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Paul Rivard

L’arbitre qui est allé trop loin

L’arbitre qui est allé trop loin

Paul Rivard

Publié 19 septembre 2018
Mis à jour 19 septembre 2018

Peut-on imaginer un arbitre de hockey qui tenterait de calmer le gardien d’une équipe ayant accordé trois buts rapides... pour ensuite voir ce dernier retrouver sa confiance et réaliser plusieurs arrêts miraculeux. Et ultimement mener les siens à la victoire?

Non, bien sûr.

Peut-on imaginer un arbitre, au baseball, se rendre au monticule pour livrer quelques conseils à un lanceur qui aurait perdu le marbre... pour ensuite voir ce dernier retrouver sa confiance et aligner des tas de retraits au bâton. Et ultimement mener les siens à la victoire?

Non, bien sûr.

Toute comparaison étant boiteuse (surtout ici), je tentais de trouver des parallèles avec d’autres sports pour situer l’action inédite posée dans le monde du tennis, il y a un peu moins de trois semaines, lors des Internationaux des États-Unis.

Et cette action vient d’avoir sa plus importante conséquence alors que l’arbitre Mohammed Lahyani, un des plus expérimentés et respectés de sa profession, a été suspendu pour deux tournois par l’ATP pour avoir «aidé» un joueur. Et pas n’importe lequel, le talentueux et controversé Nick Kyrgios.

À la suite de cette intervention qui en a laissé plusieurs pantois, Kyrgios a renversé la vapeur et a gagné son match contre le Français Pierre-Hugues Herbert qui, subséquemment, s’est plaint de cette action inacceptable par un officiel.

Compte tenu de la réputation de Lahyani, de sa feuille de route impressionnante et de sa renommée sur la planète tennis, il fallait que la «faute» soit grave. Et je crois qu’elle l’était... sans aucun doute.

Aider Kyrgios pour sauver le spectacle

Replaçons les événements dans leur contexte.

Le 30 août dernier, au deuxième tour du US Open, c’est un Nick Kyrgios nonchalant et sans passion (comme ça lui arrive trop souvent) qui tire de l’arrière devant Herbert 6-4 et 3-0. Kyrgios a la surprise de voir Lahyani descendre de son perchoir et lui servir des mots d’encouragement afin de le motiver et lui dire qu’il devrait à tout prix faire preuve de professionnalisme par respect pour les gens qui avaient payé leur billet.

Résultat? Le discours a semblé porter ses fruits et Kyrgios a finalement comblé ce 0-3 pour ensuite enlever le deuxième set 7-6, puis les deux autres 6-3 et 6-0. Rien que ça.

Après le match, quand on l’a informé de ce qui s’était réellement passé lors de cette intervention motivatrice de l’arbitre, le perdant était en furie. Pierre-Hugues Herbert a ensuite publié cette plainte sur les médias sociaux en guise de protestation. Et on peut le comprendre.

Par  la suite, la direction du tournoi a délibéré, puis a décidé de ne pas suspendre l’officiel pour ce geste, compte tenu de son parcours sans tache. Mais il a été relégué à des matchs de double pour le reste du Grand Chelem.

Là, cette sanction vient alourdir un peu plus le sentiment de faute professionnelle. Lahyani devra rater les deux premiers tournois d’octobre, à Beijing et à Shanghai, avant d’être à nouveau employé, à la mi-octobre, lors du tournoi de Stockholm.

Bonne intention... mauvaise manière

Vous connaissez peut-être la grande admiration que je porte à Mohamed Lahyani. Il est probablement le seul arbitre à qui on demande des autographes et avec qui on se fait prendre en photo lors des tournois.

Arbitre chevronné, il en impose par sa voix et par son style. Toujours sûr de lui, même s’il n’est pas infaillible, il est apprécié des joueurs parce qu’il explique les décisions et il n’est jamais fermé à débattre du bien fondé d’un recours au «Hawkeye». Ses décisions rapides quand vient le temps de corriger un appel erroné d’un juge de ligne et sa bonne humeur communicatrice en font une véritable vedette... sans raquette... dans le monde du tennis.

Quand il s’est livré à cette diatribe avec Kyrgios, j’étais étonné, mais admiratif. Car, de prime abord, je me disais que seul Lahyani pouvait se permettre, avec son statut, d’aller secouer ce grand bébé qui n’en fait qu’à sa tête et qui peut quelquefois balancer un match juste parce que ça ne lui tente pas, ce jour-là. Mais Lahyani voulait que Kyrgios livre la marchandise, sinon pour lui, au moins pour le public.

Par la suite, et surtout en voyant la remontée de Kyrgios vers la victoire, je me suis dit que malgré ses bonnes intentions, l’officiel venait de prendre position, malgré tout, et qu’il venait de transgresser le principe fondamental d’impartialité.

Oui, il avait raison d’aller sermonner Kyrgios. Non, il n’avait pas le droit d’intervenir dans un match qui pouvait signifier une victoire pour Herbert et, bien sûr, un bon montant d’argent supplémentaire.

Impardonnable.

Il ne reste plus qu’à souhaiter une rapide rédemption pour le vétéran arbitre. Il demeure une sommité dans le domaine et, espérons-le, ce faux pas ne viendra pas ternir une belle carrière ni priver les amateurs d’une plus-value lorsque vient le temps de regarder un match de tennis.

Décidément, ces Internationaux des États-Unis auront été marqués par des histoires d’arbitrage, en 2018.

Outre le choc Carlos Ramos-Serena Williams, il y a eu cet épisode Mohamed Lahyani-Nick Kyrgios. Dans les deux cas, l’intention derrière l’intervention était bonne... mais la manière d’y arriver, elle, ne l’était pas.