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Paul Rivard

Frapper dans le silence

Frapper dans le silence

Paul Rivard

Publié 17 mars
Mis à jour 17 mars

Vous jouez au tennis. Cependant... pourriez-vous imaginer obtenir le même rendement si vous n’entendiez pas le son de la balle?

Et appliquez la même question aux autres sports. Jouer sans entendre le son du coup de pied sur le ballon ou de la rondelle ou de la balle frappée par le bâton? Sans entendre le sifflet de l’arbitre ou de la foule qui vous acclame?

Non, bien sûr. Comme il nous est difficile d’imaginer le reste de notre vie si nous étions sourds.

C’est pourtant ce qu’a réussi le jeune athlète sud-coréen, Duck-hee Lee. Et il pourrait même devenir un des rares athlètes professionnels à évoluer sur la scène mondiale malgré le fait qu’il soit sourd.

Lee a 18 ans. Il est actuellement 135e au classement mondial du tennis masculin

Dans un match de Coupe Davis de la zone asiatique, fin janvier, il a poussé l’Ouzbeck Denis Istomin, 69e mondial, à quatre manches. Oui, Istomin, celui-là même qui a battu Novak Djokovic, cette année au deuxième tour des Internationaux d’Australie !

En octobre 2016, il avait disputé un long match à Vasek Pospisil, à Tokyo, au premier tour des qualifications. Gagnant du premier set 7-6, il s’était ensuite incliné 7-6 et 6-3 contre le Canadien, alors 125e mondial.

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Crédit photo : AFP

Jouer par oreille ?

Avant de poursuivre avec l’histoire phénoménale de Lee, parlons de l’aspect important, voire crucial, de percevoir les sons lorsqu’on joue au tennis. Et les commentaires sont nombreux, provenant de plusieurs grands noms de ce sport.

Déjà, en 2003 à Wimbledon, Andy Roddick avait insisté sur le fait que sa première «reconnaissance» d’un coup de l’adversaire venait de son ouïe et non de sa vue. Pour appuyer cette assertion, une étude effectuée par les Instituts Nationaux de la Santé, aux États-Unis, alléguait que l’humain réagit plus rapidement à un stimulus auditif (entre 180 et 200 millisecondes) qu’un stimulus visuel (entre 140 et 160 millisecondes).

Oui, la différence est mince, mais la plupart des joueurs de tennis le confirmeront. Ils détectent le type de coup plus rapidement par le son que par la perception visuelle qu’ils en ont.

Autre son de cloche, celui de la célèbre Martina Navratilova, gagnante de 345 titres, en simple et en double (deux fois plus que ses deux plus proches rivales, Billie Jean King et Chris Evert).

Pour Navratilova, entendre le son de la balle était vital. Elle s’est vite insurgée contre les cris (grunting) poussés par cette nouvelle génération de joueuses, à commencer par Maria Sharapova. Selon la légendaire gauchère, ces cris couvraient le son de la frappe et venaient déranger la perception de l’adversaire ce qui, selon elle, pouvait presque être défini comme de la tricherie. Et combien de fois s’est-elle plainte du bruit fréquent des avions passant au-dessus de Flushing Meadows, site des Internationaux des États-Unis.

L’automne dernier, Andy Murray était furieux de constater que le son de la pluie, tambourinant sur le nouveau toit du stade Arthur Ashe, lui faisait perdre cette perception des coups de son adversaire.

Parcours fascinant

Le 22 novembre dernier, le New York Times consacrait un long article à Duck-hee Lee. Je vous invite non seulement à lire en entier cet article du journaliste spécialisé Ben Rothenberg, mais aussi à aller visionner ce message inspirant de la banque ANZ, impliquant le tennisman, en janvier 2016. Musique et gros plans, comme d’habitude, viennent chercher vos émotions. Surtout lorsqu’on comprend les défis qu’il a affrontés et ...surmontés.

Il y a un an, à 16 ans, Lee était 506e mondial et déclarait qu’il voulait devenir numéro un au monde. Dans une conclusion toute logique à ce message, le jeune Sud-Coréen déclare : «Je suis capable de réussir, car le fait de ne rien entendre accentue ma capacité de me concentrer. Je sens que je suis avantagé par rapport aux autres.» À le voir gravir lentement les échelons en direction du top 100, force est d’admettre que sa théorie se tient. Il n’est pas la norme, certes... mais il est un fichu de bel exemple pour ceux et celles qui auraient à combattre un handicap.

Il aborde également cet aspect, dans cet article publié à la fin de janvier, dans le cadre du tournoi de Rennes en Bretagne.

On y apprend que Lee vient de signer un contrat pour s’entraîner à la prestigieuse académie de Patrick Mouratoglou, entraîneur de Serena Williams, près de la Côte d’Azur.

Inspirant!

Nouveau défi silencieux pour Denis

Je ne pouvais passer à côté des mots balles de tennis et silence, tels qu’abordés plus haut, sans terminer par le «Défi sans bruit», cette initiative de Tennis Canada et de son partenaire de longue date, la Banque Nationale.

Après Aleksandra Wozniak et Vasek Pospisil, voilà que le blond adolescent Denis Shapovalov vient d’intégrer cette joyeuse brigade de porte-paroles. Le charisme de cette future vedette tennistique de l’unifolié n’est pas étranger à sa sélection.

Quant au principe même de cette initiative, avouons-le, rarement recyclage n’aura été aussi utile et original. Au lieu de jeter à la poubelle vos balles de tennis usagées, on les amasse pour ensuite les percer et les fixer aux pattes des tables, bureaux et chaises dans les écoles. Comme nous avons tous en mémoire, professeurs et étudiants, ce bruit insupportable engendré par ces meubles que l’on déplace sur le sol, inutile de dire que l’idée est aussi simple que géniale

Créée il y plus de 10 ans, ce défi a permis de récolter plus d’un million et demi de balles périmées, mais encore utiles!

Sans bruit, meilleure est la concentration de tous.

Et meilleures sont les chances de succès.

(Un texte de Paul Rivard)

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