Crédit : Kento Nara/Future Image/WENN.com

Paul Rivard

Nationalités élastiques

Nationalités élastiques

Paul Rivard

Publié 15 septembre
Mis à jour 15 septembre

- Naomi Osaka est la première Japonaise à disputer la finale d’un tournoi du Grand Chelem.

- Naomi Osaka est la première Japonaise à remporter un tournoi du Grand Chelem

- Naomi Osaka est la première Japonaise à atteindre le septième rang mondial.

- Naomi Osaka, aspire à être la première Japonaise à devenir numéro un mondiale.

Etc... etc...

Oui, elle en a réalisé des «premières» pour le Japon, cette jeune fille de 20 ans. Et, certes, c’est loin d’être terminé.

Un seul hic. Ce pays qui s’enorgueillit de ces «premières», elle l’a quitté à l’âge de trois ans pour être élevée aux États-Unis. Elle ne répond que rarement en japonais même si elle comprend les questions, puisqu’elle ne maîtrise pas bien... SA... langue.

Naomi Osaka, en fait, est une Américaine.

Nationalisme à géométrie variable

Vous l’aurez compris, je suis porté à m’interroger lorsque le Japon récupère le succès de cette athlète dont la mère, Tamaki Osaka, est Japonaise et le père, Léonard François, est Haïtien. Car, contrairement à l’autre idole nippone, Kei Nishikori, Osaka n’est pas le produit du tennis japonais. Elle est le pur produit du tennis américain.

Comme Maria Sharapova, une Russe qui a pourtant grandi et appris le tennis en Floride. Comme Mary Pierce, à l’époque, qui a vécu et découvert le tennis aux États-Unis, mais qui jouait sous les couleurs de la France. Sharapova est arrivée aux États-Unis à l’âge de 7 ans. Pierce, à l’âge de 3 ans. Elles ont toujours eu la double nationalité. Comme des dizaines et des dizaines de membres de la WTA et de l’ATP.

Comme Osaka.

Vous me suivez?

Imaginez un peu que, dans les Balkans, on récupère le fait que Milos Raonic soit le premier tennisman du Montenegro à jamais avoir atteint le troisième rang mondial. Ou qu’au Proche-Orient, on fasse la fête parce que Denis Shapovalov est devenu le premier Israélien à remporter le tournoi de Wimbledon chez les juniors.

Mais la récupération a ses limites puisque Raonic (à l’âge de 3 ans) et Shapovalov (1 an), étaient des bambins lorsque leur famille respective s’est établie dans des banlieues de Toronto, Thornhill et Vaughn, respectivement. Et qu’ils ont résolument endossé la nationalité canadienne et l’allégeance sportive de leur pays d’adoption. Là où ils ont grandi et appris leur tennis.

Et les exemples du genre sont légion. Dans un sens (ceux et celles qui se louent une nation) comme dans l’autre (les nations qui se louent un fils ou une fille du pays... parce qu’il ou elle a du succès)

Il y a pire. Le Kazahkstan, par exemple, a plus de succès en embauchant des Russes, à fort prix, plutôt qu'en développant ses athlètes. C’est une stratégie qui a été ironiquement appelée «Rent-a-Russian» ou, si vous préférez, «Russe-à-Louer» Actuellement, les trois hommes les mieux classés du Kazahkstan et trois de ses quatre femmes les mieux classées, mondialement, sont nés en Russie.

C’est, en effet, un concept bien élastique que celui de la nationalité.

Vous me suivez toujours?

Le cas Osaka

Bon. Revenons à notre héroïne du moment.

Naomi Osaka, dit-elle, s’est toujours sentie Japonaise et c’est ce pays qu’elle veut représenter à travers la planète. Même si elle tarde à parler... SA... langue. Quant aux Japonais, il voient dans ses propos et son langage corporel marqué de timidité, de gêne, de retenue et de respect des manières tout à fait japonaises.

Malgré la récupération normale de l’ensemble du pays pour les succès inspirants d’Osaka, il y a une certaine fraîcheur dans cet engouement nippon, surtout compte tenu d’un concept de pureté raciale traditionnellement ancré au pays du soleil levant.

Une métisse comme Naomi est souvent pointée du doigt et n’est pas considérée comme une Japonaise «pure-laine», comme on dit ici au Québec. Effectivement, les Japonais utilisent le terme péjoratif «hafu», dérivé de l’anglais «half» (demi), pour décrire une personne dont les deux parents ne sont pas du pays.

Mais voilà qui semble appelé à changer avec l’arrivée d’une nouvelle génération. Motoko Rich, du NY Times, l’explique parfaitement dans cet article.

L’avenir est rose

Cela étant dit, comme ce fut le cas pour les récentes nouvelles jeunes championnes en Grand Chelem, Jelena Ostapenko (20 ans à Roland Garros 2017) et, Garbine Muguruza (23 ans à Roland-Garros 2016), cette consécration apporte son lot de médiatisation, de visibilité et... de lucratifs partenariats publicitaires. Même Eugenie Bouchard en avait largement profité lors de sa belle année 2014, ponctuée de deux demi-finales et d’une finale en Grand Chelem.

Même si elle avait quelques intéressantes commandites, avec l’équipementier de tennis Yonex, les aliments Nissin et les montres Citizen, le potentiel de marketing de la jeune Japonaise vient d’exploser.

Son entente avec Adidas, qui devait être dans les eaux de 250 000 $, arrivait à expiration plus tard, cet automne. La nouvelle entente dépassera probablement le cap des 10 millions $. Ce devrait même être le plus gros contrat jamais octroyé à une femme par la marque aux trois bandes.

Et, à peine débarquée au Japon, en vue du tournoi de Tokyo le 17 septembre, Osaka a fait un arrêt à Yokohama, où l’on y annonçait un nouveau partenariat avec Nissan.

«Mon papa conduisait une Nissan quand j’étais petite, alors j’ai l’impression de boucler la boucle en devenant une des ambassadrices de la marque», a-t-elle déclaré lors de cette conférence de presse dont quelques images et autres détails apparaissent dans cet article du Washington Post.

Sans oublier le boni que lui a immédiatement versé Citizen pour la visibilité surdimensionnée apportée lors de la quinzaine à Flushing Meadows.

Sans oublier le fait que le marché asiatique qui s’ouvre à elle est gigantesque et qu’elle gagnera des tonnes de dollars (ou de yens) avec d’autres entreprises dont nous n’avons aucune idée, ici, en Occident.

Sans oublier, bien sûr, ce chèque de 3,8 millions $ pour cette victoire au goût amer. Un goût amer qui disparaîtra assez vite avec cette vague d’amour planétaire et cette nouvelle vie qui l’attend.

Bonne avec une raquette et... des baguettes!

En terminant, hors de toutes consédérations géographico-socio-sportives, notez que ce n’est pas d’hier que la petite Naomi montrait des aptitudes de gagnantes.

Aussitôt qu’à l’âge de 10 ans. Face à sa sœur aînée, Mari, et même son père.

Et pas nécessairement au tennis.