Photo : Patrick Bordeleau (droite) Crédit : Agence QMI

Enrico Ciccone

Le p’tit gars qui ne m’a pas écouté

Le p’tit gars qui ne m’a pas écouté

Enrico Ciccone

Publié 18 février 2013
Mis à jour 18 février 2013

Il ne m’a pas écouté. Patrick Bordeleau a ignoré mon conseil. Maintenant où est-il? Dans la Ligue nationale de hockey.

Voici l’histoire du p’tit gars qui ne m’a pas écouté. Heureusement.

Je me souviens très bien du jour où j’ai posé mes yeux sur lui. Un grand gaillard de 6 pi 3 po, 14 ans. Un Intrépide de Gatineau, un peu maladroit, mais avec de bonnes mains et un excellent potentiel.

Patrick n’avait pas une touche violente, ni une touche agressive. Il travaillait fort, il se donnait sur la patinoire. Il avait une bonne vision du jeu, un coup de patin respectable. Bref, il était un beau projet, mon beau projet.

Il n’avait pas peur de défendre ses coéquipiers, mais ce n’était pas en lui. Tout simplement.

Je l’aimais beaucoup, alors je me suis occupé de lui, je l’ai représenté.

En 2004, le grand jour est arrivé. C’était le repêchage avec un grand R.

Je l’ai accompagné jusqu’en Caroline. Dans ses yeux, on voyait qu’il profitait de chaque moment de ce grand jour.

Son père, incarcéré, a tout raté. Derrière les barreaux, il n’a pas vu son fils être sélectionné par le Wild au quatrième tour (114e au total).

Son père a toujours été là pour Patrick. Il l’a toujours soutenu. Et même dans son univers temporaire d’une durée de quatre ans, il était aux côtés de son fils, en pensée.

Malgré tout, il s’est souvenu d’une chose : la lettre que Patrick lui avait écrite à 5 ans.

Moi papa un jour je jouerai dans la Ligue nationale.

Un mois après le repêchage, les ponts ont été coupés avec sa mère. Alors que Patrick avait le plus besoin de ses parents, il s’est retrouvé seul.

Du junior à… rien

Après l’avoir repêché, Guy Lapointe est venu me voir. Il m’a dit qu’il s’occuperait bien de lui. Les années ont passé, le Wild n’a pas retenu ses services.

Mais ce n’était pas la fin pour Patrick, au contraire. Il a continué son parcours dans le junior. Il s’est retrouvé à Acadie-Bathurst, avec le Titan.

L’aventure n’a pas duré. Il a été remercié durant la saison pour une histoire personnelle. Après, toutes les autres équipes lui ont tourné le dos. On ne voulait plus de lui.

C’est à ce moment que j’ai fait la chose la plus difficile : dire à un jeune joueur de réorienter sa carrière et d’aller à l’école. Sa situation était tout simplement sans issue.

Et j’étais contre l’idée de l’envoyer dans la ECHL. Je ne voulais pas qu’il se réveille un matin, à 26 ans, avec rien devant lui. Rien à part un salaire de 300$/semaine pour jouer dans la ECHL.

C’est ce qu’il a fait l’année suivante, il est allé à l’école. Mais avant d’y parvenir, Patrick était seul, sans domicile et abandonné.

C’était la noirceur, et à ses côtés : pas de père, pas de mère, mais une famille formidable qui l’a épaulé. La famille Léger de Valleyfield. Famille de sa copine de l’époque.

Ils ont été ses parents, ils l’ont hébergé, ils l’ont accueilli. Ils l’ont nourri. Ils ont fait tout ce que ses parents n’étaient pas en mesure de lui fournir à ce moment-là.

Puis, en 2007-2008, il a suivi mon conseil. Il s’est enrôlé à l’Université St-Thomas au Nouveau-Brunswick. L’aventure n’aura duré qu’un match.

Un bref séjour dans un appartement poisseux, qui n’est même pas digne de mention, et au sein d’une organisation qui laissait à désirer.

Rencontre inattendue

Après cette mésaventure, à la poubelle l’école, à la poubelle mon conseil.

De fil en aiguille, il a trouvé preneur dans la ECHL, avec les Checkers de Charlotte. Ils l’ont libéré. Il s’est donc retrouvé à Wheeling, avec les Nailers. Il a joué trois matchs, puis il a été échangé à Pensacola.

Et c’est là qu’il a fait une rencontre qui allait changer sa carrière du tout au tout. Il a fait la connaissance de John Marks, ancien joueur des Blackhawks.

John Marks, l’homme sans qui je n’aurais jamais joué dans la LNH, a croisé le chemin de Patrick.

Il l’a aidé à changer son style de jeu, à explorer de nouvelles facettes. Au lieu de l’utiliser sur le premier trio lors des jeux de puissance, John l’a plutôt relégué sur la troisième ligne et l’a fait jouer en infériorité numérique. Chose qui n’a pas plu à Patrick, qui était déjà très à l’aise sur le premier trio.

Mais John lui a fait comprendre qu’à 6 pi 6 po, 245 livres, ce n’était pas en jouant sur la première ligne qu’il allait se rendre dans la LNH.

C’était la réalité et c’était pour son bien.

Mais moralement, je n’aurais jamais osé lui dire une telle chose, lui dire de se battre, d’être un dur à cuire pour se faire remarquer.

Et après quelque temps, comble de malheur, l’équipe a fermé ses portes. Heureusement, John et Patrick se sont retrouvés à Augusta un peu plus tard.

Et là, Patrick a compris : seuls les gardiens et les durs à cuire peuvent sortir de la ECHL. S’il voulait gravir les échelons un jour, il devait exploiter cette facette, la facette «dur à cuire».

Le grand saut

À la fin de la saison 2008-2009, sa carrière a pris un tournant important lorsqu’il a signé un contrat avec les Monsters de Lake Erie, club-école de l’Avalanche.

L’année suivante, il a signé un autre contrat avec eux, mais là, il a participé au camp d’entraînement de l’Avalanche.

Il a toutefois subi le couperet lors de la dernière vague de retranchement. L’histoire s’est répétée l’année suivante… mais pas en 2012-2013.

Joe Sacco lui a annoncé qu’il commençait la saison avec le grand club. C’était surréel.

La première personne qu’il a appelée : son père.

Ce dernier s’est mis à pleurer. Des larmes de joie, mais aussi des larmes de regret. Regret de ne pas avoir été présent dans les moments difficiles. De ne pas avoir été présent lorsque son fils était seul, sans domicile fixe, sans ressource.

Il a le vu le film de la vie de son fils devant ses yeux. Il s’est vu, en train d’encourager son fils, qui faisait ses premiers pas sur une patinoire en poussant une chaise.

Mais tous ses regrets lui ont permis de regagner le droit chemin, de se reprendre en main. Et c’est pour son fils et pour ses enfants qu’il a changé de voie. Seuls leurs sourires le rendent heureux maintenant.

Il n’y a pas une journée que Patrick n’a pas pensé à lâcher, à abandonner. Mais s’il lâchait, rien ne l’attendait. Il n’avait pas de chez lui. Donc il a continué.

Le conseil qu’il donnerait aux jeunes qui voudraient suivre ses traces : «bonne chance, mais vous allez vous faire piler dessus».

Et s’il avait un enfant, lui aurait-il donné le même conseil que je lui ai donné? Après un long moment d’hésitation, il n’a pas répondu…

Patrick ne m’en a jamais voulu. Pour lui, j’avais raison.

Quand j’ai vu le p’tit gars, l’Intrépide de Gatineau, jouer dans la LNH, j’ai dû regarder deux fois avant d’être sûr que c’était lui. Et je me suis dit : il ne m’a pas écouté, il a réussi.