Lutte

Sur la route de WrestleMania: Raymond Rougeau, une question de respect

Sur la route de WrestleMania: Raymond Rougeau, une question de respect

Patric Laprade

Publié 04 avril
Mis à jour 04 avril

La route vers WrestleMania est officiellement commencée. J’aurai donc une chronique par jour d’ici à mardi prochain. C’est donc sur celui qui s’assurera de décrire toute l’action de WrestleMania en français ce dimanche sur la chaîne de la WWE, Raymond Rougeau, que je chroniquerai aujourd’hui. Jeudi je publierai ma chronique hebdomadaire régulière avec les cartes complètes de NXT et de WrestleMania, alors que de vendredi à mardi, je vous parlerai en direct de La Nouvelle-Orléans afin de vous résumer et de vous entretenir sur toute l’action qui s’y trouve.

Ce dimanche, Raymond Rougeau fera un retour à WrestleMania, le plus grand événement de l’année, pour la première fois en 17 ans. Cependant, pour mieux comprendre pourquoi la WWE a pensé à Raymond lorsqu’elle était à la recherche d’un commentateur francophone pour sa chaîne, il faut retourner une trentaine d’années en arrière.

Jos Leduc, Bob Orton et Dynamite Kid ont goûté à sa médecine

Lutteur surtout technique, Raymond Rougeau savait se défendre, une chose méconnue par les amateurs de lutte.

En 1982, alors que Raymond et Jacques Rougeau luttaient en équipe pour les Promotions Varoussac (Lutte Internationale), un autre Rougeau faisait ses débuts, Armand. Dans un de ses premiers combats, Armand affrontait Zarinoff Leboeuf, un dur à cuire, autant dans le ring que dans la vraie vie. Insatisfait de sa place sur la carte, Leboeuf malmena Armand, qui ne savait pas vraiment comment se défendre étant tout nouveau dans l’industrie. Voir son frère revenir dans les vestiaires dans un piteux état souleva l’ire chez Raymond qui voulait maintenant venger son frère. Il s’arrangea donc pour obtenir un combat avec Leboeuf quelque temps plus tard. Même si Leboeuf était un vrai bagarreur de rue, Raymond lui donna une volée dont il allait se rappeler longtemps. À entendre les commentaires sur ce match, il s’agissait plus d’un combat digne de l’UFC, bien avant que les arts martiaux mixtes ne deviennent populaires!

«On ne l’a plus jamais revu près d’une arène de lutte», de commenter Raymond.

Affirmation confirmée, alors que c’est sa femme qui est venue chercher sa dernière paye!

Toujours avec Lutte Internationale, Raymond devait avoir le dessus sur Jos Leduc en finale d’un événement. Mais Leduc ne voulait pas perdre contre Raymond. Rougeau demanda alors à l’arbitre Adrien Desbois de faire le message à Leduc que d’une façon ou d’une autre, il allait remporter le combat. Il faut se rappeler qu’à cette époque-là, les heels et les babyfaces n’étaient pas dans les mêmes vestiaires, voire même à l’opposé l’un de l’autre dans l’aréna. Une fois le message de Desbois fait, Leduc, qui physiquement était pourtant plus impressionnant que Raymond, décida de s’en aller sans faire le combat. La réputation de Raymond l’avait précédé.

Une fois à la WWF, Raymond dû également se faire respecter. Alors que Raymond et Jacques en étaient à leurs débuts, le lutteur et homme fort Ted Arcidi rentra dans le vestiaire après son match. Raymond, en voyant Arcidi essoufflé, lui lança une simple blague.

«Hey Ted, what are you huffing and puffing for?»

Arcidi, n’ayant pas pris la remarque de Raymond, lui lança une pluie d’insultes. Après quelques minutes, Raymond se leva et répliqua à Arcidi.

«Hey Ted, f*** you, you over-blowing steroid piece of shit, who the f*** do you think you are?»

Raymond, voulant immédiatement faire son nom, était prêt à se battre, mais Arcidi voulait remettre ses bottes de lutte avant! Néanmoins, avant même cet exercice fini et voyant que Raymond était encore là devant lui, Arcidi le regarda et lui dit qu’il ne voulait pas se battre et qu’il était désolé. Personne n’était assez gros ou fort pour impressionner Raymond.

Un autre incident est également arrivé avec «Cowboy» Bob Orton, le père de Randy. Raymond devait gagner un match face à Orton. Rougeau alla donc le voir pour savoir ce qu’il voulait faire dans le match, mais ce dernier, jouant aux cartes avec ses amis, ridiculisa Raymond, lui faisant comprendre par le fait même qu’il n’était pas satisfait de perdre. Une fois dans le ring, à trois reprises Orton lança un vrai coup de poing à Raymond, sans retenue, un coup de poing qui fait mal.

«Après trois fois, je me suis dit, celle-là je ne l’accepte plus et je lui ai envoyé un crochet de gauche et je l’ai pogné sur le menton.»

Orton décida de précipiter la fin du match, qui ne dura que deux minutes au lieu des 15 prévues. La fois suivante, Orton fut très douillet avec Raymond.

«Je ne l’ai jamais senti pis y revolait comme une ballerine partout!»

Enfin, il ne faut pas oublier l’histoire bien connue avec les British Bulldogs. Davey Boy Smith et Dynamite Kid, deux intimidateurs connus, surtout Dynamite, avaient intimidé physiquement et verbalement les Rougeau. Ces derniers ont voulu redonner la monnaie de leur pièce aux Britanniques, mais Raymond étant en béquilles, c’est Jacques qui a dû faire honneur à la famille. En effet, Jacques a asséné plusieurs coups de poing (avec un rouleau de 25 cents à l’intérieur de la main) au visage de Dynamite. Ce dernier n’a plus jamais été le même par la suite et a quitté la WWF peu de temps après. Si c’est Jacques qui a eu l’odieux d’accomplir l’acte, en coulisses, c’est Raymond qui avait planifié le tout. Il avait même placé un matelas sur le mur dans la chambre d’hôtel afin d’entraîner Jacques à donner des coups de poing solides. Évidemment, aujourd’hui on déconseillerait à quiconque de se venger de cette façon, mais dans les années 80 dans un vestiaire rempli de testostérone où la loi de la jungle est celle qui domine, les options n’étaient pas nombreuses.

Tous ces exemples servent à démontrer que le respect est très important pour Raymond Rougeau. Le respect, la loyauté et l’intégrité sont parmi les qualités les plus importantes pour lui.

«Je suis comme ça dans la vie, affirme Raymond. J’ai toujours amené ça partout avec moi. Je suis loyal, vrai et intègre.»

Un extra-terrestre en politique!

Le respect, la loyauté et l’intégrité sont malheureusement trop souvent des denrées rares dans le milieu politique. Pourtant, c’est aussi un milieu dans lequel Raymond navigue assez bien depuis plusieurs années. L’automne dernier, il a été élu sans opposition comme conseiller du district 3 dans la municipalité de Rawdon dans la région de Lanaudière. Il s’agit d’un cinquième mandat consécutif pour l’ancien lutteur, lui qui est conseiller depuis 2002 et maire suppléant depuis 2013.

«C’est une question de confiance selon moi, explique Raymond. La seule chose que je promets comme conseiller c’est que si vous avez besoin de moi, je vais être là, je serai accessible. Peut-être que je ne pourrai pas régler votre problème, mais je vais être disponible pour vous. Et j’ai toujours respecté ma parole. C’est pour ça que je suis en politique depuis 16 ans.»

Cinq décennies dans le monde de la lutte

Ces qualités, Raymond les a mises à l’œuvre dans le monde de la lutte autrement qu’avec ses poings.

Né le 18 février 1955, Raymond a fait ses débuts à l’âge de 16 ans. Après avoir vécu les belles années de la rivalité entre les As de la Lutte et Lutte Grand Prix, il s’exila à Atlanta, sauf l’été, alors que la lutte québécoise est dans un creux de vague. Lorsque les Promotions Varoussac revinrent avec la télévision au début des années 1980, Raymond fit son retour au Québec, en équipe avec son frère Jacques, faisant partie avec Dino Bravo et Rick Martel du quatuor le plus populaire en province. En janvier 1986, Édouard Carpentier communiqua avec Raymond afin de lui transmettre une offre de Vince McMahon et de la WWF. Une fois les modalités acceptées de chaque côté, McMahon voulait faire commencer les Rougeau immédiatement. Mais Raymond en homme intègre ne voulait pas faire les choses de cette façon.

«J’ai dit à Vince que j’avais toujours eu de belles ententes avec le promoteur de Lutte Internationale Gino Brito, que j’avais beaucoup de respect envers lui, que je voulais lui donner un préavis respectable et finir les dates que j’avais. Vince a apprécié ça, il appréciait la loyauté.»

À la WWF, les Rougeau avaient commencé babyfaces, comme ils l’avaient toujours été. Mais McMahon avait une autre idée pour les deux frères, les mettre vilains, une première dans la dynastie Rougeau. Mais en 1989, Raymond décida d’aller voir McMahon pour lui annoncer sa retraite. Il ne voulait pas hypothéquer sa santé, lui qui avait dû soigner plusieurs blessures et qui était déjà indépendant de fortune. Malgré la persistance de McMahon, Rougeau, 34 ans, resta sur sa décision.

«Vince ne voulait vraiment pas me voir quitter. Il nous disait qu’il avait tout juste commencé à gratter la surface de ce qu’il voulait faire avec nous. Il nous a promis qu’on aurait les titres par équipe», se souvient Raymond.

Alors que pour plusieurs lutteurs, cet argument aurait été suffisant, ce n’était pas le cas pour Raymond.

«Notre run comme les fabuleux frères Rougeau m’avait comblé. Et puis j’avais été un peu amer que les Brain Busters, Tully Blanchard et Arn Anderson, aient eu les titres par équipe avant nous, car la décision avait été politique.»

Vince ne voulait donc pas se départir d’un employé modèle comme Raymond, un employé capable de se tenir debout et d’assumer ses décisions. Il avait même dit à Pat Patterson qu’il fallait qu’ils trouvent un moyen de le garder. Il lui donna alors un travail comme commentateur et intervieweur. Après avoir fait des entrevues en coulisses et dans l’arène, en français et en anglais, Raymond fit ses débuts comme commentateur à WrestleMania VII, à Los Angeles.

«Ça avait été une décision de dernière minute, explique Raymond. J’avais beaucoup de respect pour le travail qu’avait accompli Édouard Carpentier et ça avait été une expérience très stressante et intimidante.»

D’ailleurs, McMahon aura toujours beaucoup de respect pour Raymond. Dans les années qui ont suivi, alors que la WWF était en guerre avec la WCW et que son frère Jacques était parti avec l’opposition, McMahon a apprécié la loyauté de Raymond. La WCW avait tendu une perche à Raymond par personne interposée, lui offrant Raymond le triple de son salaire, mais il n’était pas question pour Raymond de quitter.

«Si le bateau coule, je vais couler avec toi», avait-il lancé à Vince.

Ce fut le premier d’une série de 11 WrestleMania consécutifs pour Raymond, soit de 1991 jusqu’en 2001 avec WrestleMania XVII.

WrestleMania III, son plus beau souvenir

S’il a fait ses débuts comme commentateur à la septième mouture de WrestleMania, c’est au troisième qu’il a eu son plus beau souvenir, au Silverdome de Pontiac au Michigan.

«C’était mon premier WrestleMania, mais c’est surtout l’impression que j’ai eue quand j’ai vu la grandeur du building. C’est une photo qui est restée gravée dans ma tête. Je n’avais jamais vécu un événement de cette envergure.»

Il n’était donc pas surprenant que le 9 juillet dernier, Raymond soit de retour à la WWE avec son collègue de longue date, Jean Brassard, aux commandes de la version française des événements spéciaux de la WWE sur la chaîne de cette dernière.

Pas surprenant, sauf pour le principal intéressé.

«C’est une joie immense de retourner derrière le micro, avait déclaré Raymond Rougeau lors d’une entrevue avec Lutte.Quebec. C’est inespéré, je ne m’y attendais plus. Ce fut une grande surprise lorsque j’ai été contacté par la WWE.»

Avec ses 14 ans d’expérience derrière le micro, Rougeau, maintenant âgé de 63 ans, est troisième dans l’histoire du Québec, derrière seulement Édouard Carpentier et Marc Blondin et à égalité avec Guy Hauray. Et si ça n’avait été que de lui, il n’aurait jamais abandonné son poste.

«La passion a toujours été là. Il n’y avait simplement plus d’émissions francophones diffusées par la WWE. Je n’avais pas le choix de passer à autre chose.»

Raymond renouera donc ce dimanche avec le plus grand événement de l’année à la WWE. Curieusement, plusieurs personnes telles que Triple H, Kurt Angle, Shane et Stephanie McMahon y performaient lors de son dernier WrestleMania et performeront encore 17 ans plus tard.

«C’est vrai que c’est un beau clin d’œil à mon passé. J’ai vraiment hâte. Je sens le buzz. On a eu des échanges de courriels avec l’office, la roulette tourne déjà!»

Quel est le match qu’il attend le plus?

«Sans hésiter, AJ Styles contre Shinsuke Nakamura. J’ai aussi hâte au match entre le Miz, Finn Balor et Seth Rollins, mais si j’avais à n’en choisir qu’un ce serait Styles et Nakamura. Ce sera un délice à regarder!»

Au final, Raymond n’aura non seulement jamais été reconnu comme champion par équipe par la WWF, mais n’aura jamais eu un gros match à WrestleMania non plus. Une bataille royale, un match en équipe contre Brutus Beefcake et Greg Valentine et un autre contre les Bushwackers. Rien de mémorable.

Mais Raymond est en paix avec tout ça.

«Quand j’ai pris ma retraite, Vince m’a tout offert ça. Le plateau était là avec la lune dessus. C’est moi qui ai décidé de ne pas le prendre. Si j’avais accepté l’offre de Vince, je n’aurais pas été intègre avec moi-même.»

Raymond Rougeau peut donc dire mission accomplie. Après 18 années comme lutteur, 14 derrière un micro et 16 en politique, il a gagné le respect de ces deux mondes tout en se respectant lui-même.

Une denrée rare, comme il s’en fait presque plus.