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Lutte

Kevin Owens: le Québécois planétaire

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Quand on pose la question, on obtient habituellement une réponse qui se limite à deux noms. Quel est l’athlète québécois encore actif qui est le plus connu à travers le monde?

Si on considère que Georges St-Pierre poursuit encore sa carrière, il fait partie des deux noms. L’autre est évidemment Lance Stroll.

Mais il y a un athlète et acteur de Marieville qui était à St. Louis lundi soir, en Arabie saoudite jeudi et qui sera au Centre Bell mardi, qui est plus célèbre que tous les autres. Il y a deux semaines, il travaillait au Superdome de La Nouvelle-Orléans devant 78 133 spectateurs et des millions de téléspectateurs à travers le monde.

Sa bonne bouille barbue est vendue sur des t-shirts, des verres à bière, des figurines, des fanions, des oreillers, des couvertures et tout ce que vous pouvez imaginer de produits dérivés.

Et Kevin Owens, de son vrai nom Kevin Steen, né à Saint-Jean-sur-Richelieu et qui a grandi à Marieville, parcourt la planète en restant fidèle à l’homme qu’il était il y a 10 ans. Avant que tout n’explose!

Et c’est sans doute le véritable exploit...

L’histoire d’Obélix

Kevin Owens, c’est Obélix. Rond et fort comme le personnage. Sauf qu’il n’est pas né dans la potion magique, il l’a découverte à 11 ans: «J’étais au RadioShack avec mon père. Il voulait louer un film. Mais au lieu de choisir un film, il a loué une cassette de Wrestlemania XI et on s’est installés tous les deux pour la regarder. Après deux heures, j’avais le coup de foudre. Je savais ce que je voulais faire dans la vie. Notre famille était de classe bien moyenne. On ne manquait de rien, mais il fallait compter les sous. La grande finale opposait Lawrence Taylor contre Bam Bam Bigelow, mais moi, celui qui m’a fait tomber en amour, c’est Shawn Michael, qui affrontait Diezel. J’étais tout petit à 11 ans et Shawn Michael était le plus petit des lutteurs de la cassette. Ça m’a encouragé dans mon rêve», raconte Owens, étendu sur son lit dans une chambre d’hôtel de St. Louis.

Le gamin a continué à jouer au hockey et au soccer, mais la lutte a complètement et totalement envahi son esprit: «Du moment que j’ai découvert la lutte, c’était réglé. Je regardais les émissions de lutte à RDS et j’avais étendu un matelas dans ma chambre pour y lutter avec mes oreillers, qui étaient mes adversaires», raconte-t-il.

À 14 ans, il déniche l’école de lutte de Serge Jodoin et y apprend les rudiments du sport-spectacle.

Arrive Jacques Rougeau

Il est en classe au secondaire pendant un cours d’initiation aux ordinateurs quand il franchit la prochaine étape. Il peut ainsi fureter sur internet, un privilège en 1999. Il découvre à l’Assomption une compagnie, Lutte internationale 2000, propriété de Jacques Rougeau. Il demande au prof la permission d’appeler sa mère pour une urgence. Elle est bonne joueuse et rejoint Jacques Rougeau à son école. C’est une nouvelle étape pour le jeune homme de 16 ans. Il y poursuit son apprentissage, mais surtout, il participe à quatre ou cinq galas par année organisés par Rougeau.

Mais ce n’est pas assez et Owens qui s’appelle toujours Steen à l’époque, choisit le circuit indépendant des petites promotions. Il lutte dans les sous-sols d’église, dans les bars, dans les gyms d’école devant 100 ou 200 personnes. Parfois, on paye son essence. Souvent, il a droit à une bouteille d’eau. Mais un feu dévorant le consume.

Quand il a complété son cégep en 2005, il se déniche une jobine dans une station-service. Le propriétaire est une bonne personne qui libère Kevin quand il part les week-ends pour aller lutter à Philadelphie ou au New Jersey: «Je vivais chez mes parents, je vivais avec mon salaire à la station-service.»

Déjà, il partage la route avec son fidèle ami Sami Zayn. Le même Zayn avec qui il a travaillé devant 78 000 personnes, il y a deux semaines. Les deux gamins courent les petits galas et finissent par se faire connaître et se faire respecter: «Peut-être parce qu’on était deux et peut-être surtout parce que les autres lutteurs sentaient notre passion pour le sport, on s’est toujours sentis respectés», dit-il.

Mais il n’a pas une «cenne». Rien. Nada. Et fauché comme un clou, il devient éperdument amoureux de Karina: «Quand je l’ai rencontrée, je n’avais rien, absolument rien. Mais elle ne m’a jamais empêché de poursuivre mon rêve. On a eu deux enfants, mon petit gars de 11 ans, Owen en l’honneur d’Owen Hart, et Élodie. Je me suis trouvé une job plus payante au Bureau en gros, mais j’ai continué à gravir les échelons dans les circuits mineurs. On peut gagner sa vie dans ces circuits de lutte. Des anciennes vedettes viennent y relancer leur carrière et gagnent leur salaire. Je luttais cinq soirs et je venais trouver Karina et les enfants deux soirs. Puis, j’ai signé avec des circuits plus importants comme Ring of Honors où Paul Lévesque, connu comme Triple H, recruteur pour la WWE et mari de Stephanie McMahon m’a découvert. J’ai signé un contrat avec NXT, le club-école de la WWE et je suis parti m’installer à Orlando en Floride», raconte le Québécois.

Le rêve l’attendait.

La grosse vie avec John Cena

Je passe vite sur les nuits passées à rouler d’une ville à l’autre, les payes bien ordinaires et les repas partagés pour sauver sur la bouffe. J’arrive donc à Corpus Christi au Texas, le 31 mai 2015. Ce soir-là, un gros ourson de Marieville affronte la vedette des vedettes de la WWE, John Cena. Gagne ou perd, ça n’a pas d’importance, vous savez tous que les lutteurs professionnels ne se battent pas un contre l’autre, ils se battent un avec l’autre pour enflammer la foule et donner un spectacle. Ce sont des athlètes-acteurs. À Corpus Christi, Kevin Owens a lutté pendant 30 minutes avec John Cena. Parti de Marieville, où il se battait dans des sous-sols d’église, il se retrouvait sur la plus grande scène du monde de la lutte. Il s’en souvient avec émotion: «John Cena est un grand professionnel. Nous avons pu travailler pendant une trentaine de minutes en nous donnant à fond. C’est arrivé quelques soirs de suite que je travaille avec lui. Quand je prenais l’ascenseur en arrivant dans une autre ville, vers 2 heures du matin, je me regardais dans le miroir de l’ascenseur et je me sentais tout drôle. Je n’arrivais pas à réaliser ce qui m’arrivait, je me demandais: qu’est-ce que je fais ici?» se rappelle-t-il.

Une nouvelle richesse

C’est une vie fabuleuse et excitante. Mais très dure. Il quitte Karina et la maison le jeudi soir ou le vendredi matin et part lutter partout en Amérique jusqu’au mercredi matin. Quand ce n’est pas le Japon, l’Europe ou le Moyen-Orient. Mais il explique que les conditions de travail sont très bonnes et que la «Compagnie», comme il dit constamment de la WWE, traite bien ses lutteurs. Ils sont 86 sous contrat. L’entente de base garantit un très généreux salaire pour les meilleurs du groupe. Souvent dans les millions: «En plus, je touche des pourcentages sur les produits dérivés et il y en a encore plus que tu ne peux l’imaginer. On est payé quand on signe des autographes ou qu’on va faire la promotion de la Compagnie dans une ville et si on a des obligations spéciales, on touche des bonis», explique-t-il.

La vie des lutteurs est une vie de star. Ils sont plus célèbres que les joueurs de hockey en Amérique. Et les tentations sur la route sont nombreuses. Les cas d’alcoolisme, de dope ou de violence sont nombreux. Les drames sont déchirants: «Je suis tellement obsédé par la lutte que ça m’aide à rester normal. Je n’ai pas de tentations. En fait, ma plus grosse tentation, c’est la pizza. J’ai une femme que j’aime et deux beaux enfants. Quand je suis à la maison à Orlando, on va à Disney ou à Universal Studios, on vit en famille. Sur la route, après mon combat, je me rends à mon hôtel, j’appelle ma femme, je regarde mon émission ou mon film sur Netflix et je m’endors. J’essaie de m’entraîner au gymnase une couple de fois par semaine et de prendre soin de moi. Je sais qu’à 33 ans, mon corps va s’user à force de recevoir des coups et de faire des chutes. J’ai déjà mal au dos même si ça s’endure», raconte-t-il.

The Undertaker, Vince McMahon et la compagnie...

Il y aurait des pages et des pages d’histoires à raconter. Comment est-ce affronter The Undertaker? Et qui sont les meilleurs lutteurs avec qui travailler? Ceux qui savent jouer la game: «John Cena, il est tellement bon que parfois les fans ne s’en rendent pas compte et sont mécontents. Je pense que Roman Reigns est le prochain John Cena. J’ai travaillé avec lui au moins 100 fois et il est vraiment très bon. Je ne veux pas oublier Sami Zayn, qui est un formidable lutteur. On est en train de découvrir sa vraie valeur. On a travaillé ensemble depuis nos débuts. Il y a Kurt Angle, mon patron, Randy Orton, un vétéran très respecté. Et il y a Vince McMahon...», de poursuivre Owens.

Ah Vince McMahon! Le grand patron, le milliardaire boosté de la WWE. Kevin Owens en parle avec respect et presque affection. Il le côtoie chaque semaine et c’est avec lui qu’il a négocié ses contrats. Il a droit de vie et de mort sur ses lutteurs. Il y a quelques semaines, Kevin Owens et Sami Zayn ont commis une erreur lors d’un combat à Londres. Ils se sont excusés après la soirée dans le vestiaire en invoquant un malentendu. Pas de pardon, les deux Québécois ont été renvoyés à la maison où ils ont séché pendant une semaine: «Quand j’ai rencontré M. McMahon, une semaine plus tard, j’ai voulu m’expliquer. Il m’a donné la main en disant que c’était oublié et de continuer mon bon travail. Il n’est pas rancunier, j’en ai eu la preuve.»

Depuis, le rêve se poursuit. Avec, dans une dizaine de jours, une autre tournée en Europe...

Marieville n’aura jamais autant voyagé.