Paul Rivard

L'année de Shapovalov

L'année de Shapovalov

Paul Rivard

Publié 22 décembre 2017
Mis à jour 22 décembre 2017

Il y a deux ou trois façons de décliner les étapes dans une revue de l’année.

Il y a la manière «chronologique» (de janvier à décembre), la manière «alphabétique» (les sujets nommés de A à Z) et la manière «journalistique». C’est la plus traditionnelle et la plus simple. On y va par ordre décroissant d’importance. Le moment fort pour commencer et quelques autres faits saillants pour terminer avec un élément amusant et surprenant.

Droit au cœur!

Le dénommé Shapovalov était déjà connu des fervents de tennis. Mais tous les autres auront découvert Denis au cours de cette année.

Le jeune surdoué torontois avait rapidement grimpé les échelons chez les juniors et à ses premières sorties dans les tournois Challenger. Mais au mois d’août, invité par les organisateurs de la Coupe Rogers pour le «récompenser», c’est plutôt lui qui a récompensé Tennis Canada en livrant le plus explosif cadeau qu’Eugène Lapierre, Louis Borfiga et les amateurs n’auraient imaginé dans leurs rêves les plus fous.

En cinq jours, celui qui était alors 143e au classement de l’ATP a épinglé tour à tour les noms de Rogerio Dutra Silva (64e), Juan Martin del Potro (31e), Rafael Nadal (2e), Adrian Mannarino (42e) à son jeune tableau de chasse avant de s’incliner en demi-finales, fort honorablement, devant Sasha Zverev (8e).

Le reste, c’est de l’histoire. Au lieu de retomber de son nuage comme on s’y attendait fort normalement, «Shapo» a refait le coup au US Open... puis a mené le Canada à sa requalification pour le Groupe mondial en Coupe Davis, fort de deux victoires en simple contre l’Inde, sans oublier une défaite honorable de 7-6 et 7-6 contre l’autre enfant prodige du tennis, Sasha Zverev, à la Coupe Laver, ainsi qu’une présence tout aussi honorable au Masters des 21 ans et moins, la «NextGen», à Milan.

De 253e à 49e mondial entre le 5 mars et le 22 octobre. Un bond de 204 échelons en sept mois et demi, à l’âge de 18 ans. Comment contester sa nomination de recrue de l’année au sein de l’ATP...

Mais, de toutes ces images, aucune ne restera plus forte (ni repassée plus souvent à la télévision) que cette dernière balle d’une victoire face au déjà légendaire Espagnol Rafael Nadal. L’explosion des 11 000 spectateurs éberlués et hystériques restera à jamais un des plus grands moments de l’histoire du tennis canadien.

Pour moi, c’est le plus grand.

En raison de tout le contexte où jeunesse, fougue, improbabilité, suspense et surprise étaient au rendez-vous le même soir, entre les lignes blanches du court central.

Tenez, faites-vous plaisir! C’est ici.

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Crédit photo : AFP

«Fedal» : phénoménal

On les disait vieux et finis, usés par le temps et taxés par leurs blessures de guerre.

Mais Roger Federer et Rafael Nadal n’avaient pas dit leur dernier mot. Et ils ont remporté en alternance les quatre tournois du Grand Chelem, en plus de terminer l’année au sommet du classement. Nadal 1er, Federer, 2e.

Personne ne l’avait vue venir, celle-là non plus.

Puis, en guise d’apothéose et de formidable glaçage sucré sur un gâteau déjà fort impressionnant, ces deux-là nous ont offert une première historique en septembre. Au-delà du succès tennistique et organisationnel de la Coupe Laver, organisée par Federer lui-même cet automne à Prague, il fallait que l’inédit survienne ce samedi 23 septembre. De l’inédit que toute la planète tennis souhaitait voir se produire depuis l’annonce de ce nouveau tournoi : le «Métronome suisse» et le «Taureau de Manacor» réunis pour la première fois du même côté du terrain dans un match de double.

Nerveux, rieurs et hésitants au début, ces rivaux de toujours ont jumelé leur respect mutuel à leur détermination et à leur talent indéniable pour s’offrir une victoire contre Sam Querrey et Jack Sock.

Le duo «Fedal» était né.

Et, tel que pressenti, il a été phénoménal.

On a vite oublié les résultats de cette Coupe Laver. Mais pas ce duo d’anthologie.

On peut en revivre quelques instants ici (à partir de 3 minutes 30 secondes). 

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Crédit photo : AFP

L’avenir (rose) de Tennis Canada

Pendant les trois ou quatre dernières années, le tennis canadien se résumait à ces deux prénoms : Eugenie et Milos. Vasek (Pospisil) et Daniel (Nestor) s’y joignaient à l’occasion, soit pour quelques surprises ou pour des victoires importantes en Coupe Davis.

Problèmes physiques pour Raonic et problèmes multiples pour Bouchard, toujours est-il que la fameuse «fenêtre d’opportunité» de l’unifolié semblait sur le point de se refermer sans qu’il y ait beaucoup de lumière au bout du tunnel.

Et en une année, voici venir d’autres prénoms qui clignotent facilement dans nos têtes. Outre Denis, il y a Félix (Auger-Aliassime) et Bianca (Andreescu). Ajoutez aussi ceux de Katherine (Sebov) et Carson (Branstine), deux autres adolescentes canadiennes qui pourraient gravir les échelons en 2018. Sans oublier ce projet potentiel prénommé Brayden (Schnurr) ou la montée toujours possible de Filip (Peliwo)

Pour revenir aux deux premiers, il ne reste plus qu’à souhaiter que Milos Raonic puisse avoir un répit et disputer une année sans blessure importante, afin de savoir s’il est un touriste du top 10... ou un réel résident du top 5 mondial.

Quant à Eugenie, à force d’espoirs déçus, notre foi s’est peu à peu tarie. Mettons les pronostics de côté et regardons-la aller pour voir si elle retrouvera un peu de cette magie qui l’a fait grimper au 5e rang mondial à l’âge de 20 ans (2014). Mais avec ce procès contre l’USTA, en février, voilà qui n’est pas pour la recentrer sur les «vraies affaires», comme on dit.

Maman est de retour

Serena Williams va-t-elle nous faire un Kim Clijsters en 2018? Triompher dans un tournoi du Grand Chelem et tenir le trophée dans un bras et son enfant dans l’autre?

Disons que la cadette des sœurs Williams est passée par toute la gamme des émotions en 2017. Littéralement.

Elle a commencé l’année en enlevant les Internationaux d’Australie. Ce 23e titre en Grand Chelem lui permettait de devancer Steffi Graf chez les détentrices de l’ère moderne. Elle a dans sa mire le record absolu, toutes époques confondues, appartenant à Margaret Court, soit 24.

Ce fut son seul fait d’armes de la saison puisque le 19 avril, dévoilant sa grossesse, elle mettait fin à sa saison. Le 1er septembre, elle accouchait à Miami de la petite Alexis Olympia. Puis, le 16 novembre à La Nouvelles-Orléans, ce fut ce mariage fort médiatisé avec le père de l’enfant, le jeune multimillionnaire Alexis Ohanian, l’un des cofondateurs du site Reddit.

N’ayant pu défendre ses points, elle commencera donc l’année au 22e échelon mondial. Les paris sont ouverts quant à la place qu’elle occupera en décembre, si elle n’est pas blessée. Si vous pensez au chiffre «1», vous ne prenez pas un gros risque.

Quant à sa sœur Venus, comment ne pas rappeler sa résurrection en 2017? Elle a amorcé l’année au 17e rang et l’a conclue au 5e. Demi-finaliste du US Open, Venus a perdu deux finales du Grand Chelem, dont la première, en Australie, face à sa sœur Serena, enceinte...Elle a conclu en beauté en atteignant la finale au Championnat de fin de saison de la WTA.

Tout ça à l’âge (très) respectable de 37 ans.

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Crédit photo : AFP

Retour de Maria et... Marion

C’est un retour aussi médiatisé que controversé que celui de Maria Sharapova, à Stuttgart. Si la forme de la grande Russe en a surpris plusieurs, il est clair que le manque de compétition et les blessures auront un peu gâché sa fête en 2017.

Ayant débuté l’année à la 262e place du classement WTA, Sharapova l’a conclu à la 59e.

Pas mauvais, mais en-deçà de ce qu’elle espérait, assurément.

Et pas de quoi ajouter un chapitre flamboyant à la biographie qu’elle avait lancée en même temps que son retour au jeu (tiens, tiens...)

Et, en toute fin d’année, c’était au tour de la Française Marion Bartoli d’annoncer son retour au jeu pour 2018. Seul hic, Bartoli est âgé de 33 ans.

Rappelons qu’à l’issue de sa victoire à Wimbledon en 2013, Bartoli avait surpris tout le monde en annonçant sa retraite. Après plusieurs tentatives de projets commerciaux, dont une incursion dans la mode, elle pense à une première tentative de retour en juillet 2016 à l’occasion d’un match de double des légendes. Retour stoppé net par les organisateurs de Wimbledon, qui lui interdisent l’accès au court tellement elle est apparue amaigrie. La joueuse de 5 pieds et 7 pouces ne pesait alors que 90 livres et on craignait qu’elle ne soit victime d’une attaque cardiaque, alléguait-on.

Ayant regagné la forme, dit-elle, l’ancienne numéro 7 mondiale (2012) a mentionné un titre en Fed Cup, une participation aux Jeux olympiques et un autre titre du Grand Chelem parmi ses objectifs.

Des objectifs ambitieux après quatre années d’absence, avouons-le.

Le tennis se modernise

L’année 2017 aura marqué le départ de plusieurs réflexions, discussions et projets de modifications qui marquent le début d’une nouvelle ère.

C’est connu, ce sport est parfois enlisé dans une tradition qui ne le sert pas très bien. Tous prestigieux soient-ils, les principes de multiples rencontres en tournois de Coupe Davis et de Fed Cup, les matchs de cinq manches chez les hommes, les interminables routines de service chez certains athlètes, tout ça vient à agacer tant le profane que bien des aficionados.

L’avènement de la Coupe Laver, à Prague en septembre, a sérieusement décoiffé ce sport. Des joueurs assis derrière les compétiteurs, trépignant et festifs, venant même jaser avec eux lors des changements de côté. Un principe d’accumulation progressive de points au fil des trois jours, rappelant le principe de la Coupe Ryder au golf, des microphones nous permettant d’entendre les conciliabules entre capitaines et joueurs. Wow! avons-nous tous dit en assistant à ce que j’appellerais un formidable happening. Une réelle fête du tennis.

Comment ne pas applaudir certaines initiatives déployées à ce tournoi de la «prochaine génération» («NextGen»), en novembre, à Milan? Ne serait-ce que les discussions à distance entre entraîneur et joueur, tous deux coiffés d’un casque-micro, ou ce compte à rebours destiné à limiter la préparation de service des joueurs après chaque point.

Bien sûr, les manches au meilleur de quatre jeux, la fin des «avantage-égalité-avantage» et la poursuite du jeu même lorsque le service touche la bande du filet pouvaient être des éléments divertissants, mais on peut douter que ça passe le test. Il y a des limites à dénaturer le tennis.

Il nous reste maintenant à espérer que plusieurs de ces réflexions mènent à de réels changements, à commencer par une Coupe du monde ou un Championnat du monde, matchs entre nations, disputés une fois par année, pour remplacer les Coupe Davis et Fed Cup. Car il est temps d’alléger le calendrier de ces athlètes surtaxés.

2017 aura été une «annus horribilis» au chapitre des blessures. Voilà qui devrait ajouter à ce besoin de diminuer le nombre de matchs des as de la raquette.

L’étrange cas du Dr Kyrgios & Mr Nick

Devons-nous jeter l’éponge ou espérer que Nick Kyrgios puisse justifier son immense potentiel? Je l’ai souvent décrit ainsi : «Trop de talent dans un seul corps».

Le problème, c’est aussi ceci : «Pas de tête pour gérer ce talent».

À part ses innombrables démonstrations de je-m’en-foutisme, de colère et de clowneries, j’aurai vu Kyrgios vraiment passionné à deux reprises en 2017. Chaque fois contre Roger Federer (DF à Miami et à la Coupe Laver). Chaque fois, le bouillant Australien réussissait à contrôler son gyroscopique caractère et prouvait qu’il pouvait battre n’importe qui... n’importe quand. À la Coupe Laver, on l’a même vu pleurer de déception parce qu’il avait échappé ce match si intense face à Federer. Quelle ne fut pas notre surprise... Nick pouvait donc être dédié?

Telle l’histoire de Dr Jekyll et Mr Hyde, cet athlète semble déchiré entre deux personnalités. Un côté lumière et un côté sombre. Ce dernier l’emporte trop souvent, toutefois.

Je n’oublierai pas ces entrevues précédant la Coupe Rogers, en août dernier, lorsque j’ai demandé aux différents joueurs qui était celui qui pourrait devenir numéro un mondial dans les prochaines années. Outre Sasha Zverev, c’est le nom de Nick Kyrgios qui revenait le plus souvent.

Et disons que ces gars-là s’y connaissent en tennis. Quand même...

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Crédit photo : AFP