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Crédit : AFP

Paul Rivard

Shapovalov rêve tout éveillé

Shapovalov rêve tout éveillé

Paul Rivard

Publié 23 août 2017
Mis à jour 23 août 2017

Quoi d’autre, sinon un rêve, peut s’apparenter à ce que vit l’adolescent torontois Denis Shapovalov depuis quelques semaines?

Même son entraîneur Martin Laurendeau... même le dépisteur de talent de Tennis Canada, Louis Borfiga doivent se faire pincer pour se rendre compte qu’ils ne rêvent pas.

J’y reviendrai plus bas.

Comme si la récente chevauchée fantastique de la Coupe Rogers n’était pas suffisante, voilà que le jeune surdoué se voit offrir la plus formidable (et inattendue) marque de respect et d’admiration en étant invité par nul autre que le capitaine John McEnroe, à la Coupe Laver, qui doit se tenir du 22 au 24 septembre, à Prague.

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Crédit photo : AFP

Sorte de Coupe Ryder du tennis, la Coupe Laver opposera des vedettes de l’Europe à celles du reste du Monde dans un format aussi divertissant que relevé.

C’est en compagnie des Federer, Nadal, Thiem, Raonic, Isner, Berdych et Del Potro, entre autres, que «Shapo» se produira dans un événement hautement médiatisé et suivi par toute la planète tennis au début de l’automne et dont je vous ai livré les détails le 17 juillet dernier.

Sans précédent ?

En apprenant cette nouvelle, on se met à puiser dans nos souvenirs pour tenter de trouver un exemple équivalent dans les autres sports. Quand et où a-t-on convié un jeune joueur, tout de même classé loin des vedettes contemporaines d’un sport donné, pour participer à un événement qui sera suivi sur toute la planète?

Personnellement, le premier exemple qui m’est venu en tête, c’est lorsque l’équipe canadienne de hockey avait invité Eric Lindros à la Coupe Canada de 1991, alors que le hockeyeur de 18 ans était encore junior. Et il a été imité par Jack Eichel, en 2015, quand il a porté les couleurs américaines au Championnat du monde de hockey. Il avait 18 ans lui aussi... mais la compétition était, avouons-le, moins relevée que celle à laquelle Lindros avait participé.

Pourrait-on y ajouter le joueur de baseball Brett Lawrie qui a représenté le Canada, à 19 ans seulement, à la classique mondiale de baseball, en 2009 ? Ou Alphonso Davies qui, à 16 ans seulement, a joué cet été pour l’Unifolié, la Gold Cup de soccer ?

De bons choix, certes, mais dans des compétitions moins relevées, souvent. Et ces exemples étaient parmi l’équipe de leur propre pays. Alors que Shapovalov sera avec les meilleurs au monde, toutes nationalités confondues.

Et, après tout, Denis n’est-il pas le joueur de 18 ans le mieux classé sur la planète? Et de loin?

Un peu de marketing

Bien sûr, il ne faut demeurer réaliste. Denis Shapovalov n’est pas devenu en quelques semaines l’homme à battre au sein de l’ATP. Son histoire à Montréal a tout de même frappé l’imaginaire et il est clair que les organisateurs de la Coupe Laver ont dû sourire en entendant la suggestion d’un de leurs deux légendaires capitaines, John McEnroe.

Après tout, si Shapovalov continue de tenir tête aux ténors du tennis mondial, gagne ou perd, c’est qu’il donne un bon spectacle. Et c’est exactement ce dont tout événement sportif qui se respecte a besoin.

Alors pourquoi pas?

Et on gère ça comment?

Lorsqu’on pense que l’athlète doit déjà se dépêtrer dans les qualifications des Internationaux des États-Unis, sur de petits terrains entourés d’une poignée de spectateurs et loin de l’euphorie électrique transmise par les 11 000 personnes massées au Stade Uniprix il y a deux semaines, on devine qu’il doit se concentrer doublement. Ses adversaires n’attendent qu’un relâchement pour le ramener sur terre.

Et voilà que cette nouvelle tombe.

J’écrivais plus haut que son entraîneur Martin Laurendeau devait se demander s’il ne rêvait pas lui non plus. Mais surtout, si le rêve ne risquait pas de se transformer en cauchemar.

Coupe Rogers
Crédit photo : Martin Chevalier / JdeM

Car il y a plusieurs pièges qui guettent ce prodige de la raquette. Un piège de surmenage, physique et mental. Surtout mental. Et même si c’est une donnée difficilement quantifiable, on ne peut faire autrement que se demander si 2017 n’aura pas été trop remplie de ces exploits et de cette ascension fulgurante.

Car il n’y a pas que la Coupe Rogers ou cette invitation à la Coupe Laver. Il faut aussi se rappeler qu’il y a ce championnat de fin de saison « NextGen » pour les meilleurs tennismen de 21 ans et moins, à Milan. Denis Shapovalov, fin juillet, n’avait probablement pas suffisamment de points pour se qualifier parmi les huit participants. Mais il a impressionné tant de monde qu’il avait déjà reçu une invitation à titre de «wild card» pour être du groupe. Mais avec sa virée au Stade Uniprix, début août, il est désormais au quatrième rang du classement provisoire, ce qui sera déjà exceptionnel.

Oui, Laurendeau ne peut que se réjouir car une partie du mérite lui revient certainement. Il est le mentor idéal pour canaliser et superviser ce talent fou et cette énergie démesurée qui émane du blond gaucher. Sauf que c’est Laurendeau également qui devra gérer les retombées moins amusantes risquant inévitablement de survenir. Ces passages à vide qui finissent toujours par rattraper les jeunes pur-sang qui prennent d’assaut les vastes prairies de l’ATP.

Comprenons-nous bien. Laurendeau et Tennis Canada ne peuvent que se réjouir de ce qui arrive à leur diamant qui est de moins en moins brut.

Je me souviens d’une conversation avec Louis Borfiga, lors de la conférence de presse de la Coupe Rogers où on annonçait que Shapovalov s’était vu octroyer un laissez-passer pour le tableau principal. Je lui demandait pourquoi ne pas lui faire jouer les qualifications, alors qu’il allait y retrouver bon nombre de ses habituels rivaux des tournois Challengers et qu’il y trouverait une compétition de haut niveau. Le bon «Luigi» m’avait répondu ceci : «Écoutes Paul... tu as tout à fait raison, mais ici, c’est d’un cadeau dont on parle. Félix et Denis nous ont déjà offert des tas de résultats bien au-delà de nos attentes depuis le début de l’année 2017. Et pour nous, c’est une façon de les en remercier, tout simplement. On leur a dit ‘Allez vous amuser, les gars... profitez du central et respirez à fond ce bon air de grosse compétition. C’est pour vous!’. Alors nous croyons qu’il ne s’agit pas d’un cadeau empoisonné, mais bien d’une belle occasion de leur faire plaisir.»

Si Auger-Aliassime n’a pu se faire justice en raison d’une blessure au poignet qui l’a tenu à l’écart depuis plus d’un mois, force est d’admettre que Shapovalov a saisi l’occasion au-delà des rêves les plus fous.

Les siens et ceux de Tennis Canada.

Qui a remercié qui, finalement?

Et le rêve continue...