auclair, ancien du Rouge et Or et l’un des quatre joueurs du Québec à évoluer dans la grand-messe du football américain.

Dans un calendrier de 16 matchs, chaque résultat devient capital. Son vol se déroule plutôt les yeux rivés sur sa tablette, à revoir chacun des 23 jeux offensifs auxquels il a participé, en plus des 13 autres sur les unités spéciales.

«Il faut que je regarde la game. Je sais que c’est ce que les entraîneurs sont en train de faire et il n’y a personne qui te juge mieux que toi-même. Je peux déjà imaginer à peu près ce que sera ma note le lendemain. On a tout le temps une note après nos matchs.

«Quand un jeu a été mal fait, j’essaie de trouver pourquoi ça a mal été plutôt que de me dire que je ne suis pas bon. Je peux me dire que j’ai overstep à droite ou que mes pas n’ont pas été corrects côté technique. Peut-être que je peux corriger mon punch avec la main droite et je vais être correct. Il y a des détails à corriger, mais il ne faut jamais que je me dise que je n’ai pas été bon», explique Auclair après coup.

«A» comme dans Auclair

Que ceux qui pensent qu’un joueur de la NFL se la coule douce parce qu’il n’est impliqué que dans un match par semaine se détrompent. Car pour chaque jour menant à ce match, toutes les heures sont utilisées afin d’obtenir le moindre avantage physique ou stratégique sur l’adversaire. La partie d’échecs commence bien avant le dimanche.

Chez les Buccaneers, dès le lundi, un entraînement en gymnase est de mise avant différentes rencontres de correction sur le duel de la veille où chaque joueur reçoit une note individuelle. Deux semaines plus tôt, après une dégelée face aux Bears de Chicago, Antony Auclair a été l’un des rares joueurs à se voir décerner un «A» pour ses efforts. Mais la note devient vite oubliée et il doit constamment regagner ses galons.

En fin de journée, ainsi que le mardi, chacun regagne ses quartiers pour un repos bref et attendu. Un repos durant lequel Auclair commence déjà à étudier les tendances de l’adversaire à la maison.

«Je fais environ cinq heures par semaine de visionnement chez moi pour connaître les joueurs adverses plus personnellement. Est-ce qu’ils sont physiques, rapides? Est-ce qu’ils utilisent bien leurs mains? J’essaie vraiment de remarquer leurs forces et leurs faiblesses pour m’adapter à chacun et savoir qu’est-ce que je dois changer pour être bon contre ces joueurs-là», indique Auclair.

De longues journées «au bureau»

Le mercredi, peu avant 7 h, le chaud soleil floridien fait encore la grâce matinée quand le véhicule d’Auclair arrive au One Buc Place, quartiers généraux des Buccaneers.

Les réunions se succèdent ensuite... Le blitz meeting permet de déceler les tendances défensives adverses en pression. Vient ensuite la réunion des unités spéciales, puis une rencontre d’équipe dans un vaste auditorium où les joueurs reçoivent les game records pour se familiariser avec ce que les principaux joueurs adverses font de mieux.

C’est lors de la réunion de l’offensive qu’Auclair et sa bande prennent connaissance du plan du match à venir et les jeux prévus sont ensuite assimilés lors d’une pratique marchée (walkthrough), avant le véritable entraînement d’une durée d’environ deux heures en après-midi.

Et bien sûr, chaque pratique est ensuite revue et corrigée via la vidéo. La routine du lendemain est similaire, en plus d’un entraînement en gymnase. La cloche sonne en début de soirée.

«Ça va très vite, mais j’ai eu la chance à Laval d’être très bien encadré. On a toujours un temps de pratique optimisé avec beaucoup de répétitions. C’est la vitesse de match qui est très différente. Au début je trouvais tout trop vite et maintenant, mes yeux sont entraînés à voir ça», raconte-t-il, casquette du Rouge et Or vissée sur la tête.

Quand la méditation s’en mêle...

Ce qui aide aussi Auclair à peaufiner sa préparation, c’est la méditation. Les Buccaneers travaillent avec Jim Brogan, un spécialiste des exercices de visualisation qui a notamment œuvré aux côtés de joueurs étoiles comme Drew Brees et Matt Ryan.

Le vendredi et le samedi, le programme est plus léger, moment idéal pour qu’Auclair plonge seul dans son esprit.

«J’ai la liste des jeux et j’essaie de passer à travers toutes les situations. J’entends mon quart-arrière dire le jeu, je me place à droite. Je vois le joueur de ligne défensive dans une 9 technique, donc à l’extérieur de moi. Je sais que je vais le bloquer de telle façon. Dans ma visualisation, je cours, c’est ouvert, je me retourne, je colle mes mains. La balle arrive à l’extérieur, je la capte et je la sécurise. C’est le genre de moments que j’ai vu au moins trois fois. C’est le genre de jeu que j’ai pratiqué beaucoup plus souvent dans ma tête qu’à l’entraînement sur le terrain.

«Il y a des statistiques qui disent que quand tu t’entraînes dans ta tête, il y a des activations musculaires qui se produisent dans ton corps comme si tu l’avais déjà fait. C’est prouvé et ça m’aide vraiment», souligne Auclair.

Un gros jeu

Heureusement pour Auclair, toute cette préparation n’est pas vaine. Face aux Browns, le 21 octobre, il a non seulement capté trois passes, mais aussi réalisé l’un des jeux clés de la rencontre.

En prolongation, les Buccaneers sont contraints de dégager. Jabrill Peppers capte le ballon pour les Browns et amorce un excellent retour. Après 14 verges, il heurte toutefois un mur quand Antony Auclair le frappe et lui fait perdre le ballon. Sept jeux plus tard, les Buccaneers l’emportent 26-23 sur un botté de placement. Auclair a de quoi jubiler.

«Un peu plus tôt, on a dû dégager et j’ai manqué mon plaqué sur le retourneur. Ils ont fait un gros retour qui leur a permis ensuite de créer l’égalité. Je n’arrêtais pas de me dire qu’il fallait que je fasse un jeu. Je m’en voulais. En prolongation, le gars m’a feinté et je suis tombé par terre. Je ne voulais juste pas perdre ma ligne de couverture. Je me suis relevé et le gars a sauté par-dessus un de nos joueurs. C’est là que j’ai vu le ballon flotter et j’ai juste voulu mettre ma main dessus. J’étais fou raide après ce gros jeu-là. Tout le monde était tellement content», savoure-t-il après coup.

Un rôle crucial dans l’ombre

Pour encore bien des amateurs, le succès sur un terrain de football se définit par les statistiques. Cette perception erronée, Antony Auclair la rejette clairement en assumant fièrement son rôle pas moins crucial parce qu’il est loin des projecteurs.

«Les statistiques, ce n’est pas moi qui les ai. Mais les gars comme Khalil Mack, TJ Watt, Bud Dupree ou Vic Beasley, c’est moi qui doit souvent les bloquer homme à homme», rappelle avec justesse celui qui aspire à être reconnu comme l’un des meilleurs ailiers rapprochés du circuit Goodell en situation de bloc.

«À chaque fin de semaine, je fais face à de bons joueurs, mais il n’y a pas de chiffres pour le démontrer. Je sais que je joue dans l’ombre et je ne suis pas frustré par rapport à ça. Ils doivent me mettre à un contre un contre des gars de même pour que les joueurs de ligne offensive puissent doubler d’autres joueurs. Mon travail c’est souvent de bloquer pour que le quart-arrière puisse lancer aux autres ailiers rapprochés.»

Un travail sous-estimé

L’an dernier, Auclair a réussi ce qu’une infime quantité de joueurs réussissent, soit de se tailler un poste sur l’alignement régulier même s’il n’a pas été repêché. À sa deuxième saison, à 25 ans, le Beauceron de Notre-Dame-des-Pins participe en moyenne à 18 jeux par matchs à l’offensive en plus d’une quinzaine sur les unités spéciales.

Pourtant, nombreux sont encore ceux qui se demandent si «Auclair a été habillé dimanche». Évidemment, c’est dû à la nature effacée de son boulot.

«Ma job, c’est d’être un joueur de ligne offensive à temps partiel, en quelque sorte. Et on sait que les joueurs de ligne offensive n’obtiennent pas de reconnaissance réelle. C’est sûr que j’en veux des chiffres, mais pour moi, un bon match, ce n’est pas quatre réceptions et 56 verges.

«Je pense que souvent, les gens ne comprennent pas un rôle comme le mien. Les gens associent beaucoup une position comme la mienne à des statistiques. Il faut comprendre qu’il y a différents rôles et que quand je fais bien mon travail sans avoir de grosses statistiques, je peux aider à gagner des matchs», lance-t-il.