Lutte

Édouard Carpentier, intronisé au Panthéon des Sports du Québec

Édouard Carpentier, intronisé au Panthéon des Sports du Québec

Patric Laprade

Publié 26 septembre
Mis à jour 26 septembre

Ma relation avec Édouard Carpentier est bien spéciale et l’est encore plus depuis mardi soir, alors que j’ai eu l’immense honneur de recevoir en son nom, la plaque l’intronisant au Temple de la renommée du Panthéon des Sports du Québec.

Je vous raconte.

Nous sommes à l’automne 2008. Je travaille sur mon livre sur l’histoire de la lutte au Québec, les balbutiements de ce dernier. Je contacte un de mes collègues à Toronto, Greg Oliver, qui avait interviewé Édouard Carpentier en 2006 pour un éventuel livre. Je lui demande s’il peut me fournir l’entrevue en question, requête qu’il refuse, prétextant que cette entrevue sera un élément important de son bouquin.

Je décide donc de m’arranger seul. À pareille date l’année précédente, j’avais rencontré Édouard et son agente, Mme Tony Langelier, lors de la conférence de presse pour le documentaire «Les Saltimbanques du Ring». J’appelle donc Mme Langelier et lui explique que j’aimerais faire une entrevue avec M. Carpentier. Généreusement, elle me donne son numéro et je parviens à joindre M. Carpentier au téléphone. Je lui fais mon «pitch» de vente et il accepte de me rencontrer à son domicile de Côte-des-Neiges. La rencontre se déroule sans anicroche. Édouard répond à toutes mes questions et est très sympathique.

Je communique à nouveau avec Greg pour lui demander de lire ma transcription d’entrevue, car je veux comparer certaines de nos réponses. À ma grande surprise, il m’envoie sa transcription au complet. Je lui demande qu’est-ce qui a bien pu le faire changer d’idée et il me répond que malgré son refus initial, j’avais trouvé le moyen d’avoir ma propre entrevue avec Édouard et qu’il respectait le fait que je n’étais pas au crochet des autres. Pour la toute première fois, je gagnais le respect d’un journaliste et historien reconnu du milieu de la lutte professionnelle. Encore aujourd’hui, une décennie plus tard, Greg et moi nous échangeons un paquet de trucs.

Durant l’année 2009, j’ai eu la chance d’interviewer Édouard une deuxième fois, alors que je voulais lui parler d’un sujet plus précis, sa victoire pour le titre de la National Wrestling Alliance en 1957. Il s’agissait de la toute première fois qu’il s’ouvrait autant sur le sujet, un sujet assez controversé dans le milieu.

J’ai par la suite revu Édouard au centre Pierre-Charbonneau de Montréal alors qu’il recevait un hommage de la part de la ToW en mars 2010, promotion de lutte dirigée par Marc Blondin, Sylvain Grenier et Jean-François Kelly. Confiné à une chaise roulante, M. Carpentier a reçu une chaude ovation bien méritée de la part des 1800 amateurs sur place. On ne le savait pas encore, mais ce serait sa dernière en carrière. Ce fut également la dernière fois que j’ai eu l’occasion de le voir. On devait se rencontrer à nouveau afin que je puisse voir ses souvenirs et photos qu’il avait gardés, mais nous n’avons jamais eu le temps.

Sept mois plus tard, le 30 octobre 2010, il décédait.

Puisque j'avais été le dernier à l'interviewer, c'était la première fois que je me faisais appeler par les médias. J'ai fait des entrevues à la radio, à la télé et dans les journaux. Mon cellulaire ne dérougissait pas. Et c'était bien avant les livres que j’ai écrits, documentaires auxquels j’ai participé et l’animation de Raw ici à TVA Sports. Le journaliste Dave Meltzer, qui publie depuis plus de 30 ans le Wrestling Observer Newsletter, le Wall Street Journal de la lutte professionnelle, m’avait aussi contacté afin que je puisse lui donner des informations sur sa carrière. Il a même pris le temps de me créditer pour mon travail. Autant ici qu'aux États-Unis, la couverture de son décès est ce qui m'a ouvert bien des portes.

Édouard Carpentier, l’un des plus grands de tous les temps

C’était normal que tous les médias d’ici et d’ailleurs parlent de son décès. Figure légendaire de l’âge d’or de la lutte québécoise et célèbre pour ses acrobaties spectaculaires dans le ring, Édouard Carpentier a été associé pendant près d’un demi-siècle à la lutte professionnelle. Né Édouard Wieczorkiewicz, le 17 juillet 1926 à Roanne en France, il connaît une enfance difficile, ce qui le pousse vers la lutte «amateur» et principalement, la gymnastique. Diplômé en éducation physique, il fait partie de l’équipe de réserve française en gymnastique aux Jeux olympiques de 1948 à Londres et deux ans plus tard, aux championnats mondiaux en Suisse.

Au début des années 1950, sa rencontre avec l’acteur italien Lino Ventura va changer son destin. Celui-ci, ancien catcheur et promoteur de combats, proposa à Édouard de devenir cascadeur, puis de passer à la lutte professionnelle. Il sera même son agent à ses débuts.

Il commence à participer à des spectacles de lutte sous le nom d’Eddy Wiecz. Son habileté dans le ring attire l’attention de deux lutteurs québécois, Frank Valois et Larry Moquin. Ce dernier mentionne sa découverte à Eddie Quinn, célèbre promoteur de lutte à Montréal et Quinn demande à son partenaire d’affaires, Yvon Robert, d’aller en France pour en savoir davantage.

Impressionné, Robert l’invite au Canada où il prendra le nom d’Édouard Carpentier afin de se donner une couleur française. Son premier combat est disputé au Forum de Montréal le 18 avril 1956. Rapidement, il gagne en popularité et son ascension est incroyable. Trois mois après ses débuts, il attire la plus grande foule de l’époque au stade Delorimier. À deux autres reprises à l’été 1956, il attire plus de 20 000 spectateurs comme tête d’affiche.

La célébrité de Carpentier dépasse les frontières canadiennes et il va se produire à travers les États-Unis, le Japon et va même retourner en France. En 1957, il est d’ailleurs sacré champion des poids lourds de la National Wrestling Alliance. Suite au décès de Quinn en 1964, c’est Jean Rougeau qui prend les règnes de la lutte locale avec les As de la Lutte et Carpentier agit comme lutteur et commentateur à la télévision. Quelques années plus tard, insatisfait de son utilisation, il devient l’un des actionnaires de Lutte Grand Prix lors de sa création en 1971, en compagnie, entre autres, de Maurice «Mad Dog» Vachon et d’Yvon Robert.

En 1980, plusieurs années après la fermeture de Lutte Grand Prix, les promotions Varoussac de Gino Brito, Frank Valois et du Géant Ferré débutent leurs activités. Puisqu’il est en fin de carrière, Carpentier devient alors commentateur à la télévision à temps plein, décrivant avec enthousiasme les exploits des lutteurs et immortalisant des expressions comme «Ça fait mal, croyez-moi» et le célèbre «À la semaine prochaine, si Dieu le veut!». De décembre 1984 jusqu’à a fin de la décennie, il est utilisé dans le même rôle, mais pour le compte de la WWE. C’est également pour l’organisation américaine qu’il lutte une dernière fois, lors d’une bataille royale de légendes en 1987, mettant ainsi un terme à une carrière de 35 ans.

Édouard Wieczorkiewicz est venu lutter au Québec en 1956 pour un contrat de trois mois; il est y demeuré pour le reste de sa vie. Dans ses capacités de lutteur, commentateur et entraîneur, il aura captivé plus d’une génération d’amateurs, transmettant sa passion pour la lutte professionnelle et inspirant de nombreux jeunes talents à suivre ses traces.

Troisième lutteur professionnel à faire son entrée au Panthéon

Avec un résumé comme celui-ci, vous vous imaginez la fierté qui m’a habité lorsqu’on m’a proposé de recevoir la plaque de son intronisation en compagnie de Mme Langelier. Pour moi, ça bouclait la boucle. Parce qu’Édouard avait accepté de me rencontrer à quelques occasions et de répondre à des questions qu’il n’avait pas l’habitude de répondre, j’avais commencé à me faire un nom dans le milieu et j’avais gagné le respect de plusieurs. Huit ans plus tard, je lui devais bien ça. Il faut aussi savoir qu’Édouard n’a pas de famille ici. Son épouse était décédée avant lui. Il avait un fils qui est décédé quelques années après lui et un petit-fils en France qui ne l’a jamais connu. Il avait aussi un neveu, Jacques Magnan, qui a suivi les traces de son oncle sous le nom de Jackie Wiecz, mais qui est décédé au mois de juillet dernier. C’était donc pour moi un devoir d’être là et de représenter non seulement Édouard, mais le monde trop souvent négligé de la lutte professionnelle.

Édouard devient seulement le troisième lutteur professionnel à faire son entrée au Panthéon des Sports du Québec, après Yvon Robert en 1992 et Maurice Vachon en 2009. J’espère sincèrement qu’il ne sera pas le dernier ou qu’on n’aura pas à attendre encore neuf ans avant d’en voir un quatrième. Johnny Rougeau par exemple ferait un excellent candidat. Eddie Quinn dans la catégorie des bâtisseurs tout autant.

À la semaine prochaine...

Hier, j’ai vécu un superbe moment. Devant les autres intronisés de 2018 comme le hockeyeur Denis Savard, la patineuse artistique Joannie Rochette et la joueuse de volleyball Guylaine Dumont, devant des athlètes hors pair tels que Claude Raymond, Pierre Harvey et Yvan Cournoyer et devant le trio d’animatrices composé de Marianne St-Gelais, Sylvie Fréchette et Roseline Filion, la lutte professionnelle a rayonné une fois de plus. Édouard Carpentier a soulevé les passions une fois de plus.

Lors de la réception de la plaque, je me suis assuré de terminer mon discours avec la phrase de Jean Brisson qu’Édouard a popularisé dans les années 80. J’étais tellement certain de mon coup que j’ai demandé à la foule présente d’embarquer avec moi.

Après avoir dit «c’est déjà tout pour nous, on vous remercie d’avoir été là et on vous dit à la semaine prochaine», la foule, à l’unisson, a répondu : «si Dieu le veut!»

Je pense qu’Édouard aurait été fier.