SPO-ALOUETTES-PRATIQUE-FOOTBALL

Crédit : Joël Lemay / Agence QMI

Football universitaire RSEQ

La recherche du talent canadien dans la LCF

La recherche du talent canadien dans la LCF

Matthieu Quiviger

Publié 17 octobre 2018
Mis à jour 17 octobre 2018

L’histoire commence le 13 mai 1994. J’étais en visite chez les parents de ma blonde, dans le Nord de l’Ontario. Ils étaient partis magasiner, j’étais resté derrière. C’était l’époque avant les cellulaires et j’attendais peut-être un coup de téléphone important.

Le repêchage amateur de la LCF avait commencé à 11h00 (8h00, à Vancouver). Seul dans mon fauteuil, je contemplais ma montre, en proie à une angoisse grandissante : 14h45. Comme j’avais subi une reconstruction du genou droit quelques mois plus tôt et manqué cinq matches de la saison, ma valeur sur le marché des joueurs canadiens était incertaine. À cette heure tardive, j’étais probablement en train de glisser vers les dernières rondes.

Puis :

  • Allô...
  • Hi, Matthew? This is Dan Rambo (invraisemblablement, son vrai nom). You just been picked by the Roughriders!

À l’époque, il y avait beaucoup de confusion. Ais-je compris Roughriders ou Rough Riders? Avouez que la différence est subtile et difficile à saisir dans un dialogue verbal! Ottawa étant l’équipe la plus proche de Montréal (où les Alouettes n’existaient plus), j’étais plein d’espoir.

  • Ottawa?
  • No, Saskatchewan Roughriders.

Oups...

  • Which round? (Quelle ronde?)
  • First, tenth pick overall... (Première, dixième choix au total)

Ma vie venait de changer. Il était, entre autre, évident que je n’en avais plus complètement le contrôle.

Mon voisin de ligne à McGill, le garde Val St-Germain était le tout premier choix (en ronde bonus par les Tiger Cats). Les Roughriders avaient utilisé leur choix précédent pour acquérir un autre bloqueur canadien, Chris Burns de l’Université de Portland dans la NCAA. J’étais leur deuxième espoir pour rajeunir une ligne vieillissante.

Depuis, je me suis posé plusieurs questions sur le processus de repêchage. Comme nous sommes en pleine saison de recrutement, j’ai profité de mon statut de blogueur chez TVA Sports pour enquêter, 24 ans plus tard. L’ancien et sympathique receveur des Alouettes, Éric Deslauriers, est maintenant dépisteur pour l’équipe montréalaise. Il a accepté de répondre à mes questions.

Quels sont les critères qui déterminent la qualité d’une recrue?

En gros, on peut diviser l’analyse en deux catégories de critères. Premièrement, il y a les compétences physiques et athlétiques : ce que les joueurs ont démontré sur le terrain, leur gabarit et leurs résultats aux tests physiques. C’est l’aspect le plus évident. Si vous avez envoyé un film de vos « highlights » aux dépisteurs, vous avez peut-être obtenu, tout au plus, leur attention. Si c’est le cas, c’est ensuite l’ensemble de tous vos jeux qu’ils vont étudier. Aucune façon d’en cacher : ils vont tout voir, tout analyser, y compris les passes échappés, les blocs manqués, les plaqués ratés ou les couvertures inadéquates.

Ensuite, il y a le côté psychologique qui entre en ligne de compte. Les dépisteurs ont fait enquête auprès de vos entraîneurs. Ils veulent savoir si vous êtes en mesure d’apprendre rapidement; ils vont évaluer votre niveau de compréhension du sport; s’informer du genre de milieu dont vous êtes issus et quelle attitude vous adoptez généralement sur un terrain.

Deslauriers évalue ces deux aspects également. Puisque, même à ce niveau, le football demeure un sport d’équipe, les Alouettes ne veulent pas d’un athlète égocentrique, ni d’un joueur qui commet des erreurs mentales fréquentes sur un terrain. Ce qu’ils recherchent, ce sont des joueurs athlétiques et doués physiquement qui respecteront les consignes données et endosseront un rôle de leader positif dans le vestiaire.

Qui sera recruté?

Le repêchage de la LCF ne s’applique qu’aux joueurs canadiens. Bien qu’ils soient nombreux, tous seront zieutés sans exception par les dépisteurs.

Éric Deslauriers m’explique qu’au tout début du processus, c’est 600 joueurs amateurs qui composent sa liste d’enquête. Maintenant en octobre, les Alouettes observent toujours 400 de ces candidats originaux.

Si c’est votre année de repêchage, vous êtes d’emblée dans leur mire. L’élimination graduelle des candidats se fait surtout en discutant avec les entraîneurs universitaires et l’analyse de films. Viendront ensuite les « combines » de la LCF où vous serez testés et mis en opposition aux meilleurs espoirs. Une façon d’ajouter une plus-value à votre curriculum ou de vous éliminer de la course.

Canadiens de la NCAA ou de U-Sports?

Selon Deslauriers, les Canadiens ayant évolué aux ÉU jouissent possiblement d’un léger avantage puisque les équipes universitaires au sud de la frontière ont généralement plus de ressources financières et humaines. D’un autre côté, l’adaptation à certaines règles du jeu canadien, tend à favoriser (surtout au début) les footballeurs locaux : verge entre les lignes de mêlées, retours de bottés, 12 joueurs, terrain plus grand, jeux aérien plus fréquent...

De fait, il y a actuellement 205 joueurs provenant des programmes universitaires canadiens (U-Sports) dans la LCF. Il s’agit d’un record. Sans surprise, les programmes de l’Université de Calgary (21 joueurs), de l’Université Laval (20 joueurs) et de l’Université Western (14 joueurs) sont les trois principales sources de recrutement des équipes professionnelles canadiennes.

Le calibre de jeux dans les universités canadiennes s’est beaucoup amélioré, selon Deslauriers. La qualité du coaching également. Pas seulement dans les équipes de tête : on trouve du talent sur la plupart des campus canadiens, ce qui rend la tâche des dépisteurs ardue, mais aussi, intéressante.

Quels sont les positions de prédilection des athlètes canadiens dans la LCF?

Suivant le vieil adage anglophone : « You can’t teach size », il y a beaucoup d’opportunités offertes sur les lignes offensives de la LCF pour les jeunes Canadiens. C’est comme ça depuis toujours et ça ne risque pas de changer. Les « beefcakes » qui savent bouger sont prisés chez les professionnels. Puisqu’ils sont quand même rares, la NFL reluque aussi le talent de leurs voisins du Nord.

Les receveurs rapides et athlétiques munis de bonnes mains sont aussi recherchés dans la ligue canadienne. Chaque équipe emploie actuellement au moins un receveur partant canadien, me rappelle Deslauriers.

En défensive, la règle du « beefcake » tient aussi la route : plusieurs joueurs canadiens ont des rôles clés sur les lignes défensives. La position de maraudeur est aussi généralement offerte à des athlètes d’ici. Quant aux bons secondeurs, ils trouvent souvent de l’emploi chez les pros. Dans les trois cas (mais aussi chez les receveurs), la LCF recherche activement des joueurs qui pourront contribuer aux unités spéciales. Une façon de mettre un pied dans la porte en attendant un rôle de partant pour certains, mais parfois une carrière en bonne et due forme pour d’autres.

À quand un quart-arrière canadien dans la LCF?

Question chargée, réponse nébuleuse... Puisqu’il s’agit de la position la plus stratégique d’une équipe de football, les règles sont un peu différentes. Afin d’acquérir un quart-arrière de qualité, les équipes sont prêtes à débourser plus d’argent. Les candidats canadiens doivent se mesurer à des athlètes américains qui occupent cette position depuis leur tendre jeunesse. Aussi, on recrute surtout des joueurs américains issus de la NCAA (déjà riches d’expérience) qui, souvent, ont déjà été employés par des équipes de la NFL.

Deux quart-arrières évoluant au sein de U-Sports sont actuellement évalués de près par les recruteurs professionnels, dont Michael O’Connor (UBC) qui trône au 20e rang des espoirs selon le « Bureau du Recrutement de la LCF ». Deslauriers est catégorique : pour eux, la pente à gravir sera abrupte et longue. Si un quart canadien doit percer chez les professionnels, ça ne sera probablement pas pour demain.

Bien qu’on apprécie les connaissances de jeux et le « QI-football » particulier des quarts, il est souvent tentant de les changer de position comme l’ont fait, à l’époque, les Eskimos d’Edmonton avec l’excellent quart Mathieu Bertrand du Rouge et Or, converti en centre-arrière chez les pros.

Conseil aux jeunes qui voudraient percer dans la Ligue Canadienne?

Selon le règlement de la LCF, chaque équipe doit employer 21 Canadiens (sur un total de 44 joueurs en uniforme). La qualité de leur cohorte canadienne est maintenant reconnue comme un contribuant majeur des succès vécus par les équipes professionnelles.

La recherche de talents de chez-nous est donc intense et constante. Pourtant, très peu d’athlètes auront la chance de monter à ce niveau pour prouver de quel bois ils se chauffent. De la liste initiale de 600 espoirs, seulement 69 ont trouvé preneurs dans le repêchage de 2018 et beaucoup ont été retranchés dès le camp d’entraînement.

Après leur dernière année universitaire, les footballeurs perdront définitivement le contrôle de leur destinée. « À quoi bon s’en faire avec ça? » demande Éric Deslauriers. Ce qu’il conseille aux jeunes joueurs, c’est de suivre le processus en profitant le plus possible de leur courte carrière universitaire. « Ça passe tellement vite » ajoute-t-il.

Le football professionnel, on peut en rêver, mais il ne sert à rien de chercher à attirer l’attention. La LCF sait qui vous êtes. Elle vous espionne depuis déjà longtemps. Si vous avez ce qu’il faut, n’ayez aucune crainte, elle va vous trouver!