Crédit : Joël Lemay / Agence QMI

Football universitaire RSEQ

Les Redmen de McGill au XXIe siècle

Les Redmen de McGill au XXIe siècle

Matthieu Quiviger

Publié 21 novembre 2018
Mis à jour 21 novembre 2018

J’ai porté l’uniforme des Redmen de l’Université McGill pour la première fois en septembre 1990. Nos casques et nos chandails de match étaient rouges. J’apprenais l’anglais à grande vitesse, je ne me posais pas trop de questions. Je trouvais le nom « Redmen» logique. Pendant la saison 1991, une mini-révolution au sein de la communauté étudiante a forcé le retrait de notre logo que je trouvais plutôt cool: la tête d’un chef autochtone arborant la coiffe traditionnelle, vue de profil. Je pris alors conscience que notre nom d’équipe portait une charge symbolique.

Suite à son retrait, ce logo est ensuite réapparu sur un terrain de football à deux reprises. En 1994, le garde Val St-Germain s’est présenté au stade de l’Université Stanford pour la Classique du East-West Shrine Bowl avec l’ancien symbole sur son casque. Je l’ai imité dans les mêmes circonstances, l’année suivante.

Un peu d’histoire

La connotation ambiguë du nom Redmen n’a jamais fait l’unanimité. L’historienne Suzanne Morton, professeure à l’Université McGill (spécialiste de l’histoire de l’Amérique du Nord de 1900 à nos jours) a récemment produit un petit cours théorique fort intéressant sur l’historique du terme Redmen: «Colour, Colonialism and the McGill Redmen». Selon ses recherches, les protestations ont commencé dès 1953.

Au début du XXe siècle, les diverses équipes sportives de l’Université McGill n’avaient pas d’identification propre. L’équipe de football était officiellement connue sous le nom «Senior Football», celle du hockey, portait l’étiquette «Intermediate Hockey»... Afin de différencier les équipes impliquées dans les joutes commentées, les journalistes sportifs identifiaient souvent les rivaux par la couleur de leur uniforme. Bientôt, ils commencèrent à jouer avec les mots, rebaptisant l’équipe de hockey les «Red Pucksters» et l’équipe de basketball, les «Red Cagers», se simplifiant éventuellement la vie en appelant les équipes McGilloises masculines les «Redmen».

En 1947, l’Université McGill a embauché un ancien joueur de la NFL pour entraîner son équipe de football. Vick Obeck deviendra plus tard le directeur du Département des Sports. Sous sa gouverne, un «re-branding» complet eut lieu. Le nom Redmen est alors adopté de façon non officielle pour l’ensemble des équipes sportives masculines. En principe, il ne fait toujours que désigner la couleur des uniformes.

C’est en 1952 que le nom Redmen sera, sans ambiguïté, associé aux Autochtones par le biais d’un logo illustrant un personnage caricatural aux tresses mouvementées portant un ballon de football, tout en effectuant un «stiff arm» de l’autre bras. À partir de ce moment, le terme revêtait un double sens: les hommes en rouge et/ou les peaux rouges.

Le nom Redmen deviendra l’appellation officielle des équipes masculines de l’Université McGill dans les années 60 et le profil du Chef sera porté comme logo par les équipes de hockey et de football de 1982 à 1991.

Le malaise

Si le débat a toujours existé au sein de l’Université McGill, il s’est envenimé récemment. Tomas Jirousek est un étudiant de troisième année en Sciences politiques, membre de l’équipe d’aviron et originaire de la Première Nation des Kainai en Alberta. Dans le but de faire disparaître à jamais le nom Redmen, qu’il juge raciste, il a récemment déposé une pétition de 10 000 signatures et organisé une manifestation le 31 octobre dernier. Sa démarche a été appuyée par plusieurs étudiants lors d’un récent référendum dans lequel 78,8% des 5856 votants se sont prononcés en faveur d’un éventuel changement de nom. Le vote a soulevé les passions, devenant l’un des scrutins les plus populaires de l’histoire de l’institution.

Depuis, sur les réseaux sociaux, les avis pleuvent. Plusieurs anciens (dont certains d’origine autochtone) défendent la tradition corps et âme, alors que d’autres déplorent le manque de vison de l’université et réclament un changement immédiat. Un de ces derniers est John McDonald qui a joué au football avec les Redmen à la fin des années 90 puis avec les Tiger-Cats par la suite.

Dans une lettre adressée au journal The Gazette le 17 novembre dernier, McDonald parle avec émotion de sa visite de recrutement en 1997. Sa mère, originaire de la Nation Mohawk, l’accompagnait et s’était ouvertement interrogée sur l’origine du nom des équipes masculines. On l’avait assuré que le nom Redmen ne faisait allusion qu’à la couleur traditionnelle de l’équipe (comme le fait toujours l’université) et était exempt de toute connotation raciste. Sur le terrain de football, John McDonald a défendu avec passion la couleur rouge de son équipe. Il se dit maintenant gêné de l’arrogance dont il a fait preuve en devenant complice d’une controverse qui banalise les allusions racistes et impacte l’identité autochtone.

Personnellement, je suis de son avis. Je crois qu’il est temps de trouver une solution définitive à la controverse.

Si j’ai porté avec honneur l’uniforme des Redmen et le logo panaché dans les années Grunge, je suis maintenant conscient de la connotation paternaliste, coloniale et même honteuse de l’image choisie. Pour ceux qui continuent de prétendre que le nom fait uniquement allusion aux couleurs de l’uniforme et aux armoiries de l’Université ou pire, à l’origine celte de son fondateur, je répondrai que l’association douteuse avec des images amérindiennes passée suggère plutôt, sans ambigüité, une couleur de peau. À mon avis, une fois que l’identification d’un groupe par une couleur a été associée à une origine ethnique, on ne peut plus effacer cette empreinte. L’Université McGill doit agir en leader et changer le nom de ses équipes sportives. Une occasion parfaite pour l’institution de montrer son ouverture et sa modernité. Une façon aussi de faire avancer le débat qui aura inévitablement lieu à Edmonton avec ses «Eskimos», à Washington avec ses «Redskins», à Chicago avec ses « Blackhawks » et, pourquoi pas, au CEGEP Ahuntsic avec ses «Indiens».

Quant à mon vieux casque, porté au Shrine Bowl en 1995, il peut continuer à amasser la poussière derrière sa vitrine quelque part dans un présentoir. Comme toute relique du passé, il représente une autre époque. À mes propres yeux, il représente aussi ma confortable insouciance de ces années de jeunesse. J’ai beaucoup changé en deux décennies. J’espère que l’Université McGill peut faire de même...

Varia

J’ai assisté à deux matchs de football cette dernière fin de semaine. Samedi, le Rouge et Or de l’Université Laval a terrassé les X-men de l’Université St. Francis Xavier 63-0, prouvant encore une fois l’inégalité des différentes conférences canadiennes. Une autre matière à débat dont je me mêlerai plus tard, c’est certain.

Dimanche, ma conjointe et moi avons assisté à un combat épique. L’équipe de football de notre ancienne école secondaire : les Aigles de Jean-Eudes a vaincu le Blizzard du Séminaire St-François en prolongation au Bol d’Or Juvénile de Division 1. Juste pour finir sur une note positive, je voulais souligner la qualité du jeu et les efforts extraordinaires déployés par les deux équipes. De façon plus chauvine, féliciter aussi tous mes amis des Aigles qui m’ont rendu fier d’avoir été un des leurs jadis. Go Jean-Eudes!