Lutte

Jackie Wiecz, plus que le neveu d’Édouard Carpentier

Jackie Wiecz, plus que le neveu d’Édouard Carpentier

Patric Laprade

Publié 21 juillet
Mis à jour 21 juillet

Ce n’est pas tous les jours qu’un lutteur du Québec peut se vanter d’avoir affronté la légende qu’est Hulk Hogan. Encore moins un lutteur ayant œuvré principalement dans les années 60 et 70.

C’est pourtant le cas de Jackie Wiecz, qui nous a malheureusement quittés le 8 juillet dernier.

En février 1980, Gino Brito avait repris la promotion de son père et, avec ses partenaires d’affaires Frank Valois et André Roussimoff, avait débuté les Promotions Varoussac. Quelques mois plus tard, le trio préparait le plus gros combat de la courte histoire de la compagnie, soit celui entre la vedette montante Hulk Hogan et le Géant Ferré, prévu pour le 25 août 1980.

Étant donné les origines françaises du Géant, les promoteurs tenaient à raconter l’histoire qu’Hogan, un géant américain, allait affronter et ultimement battre d’autres lutteurs francophones, principalement Français, en marge de son combat avec Ferré, pour ainsi soulever l’ire chez les amateurs. Or, le 5 mai, Hogan bat Édouard Carpentier, alors âgé de 53 ans. Le 23 juin, la veille de la St-Jean-Baptiste, il défait Brito. Le 14 juillet, le jour de la fête nationale de la République française, il bat Carpentier à nouveau, mais cette fois-ci en seulement 30 secondes. Finalement, le 21 juillet, il remporte la victoire contre Wiecz. L’idée fonctionne si bien que le match entre Hogan et le Géant attire 7 383 amateurs au Centre Paul-Sauvé, la première fois que la promotion présente un événement à guichet fermé.

Si d’affronter Hogan fut l’un des fait d’armes dans la carrière de Jackie Wiecz, sa carrière avait débuté bien avant.

Né Jacques Magnin le 8 décembre 1940 à Roanne en France, il s’était lancé dans la lutte à la fin de son service militaire en 1960. Il comptait plusieurs titres de lutte amateur, de culturisme et d’haltérophilie lorsqu’il fut entraîné professionnellement par André Bollet et Roger Delaporte, deux grands noms du catch en France. Luttant sous le nom de Jackie Wiecz, il lui arrivait également de faire équipe avec Eddy Wiecz, sous le sobriquet des Frères Wiecz. En réalité, les deux hommes n’étaient pas frères. Jackie était le neveu d’Eddy, mieux connu sous le nom d’Édouard Carpentier. Wiecz est en fait un diminutif du nom de famille d’Édouard, Wieczorkiewicz, et le nom que ce dernier utilisait lorsqu’il luttait en France. La mère de Jackie, Marianne, était la sœur d’Édouard, mais les deux hommes n’avaient que 14 ans de différence. C’était d’ailleurs Édouard qui lui avait conseillé d’aller voir Bollet et Delaporte. En plus de la lutte, Wiecz avait aussi fait du cinéma, soit comme cascadeur, soit comme doublure. De plus, il avait été le garde du corps de l’acteur Alain Delon. Mais le catch prenait beaucoup de place et ce sont les succès de son oncle qui ont influencé Wiecz à venir lutter de l’autre côté de l’Atlantique.

En mai 1969, Jack Britton, celui qui avait popularisé la lutte de nains, avait eu l’idée de le faire venir au Québec afin de le faire lutter en équipe avec Carpentier. C’est donc pour le compte des As de la Lutte de Johnny Rougeau que Magnin a été rebaptisé André Carpentier afin de profiter au maximum du lien de parenté qui l’unissait à son oncle. Puisqu’Édouard était souvent parti en tournée à l’extérieur, les As pouvaient ainsi en tout temps présenter un Carpentier au public. On lui avait donné un montant garanti par semaine et un billet d’avion aller-retour, alors il n’avait rien à perdre. Mais tout comme son oncle, il ne quittera jamais le Québec.

En 1972, en pleine guerre promotionnelle, Wiecz avait fait le saut vers Lutte Grand Prix pour y joindre son oncle, actionnaire de la nouvelle compagnie. Reprenant le nom de Jackie Wiecz, il y est demeuré jusqu’à la fermeture de la promotion quelques années plus tard, faisant souvent équipe avec le Géant Ferré et Rico Garcia. Selon ses propres dires, c’est chez Grand Prix qu’il a connu ses meilleurs moments, entre autres parce que le tout lui a ouvert plusieurs portes.

En plus de lutter partout en province, il a eu l’opportunité de lutter en Russie, en Allemagne et au Japon, alors qu’il a fait une tournée pour la New Japan à l’été 1974. Sous le nom de Jacky Carpentier, il a entre autres lutté contre Tatsumi Fujinami et Antonio Inoki. Il a aussi parcouru le Canada d’un océan à l’autre, devenant même champion dans les Maritimes. Il a connu un peu de succès pour le Sheik aux États-Unis, mais ne percera jamais au pays de l’oncle Sam. Essayant d’avoir sa citoyenneté canadienne et sans permis de travail américain, il aurait pu être expulsé des États-Unis et les autorités auraient d’abord dû le retourner en France avant qu’il ait possiblement le droit de revenir au Canada. Marié et jeune père, c’était un risque qu’il ne pouvait se résoudre à prendre. Il avait d’ailleurs eu une offre de la WWWF. Maurice Vachon et l’équipe des Mongols lui avaient suggéré d’y aller, qu’ils s’occuperaient de lui, mais il n’arrivait pas à se faire à l’idée. Ce sera son seul regret.

En 1976, alors que la lutte au Québec débutait une période sombre de son existence, il a rapidement compris que s’il voulait continuer à subvenir aux besoins de sa famille, il se devait de faire autre chose. Il a donc déménagé en Abitibi avec son épouse et ses deux garçons, Patrick et Michaël et a commencé à enseigner la menuiserie à Amos, lui qui avait fait du dessin industriel en France avant de devenir lutteur. Il a continué à lutter à temps partiel, mais un an après son combat avec Hogan, au mois d’août 1981, il se retire à l’âge de 40 ans.

À la fin des années 90, alors séparé de sa conjointe, il fait la rencontre de Danielle Bertrand. Mme Bertrand était concierge à l’école secondaire où Magnin enseignait et ils ont commencé à se fréquenter, une union qui durera jusqu’à son décès. Mme Bertrand avait trois enfants, Nathalie, Ronald et Nancy, que Magnin considérait comme ses enfants de cœur. La dernière, Nancy, est Nancy Audet, journaliste à TVA Sports.

« Au début j’avais peur de lui, il était imposant, se souvient Nancy, qui avait 19 ans lorsque Jackie est entré dans sa vie. Mais rapidement, je me suis rendue compte que c’était un gros nounours très attachant. Il était aussi talentueux dans un ring de lutte que derrière les fourneaux. Son grand bonheur était de passer sa journée à nous préparer un bon repas et de nous regarder nous régaler en souriant. »

Wiecz était reconnu pour son physique et son habilité à faire des acrobaties dans l’arène. Dans les faits, il était capable de faire tout ce que Carpentier pouvait faire, mais il n’y avait qu’une règle : ne jamais en faire plus que Carpentier lui-même. Il arrivait à Édouard d’interdire à son neveu de faire une manœuvre, pour ainsi protéger sa propre carrière.

« Il était un lutteur athlétique et surtout, très populaire, se souvient Paul Vachon, lutteur et promoteur de Lutte Grand Prix à l’époque. Je l’aimais bien. Il a eu une belle carrière. »

Comme la majorité des lutteurs professionnels, il a eu sa part d’ennuis de santé. Suite à un coup de chaise que lui avait porté Mad Dog Vachon, il avait dû subir une opération à l’œil. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, le médecin ne lui avait pas opéré le bon œil! Des années plus tard, dû à son style de lutte plus acrobatique, ses genoux le faisaient terriblement souffrir, au point où il avait de la difficulté à marcher. Mais en 2010 il fait une rencontre fortuite, soit celle du Dr François Marquis, orthopédiste reconnu dans la région de Québec et père de Philippe, qui a représenté le Canada aux Jeux Olympiques en ski acrobatique. Comprenant ce que Magnin avait pu faire subir à son corps en étant lutteur professionnel, Dr Marquis accepte de l’opérer. Cette opération a permis à Magnin, alors âgé de 69 ans, d’avoir une meilleure qualité de vie. Il était au moins capable de voyager et trois ans plus tard, il assistera à notre lancement de livre à Montréal.

C’est la dernière fois que j’ai eu la chance de le voir.

L’hiver dernier, la maladie l’a frappé : un cancer de la gorge qui a vite progressé. Après avoir habité à Chute St-Philippe, tout près de Mont-Laurier, pendant plusieurs années, il est retourné à Amos vivre ses derniers jours. Il a finalement perdu son plus difficile combat en carrière le 8 juillet, à l’âge de 77 ans. Il laisse dans le deuil sa conjointe Danielle, son garçon Patrick, sa fille Véronique, née en France d’une union qui a précédé son arrivée au Québec, ainsi que ses trois enfants de cœur. Son autre garçon, Michaël, est tragiquement décédé à la fin des années 90.

« Jack, c’était un homme profondément bon, raconte Nancy. Il ne parlait pas beaucoup, mais ses gestes suffisaient pour te démontrer son amour. Je vais me rappeler nos longues discussions sur la lutte. Ses yeux brillaient à chaque fois qu’on en parlait. Je l’aimais beaucoup et ça a été un réel privilège de le côtoyer. »