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Paul Rivard

Nadal et Djokovic: boycott de l’Arabie?

Nadal et Djokovic: boycott de l’Arabie?

Paul Rivard

Publié 18 octobre 2018
Mis à jour 18 octobre 2018

Rafael Nadal et Novak Djokovic s’affrontant, hors saison, dans un match d’exhibition quelque part sur la planète.

De la routine. Pas de quoi fouetter un chat.

Mais lorsque le site de ce match amical est Djeddah, en Arabie Saoudite, on peut sourciller et se demander si nos deux superstars de la raquette ne devraient pas annuler ce contrat, quitte à perdre le juteux cachet que doit leur rapporter une présence là-bas. (Ce n’est pas comme s’ils en avaient vraiment besoin, n’est-ce pas?)

Les pétrodollars permettent aux riches pays – et leurs dirigeants – du Moyen-Orient de «s’acheter» à peu près tous les événements sportifs imaginables, ce qui inclut également les athlètes.

C’est un cliché, mais il s’avère absolument pertinent.

Cette région du globe accueille son lot de compétitions et de vedettes du monde du sport. Elle est même devenue un havre où se réfugient nombre de champions qui, eux-mêmes, se réfugient des impôts de leur pays. Cela étant dit, lorsque certains régimes politiques enfreignent carrément les lois et même les droits de l’homme, on peut se demander s’il est moral d’accepter leurs chèques simplement au nom sacro-saint de la neutralité du sport.

Cette question devient brûlante d’actualité à l’approche de cette rencontre d’exhibition opposant deux des plus grandes légendes (actives) du tennis, Nadal et Djokovic, prévue le 22 décembre. Ironie du sort, l’annonce de leur visite s’est faite le 7 octobre dernier, le jour où l’on apprenait la disparition d’un journaliste nommé Jamal Khashoggi, éditorialiste au Washington Post mais, surtout, critique depuis des années de la politique de l’Arabie Saoudite.

Si vous ne savez pas ce qui est arrivé à Khashoggi, dans quelles circonstances et, SURTOUT, quel dirigeant doit en porter le blâme, lisez ceci, vous comprendrez où je veux en venir.

Devant l’opprobre planétaire auquel font face l’Arabie Saoudite et son jeune monarque Mohammed Ben Salmane, on peut se demander comment nos deux modèles de sport, de réussite et de comportement peuvent encore aller disputer un match de tennis dans ce pays et, surtout, encaisser le lucratif cachet qui vient avec.

Ce dilemme est soulevé par le Français Christophe Thoreau, journaliste spécialisé en tennis depuis plus de 20 ans. Dans sa chronique du 18 octobre, Thoreau souligne à juste titre que « Même si les sportifs ne sont pas responsables de la marche du monde, ils sont porteurs d’une image, de valeurs, qui sont évidemment incompatibles avec un régime se livrant à de pareilles atrocités. L’Espagnol et le Serbe s’affichent en humanistes depuis toujours, comme Nadal vient encore de le montrer en allant aider les victimes des inondations sur son ile de Majorque. Dans ces conditions, il serait d’un cynisme achevé de voir les deux champions se rendre à Jeddah, théâtre de cette épreuve.»

Selon Thoreau, les deux tennismen ne peuvent participer à ce qui demeure, pour les dirigeants de ce type de pays, une opération charme doublée d’un divertissement réservé à une élite : «On le sait, le sport est l’un des moyens de propagande des pays de la péninsule arabique afin de ripoliner leur image, disons, brouillée, pour rester sobre. Beaucoup -pays, clubs, villes, fédérations- savent qu’ils flirtent parfois avec la ligne jaune en acceptant les massifs investissements venus du Golfe. Mais avec cet assassinat, la marche de l’inacceptable a été franchie. Djokovic et Nadal, ces mecs biens, doivent une nouvelle fois montrer qu’ils sont conscients du monde qui les entoure. S’exprimer rapidement sur ce sujet. Et prendre la seule décision qui s’impose.... »

Formule Un... Mondial de soccer

Outre l’aspect politique, cette région du globe est déjà sujette à d’énormes questionnements lorsqu’ils acquièrent des compétitions de sport, puisque plusieurs autres critères devraient les en disqualifier.

Combien de fois avons-nous sourcillé en voyant que des épreuves de Formule Un étaient disputées au Bahreïn et à Abu Dhabi, et ce, devant des gradins vides? La Coupe du Monde de soccer de 2022 sera jouée au Qatar, un non-sens au vu de la chaleur qui sera intolérable pour les athlètes.

Car, dès l’annonce de l’obtention du grand tournoi de soccer par le Qatar, en 2015, les bémols ont été nombreux. Qu’il suffise de relire ce texte du journal français La Tribune.

Le journaliste Gabriel Malika y souligne des aspects fondamentaux quant à l’incongruité de la chose : «Ce sera une coupe du monde aseptisée, avec des stades à moitié vides, des spectateurs payés pour assister aux matchs (voir ce qui s'est passé pendant la dernière coupe du monde de handball) et des rues désertées par les habitants comme par les touristes. Une coupe du monde formatée pour la télévision et les sponsors, sans humanité réelle. Mais comment parler d'humanité pour une compétition qui fait autant de victimes sur ses chantiers ? Le Qatar, après avoir joué les apprentis sorciers dans la diplomatie internationale, va prendre le risque d'organiser un évènement sportif dont il n'a pas mesuré l'onde de choc. La coupe du monde de football est l'achat de trop.»

Qui plus est, tout événement du genre, tels le Super Bowl ou les Jeux olympiques, tenu dans un endroit longtemps décrété à l’avance, doit être une célébration du sport tout en permettant à l’endroit de vanter ses mérites et d’obtenir des retombées économiques.

Malika ne voit pas vraiment ces objectifs atteignables à Doha...

«Un spectacle qu'il est impossible d'imaginer dans une ville comme Doha. La chaleur qui, il est vrai, dissuaderait le plus fanatique des supporters, n'est pas la seule explication. Le Qatar n'est pas préparé - et ne le sera certainement jamais - à la consommation d'alcool et aux mouvements de foule sur son territoire. Dès lors, comment vont-ils gérer l'afflux de ces partisans qui, légitimement, ont envie de s'amuser ? J'ai entendu les solutions les plus insensées. On construirait des compounds de boissons, sorte de mini ghettos de la consommation d'alcool. Mieux, on affrèterait des bateaux qui, stationnés en quarantaine au beau milieu de la baie de Doha, toléreraient les excès de leurs passagers, loin de la corniche et de ses habitants.»