Crédit : Pierre-Paul Poulin/Journal de Montréal

Brésil 2016

25 millions de pas jusqu’à Rio

Publié | Mis à jour

Imaginez ça. Marcher 250 kilomètres par semaine tout en travaillant 50 heures comme comptable dans l’espoir de se rendre aux Jeux olympiques.

Se lever à 4 h du matin, marcher 30 km à un rythme démentiel avec des déhanchements bizarres. Se doucher dans un YMCA. Ramasser un sac de ravitaillement et des vêtements apportés par sa blonde.

Imaginez travailler 8 ou 10 heures devant un ordinateur, et remettre ses baskets le soir pour un autre 20 ou 30 kilomètres.

Presque tous les jours. Pendant deux ans. Et aimer ça en plus.

Les gens qui côtoient Mathieu Bilodeau n’en reviennent pas.

«Mes collègues? Ils me trouvent fou! Ils disent: “c’est qui lui?”» confie le natif de Québec âgé de 32 ans, qui sera sur la ligne de départ de la marche 50 kilomètres ce vendredi matin à Rio.

«Certains me disent: “tu pourrais mettre tout ce temps-là sur un autre travail et tu pourrais te payer une Audi.” Mais j’en ai rien à foutre de l’argent. Moi j’ai besoin de ça, j’adore ça. Après une journée devant l’ordi, il faut que j’aille dehors!»

En deux ans à peine, Bilodeau a réussi son pari. Cet ancien athlète de triathlon doit sa présence aux Olympiques à une blessure survenue en Hollande en 2013. Une chute à vélo. Le genou, la cheville, l’enfer pendant un an.

Se remet à l’entraînement. Toujours des ouille! et des ouch! quand il court. Et le vélo l’effraie maintenant. Ça sent la fin.

Une rencontre déterminante

Ça se passe à Calgary, où il vit avec sa bonde depuis 2012. Il voit une dame sur la piste d’athlétisme. Curieux, il remarque sa bague d’olympienne et se renseigne sur le web. Janice McCaffrey, une ancienne marcheuse de longue distance qui a fait Barcelone (1992), Atlanta (1996) et Sidney (2000).

Ça l’allume. Il lui parle. Elle consent à lui enseigner l’ABC de la discipline.

«Je lui ai dit que je prendrais ma retraite si ça ne marchait pas parce que je n’ai pas de temps à perdre, raconte-t-il. J’ai quand même un talent pour apprendre les sports rapidement. Alors j’ai dit à Janice: “si je l’ai tout de suite, tu me le dis. Mais si je suis pourri aussi, tu me le dis!”

«Elle m’a répondu: “si tu fais 200 mètres en 55 secondes, t’as du talent, parce que ça prend quelques mois pour s’habituer et surtout beaucoup d’efforts”. J’ai fait ça en 52 secondes.»

Et le voilà à Rio. En moins de deux ans. «C’est déjà un exploit avec un travail à temps plein», dit-il.

Oui, ça use les souliers

Imaginez le nombre de pas. J’ai fait le calcul, juste pour le fun. En deux ans, Bilodeau a fait 25 millions de pas. À un rythme de fou, en plus.

Suivez-moi (je ne vais pas aussi vite que Bilodeau). Un marcheur olympique fait en moyenne 200 pas par minute. Bilodeau fait le 50 km en quatre heures environ, ce qu’il marche par jour; donc 240 minutes X 200 pas = 48 000 pas par jour, disons 250 000 par semaine pour faire un chiffre rond; on extrapole sur deux ans. Un total de 25 millions de pas.

Oui, ça use les baskets. Il les change aux deux ou trois semaines, entre 20 et 25 paires par année. Imaginez!

Objet de moqueries

À travers tout ça, il en a entendu des vertes et des pas mûres pendant ses entraînements à Calgary. Les gens sont habitués de voir les gens courir. Mais voir un type marcher un peu comme un robot?

«Les gens ont ri de moi, m’ont dit des bêtises, m’ont klaxonné, imité, pris en photo, traité de tous les noms», énumère Bilodeau en riant de tout ça aujourd’hui.

«Ça n’a même pas de bon sens. Des fois je me suis fâché quand j’étais rendu aux derniers kilomètres d’une semaine de 250, à la fin de ma journée, fatigué.»

Envie de répliquer avec ce doigt qu’on connaît bien, mais il se retient.

«J’ai fait beaucoup d’interviews à Calgary ces derniers mois et les gens commencent à me connaître, alors ça change pour le mieux.

«Maintenant, ils me font un pouce en l’air quand ils me voient en disant: “Rio, Rio, Rio!”»

Il vise le podium à Tokyo

Maintenant âgé de 74 ans, le détenteur du record québécois de marche athlétique sur 50 km (3 h 47 min 48 s réalisé en 1981), Marcel Jobin, communique avec lui presque tous les jours sur Facebook.

Celui qu’on appelait le «fou en pyjama» à ses belles années est bien content de voir que son sport a de la relève.

Bilodeau a enregistré son meilleur temps en mars dernier (3 h 53). Il pense être en mesure de faire encore mieux à Rio, où c’est plat, alors qu’il s’entraîne en altitude en Alberta.

«Peut-être en bas de 3 h 50, je crois que je suis capable. Ça me placerait peut-être dans les 20 ou 25 premiers.»

Le record appartient à son partenaire d’entraînement, le Français Yohann Diniz (3 h 32 min 33 s), 38 ans.

«C’est un malade, lance Bilodeau, admiratif. Le deuxième derrière lui aura peut-être cinq minutes de retard. C’est comme un marathon en bas de 3 h son temps de passage!»

Lui vise un podium à Tokyo en 2020. «On y va pour la médaille, peu importe la couleur. En peu de temps, j’ai prouvé à tout le monde au début que je pouvais rivaliser avec eux, même sans grande technique et volume d'entraînement.»

Bourses, commandites, voyages autour du monde. Imaginez ça.

Aujourd’hui, s’il y en a un qui rit, c’est bien lui.